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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 13:51

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Depuis que la compagnie ferroviaire avait investi la lagune, elle avait cessé de peindre en pleine nature. Chaque jour, de longs faisceaux de lumière noire brisaient la lagune, hachant le brouillard et déchirant l'ossature bruissante de la mer. Rongé par le charbon, le ciel avait chassé les couleurs et il était devenu illusoire de vouloir faire danser la lune et le soleil dans l'étendue marine. Les goélands eux-mêmes s'étaient dispersés et avec eux les reflux de l'amour. Les trains passaient à quelques pas de sa maison et elle s'était résolue à n'en sortir qu'en de rares occasions. Réfugiée dans son salon d'été, le cœur baignée d'iris et de tournesols, elle écrivait des poèmes. Le matin, à l'heure où le premier train couvrait le jardin d'une brume crasseuse, elle les parait d'un voile d'argent et les imprégnait d'essences de fleurs rouges. Les jours de grand vent, elle montait à l'étage, ouvrait les fenêtres et, face à la mer, livrait ses plus beaux sonnets à la tourmente. Le soir venu, elle ressentait une certaine ivresse à imaginer ses vers emportés au large, loin de la froidure et de la grisaille. Riant aux larmes, elle leur demandait de dissiper les ombres et d'allumer les étoiles. Et tandis que son regard se fondait dans la lumière, elle s'inquiétait de savoir ce que devenaient les mots une fois franchie la ligne d'horizon. Etaient-ils à jamais perdus pour elle ? Se pouvait-il qu'ils fassent le tour du monde et qu'elle les retrouvent un jour ou l'autre ? Elle en rêvait parfois. Assise à sa fenêtre, elle contemplait le ciel et des milliers de mots flottaient gaiement dans une lumière azurée avec l'envie folle de s'effleurer les uns les autres. Elle n'éprouvait aucune gêne à les regarder s'accoupler. Il lui semblait même que certains cherchaient à entrer en contact avec elle ou à se glisser subrepticement dans l'entrebâillement de sa mémoire. A son réveil tout se brouillait. Une multitude de papillons de nuit gonflaient le pourtour de ses yeux et elle s'empressait d'écrire tout ce qui lui passait par la tête, s'interrompant seulement au passage des trains. A ces moments-là, il lui revenait en mémoire des vers qu'elle avait écrits des années auparavant et, à sa grande surprise, des détails marquants de ses vies antérieures, les jours heureux comme les blessures. A croire que rien n'était définitif ou qu'il existait une sorte de monde parallèle où les événements se revisitaient à l'infini. A ce qu'elle avait entendu dire, la ligne de chemin de fer traversait le monde de part en part et, même si elle n'en croyait pas un mot, elle se disait que les trains comme les hommes revenaient toujours à l'endroit d'où ils étaient partis comme s'il n'existait pas d'autre voie possible pour échapper au néant.

 

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 00:01

 8 avril, journée mondiale des Rroms

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Note du barman : document écrit et distribué par des Rroms lors d'une journée de solidarité à Grenoble 

 

Le 8 avril est une vieille fête des Rroms de Transylvanie - le "jour des chevaux" (sortie festive des abris d'hiver avec les chevaux ornés de guirlandes) mais elle a pris une nouvelle dimension plus récemment et beaucoup de Rroms de par le monde la célèbrent désormais comme la date du premier congrès mondial des Rroms en 1971. En ce jour important pour le peuple rrom, une pensée va tout naturelle-ment aux victimes du Samudaripen, déportés et tués parce qu'ils étaient nés Rroms. Pour que ce chapitre ignoble de l'Histoire ne se répète plus jamais, nous pensons qu'il est important que tous se rapprochent pour mieux se connaître. Si la mère du racisme est l'ignorance, son père est l'égoïsme, et c'est donc en faisant la connaissance de la culture rrom que la méfiance, l'hostilité, la haine et le mépris vis-à-vis des Rroms finiront par devenir un simple sujet d'étude pour les historiens...

Rroms 04 Qui sont les Rroms ?

Les Rroms sont un peuple d'origine indienne, dont les ancêtres sont venus de la moyenne vallée du Gange, en Inde du Nord, il y a environ 800 ans.

Ils sont aujourd'hui dispersés dans le monde entier, surtout sur notre continent. Parvenus en Europe par l'Asie Mineure et le Bosphore, ils se sont installés d'abord dans les Balkans, puis dans les Carpates et petit à petit dans tous pays européens, de la Grèce à la Finlande et de la Russie à l'Europe occidentale (Espagne, Portugal, France, Allemagne et Royaume Uni). On compte environ 12 millions de Rroms en Europe, les deux pays qui en abritent le plus étant la Roumanie et la Bulgarie.
Les Rroms au sens large se subdivisent principalement en Rroms dits "orientaux" (85% du total), en Sintés (souvent appelés Manouches en France ~ 4%) et en Kalés (ou Gitans ~10%), en Gypsies (ou Romanichals en Grande-Bretagne ~ 0,5%) - sans compter divers groupes de moindre importance numérique mais tout aussi Rroms que les autres Rroms. Au niveau européen, ils sont aujourd'hui sédentaires à 96%.

Les Rroms sont un peuple sans territoire compact, qui n'a jamais eu de revendications territoriales, mais qui est lié par une conscience identitaire, une origine, une culture et une langue communes. Ils sont environ un demi-million en France.

Etre Rrom est une valeur positive indiscutable, tout comme être Chinois, Argentin ou Français


Et les Tsiganes alors ?

Le mot 'Tsigane' vient du grec Atsinganos; c'était le nom d'une secte qui a disparu au XIème siècle: bien avant l'arrivée des Rroms dans l'Empire byzantin, il y vivait cette secte, pratiquant une variante de la religion persane manichéenne (préislamique). Or, ses fidèles refusaient le contact physique avec tous les autres, qu'ils considéraient impurs. Les paysans byzantins les avaient donc appelés Atsinganos ("non touchés", mais ceci dans un sens très différent de la notion d'intouchable en Inde). Quand les Rroms arrivèrent à leur tour, venant d'Asie et gardant une certaine distance, les prirent pour un nouveau contingent de cette secte.

A partir de ce nom, Atsinganoi, les Rroms d'Europe furent diversement appelés en fonction des différentes langues des pays dans lesquels ils arrivèrent ensuite : Zingari en Italie, Tsigani dans les pays slavophones et en roumain, Zigeuner en allemand, Cigane en portugais, Tsigane en français (et Cigains en vieux-français)...

A part son caractère péjoratif (dans de nombreuses langues il véhicule les idées de menteur, voleur, parasite, magouilleur, malpropre ~ la liste est sans fin), ce mot de Tsigane n'a pas de définition réelle.

Plusieurs groupes en effet, qui n'ont aucun rapport entre eux de par leur origine, leur culture, leur langue et leur regard sur eux-mêmes sont à l'occasion appelés Tsiganes par les populations environnantes, ignorantes et souvent racistes à leur égard. Ont pu être appelés Tsiganes les Irish Travellers (celtes), les Yéniches (germaniques), les Egyptiens des Balkans, les Rudar (ou Beás - à l'origine Roumains du sud de la Serbie) et bien d'autres, jusqu'aux pillards de la guerre de Bosnie... Dans l'esprit de la pratique désormais universelle, le 1er Congrès International des Rroms (Londres, 1971) a revendiqué le droit légitime de ce peuple à être reconnu sous son véritable nom de " Rrom " pour le désigner. On utilise parfois en France le terme "Rroms, Gitans et Manouches" pour spécifier les trois grandes branches de ce peuple.


Rroms et Gens du Voyage

De leur arrivée en Moldavie et Valachie au XIV siècle et jusqu'en 1856 les Rroms furent réduits en esclavage - et donc largement sédentaires. A peine 4 % de la population globale des Rroms (environ 15 millions) sont nomades. Ils n'ont jamais été nomades par culture, mais par nécessité : Pendant des siècles, ils ont été chassés de pays en pays, presque partout en Europe, sous peine des pires sanctions, y compris la peine de mort, parce que nés Rroms.... Ils tentaient donc de fuir violences et discriminations avec l'espoir de trouver un pays plus accueillant... Les gouvernements et les Parlements s'empressaient de promulguer des lois à leur encontre. Les états allemands à eux seuls ont voté cent quarante huit lois et décrets les concernant entre 1416 et 1774 ! Dans l'Espagne du 16ème siècle, tout Rrom (Gitan, en ce pays) surpris en train de parler sa langue maternelle était puni de mutilation... ce qui explique que le rromani s'y transforma en ce qu'on appelle le " Kaló ", un idiome en fait plus espagnol que rromani...

Repoussés systématiquement, les Rroms d'Europe occidentale ont dû développer des moyens de subsistance adaptés à ce genre de vie : travaux agricoles saisonniers, travaux de réparation notamment de chaudronnerie, vannerie, voyance, maquignonnage, petit commerce ambulant... compatible avec la mobilité, dont certains sont aujourd'hui très fiers et qui constitue un Droit de l'Homme reconnu et pour l'exercice duquel tous les Rroms se battent.

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Le rromani - qu'est-ce que c'est au juste?

C'est la langue des Rroms ! Elle est indiscutablement indienne et proche du hindi, langue de l'Inde. Son vocabulaire et sa grammaire de base sont indiens aux trois quarts. Le reste est constitué de vocabulaire emprunté principalement au persan, au grec et ensuite aux langues européennes de contact. Malgré sa prétendue diversité dialectale, le rromani est une seule et même langue et les Rroms de Russie, d'Albanie, de Grèce etc. peuvent très facilement communiquer entre eux en rromani - à la seule condition de ne pas l'avoir oublié...

Ecrit depuis le début du 20ème siècle dans des alphabets différents selon les pays, le rromani dispose depuis 1990 d'une écriture commune laquelle permet notamment une meilleure diffusion de la littérature rrom. Dans certains pays, comme la Roumanie, il est enseigné à l'école et, en France, l'INALCO dispense une formation complète en langue et civilisation des Rroms.

Rrom et Roumain, est-ce la même chose ?

Les Rroms sont un peuple européen d'origine indienne, réparti dans l'ensemble de l'Europe et au-delà. Les Roumains sont un peuple de 30 millions d'âmes vivant en Roumanie, en République de Moldavie et dans quelques régions voisines. Leur langue, le roumain, est une langue néo-latine.
Le mot " Rrom" vient du sanskrit " Ḍomba", qui signifiait "artiste, artisan, qui crée de son esprit, de ses mains", alors que " Roumain " vient du nom de la ville de Rome.

Il s'agit donc de deux peuples distincts ayant des origines, langues et cultures différentes. Certes, la Roumanie compte le nombre le plus important de Rroms - près de deux millions, mais c'est un hasard : tous les Rroms ne sont pas Roumains et tous les Roumains ne sont pas Rroms


Que signifie le terme Samudaripen ?

En rromani, ce mot veut dire veut dire " meurtre collectif total ", et il désigne le Génocide du peuple des Rroms, Sintés et Kalés pendant la Seconde Guerre Mondiale.

N'oublions jamais, alors même que les historiens et les medias passent encore trop souvent cette tragédie sous silence, que la population rrom en Europe a perdu plus de 500 000 des siens entre 1933 et 1945. Les Nazis et leurs alliés de tous les pays ont persécuté, stérilisé, emprisonné, torturé, fusillé, et finalement gazé les Rroms dans les camps de la mort ou dans les bois. Etaient considérés comme Rroms ceux qui avaient au moins un arrière grand parent rrom. Les Rroms en tant que peuple étaient condamnés à l'extermination (voir l'ordonnance d'Himmler de 1938) car quoique " aryens " ils étaient considérés par les nazis comme des parias, asociaux, " de sang métissé ", donc dangereux pour le "sang pur allemand". Il ne faut pas oublier, au-delà des morts, tous les Rroms restés orphelins, veufs et veuves, stérilisés, traumatisés à vie dans leur corps et leur esprit par la folie nazie.
En 1997, le président des Etats-Unis Bill Clinton a choisi le professeur Ian Hancock, un intellectuel rrom, pour le nommer membre du U.S. Holocaust Memorial Council en tant que représentant du peuple rrom. Au cours des dix-sept ans d'existence de ce Conseil, c'était la deuxième fois seulement qu'un représentant rrom pouvait faire partie des 65 membres qui le composent. Lors du procès de Nuremberg qui jugea les criminels de guerre nazis, aucune déposition de Rrom ne fut entendue. Pourquoi ?

On vient de commémorer le 60ème anniversaire de la libération des camps nazis,

et cependant, la population rromani attend toujours que le monde reconnaisse son martyre sous le régime nazi.
Jusqu'à nos jours, seules les victimes rroms de nationalité allemande ont reçu des " réparations " financières et sur le plan de l'histoire, presque rien n'est fait pour la reconnaissance du Samudaripen.

 Rroms 02

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 09:39

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 Le barman se fait la belle en bateau ou bien en train par ici

 

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 19:00

gaz-shiste-image.jpg  Cahors, ce 26 avril vers 15 heures.  

par Yvonne Oter

J’étais dans la foule venue en masse ce samedi sur le Pont Valentré, lieu emblématique de la ville de Cahors. Nous étions nombreux, plusieurs centaines, mille peut-être, je n’ai les chiffres ni des organisateurs, ni de la police. Le soleil régnait en maître sur le site, une fraîche odeur printanière imprégnait les narines, les oiseaux du coin, dérangés par la foule, tourbillonnaient au-dessus des têtes.

Une ambiance bon enfant courait d’un groupe à l’autre. On était venu en famille, avec grands parents, parents et enfants, parfois encore dans un landau. Beaucoup de cheveux gris ou franchement blancs, mais aussi quelques crêtes de hippies ou des rastas volumineux. Des toilettes estivales, souvent très colorées ; des chapeaux de paille et des bibis couverts d’inscriptions, quelques casquettes de guingois et des cheveux au vent ; des baskets défraîchis et des talons aiguilles ; des sacs à dos et de ravissants sacs à main.

On y parlait d’une seule voix, mais pas toujours avec le même accent. Beaucoup de Lotois pure souche, évidemment, avec l’accent chantant du sud-ouest, mais aussi le français plus pointu du Nord, voire de Belgique ; l’accent rond des Anglais établis depuis longtemps dans le Quercy ; même le parler plus abrupt de nos voisins allemands ou hollandais. L’Europe était bien représentée aujourd’hui à Cahors.

Que fêtait-on ? Rien !

On manifestait.

Beaucoup de pancartes, de panonceaux, de banderoles, de badges, de larges panneaux, proclamaient le même credo : " Non au gaz de schiste ! ". La population lotoise, solidaire face au scandale du projet d’exploitation à grand renfort de nuisances intolérables pour les habitants et pour l’environnement, avait décidé de se mobiliser en masse pour crier son refus et sa détermination à la résistance.

Et j’avoue avoir éprouvé de l’émotion à voir ces gens venus de tous les coins du département, unis par une grande fraternité face à la menace que certaines multinationales, avides de bénéfices juteux, font planer sur leur existence quotidienne. A l’heure où l’on parle beaucoup d’indifférence et de " chacun pour soi ", il est bien réconfortant de constater qu’une même cause peut encore enflammer et faire bouger autant de monde.

 

Note du barman : diaporama à propos du Gaz de schiste

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 11:38

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Note du barman. Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d'une culture qui n'a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie.

Avant d'en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu'il ne se soucie pas de culture ; et que c'est artificiellement que l'on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim.

Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l'existence n'a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d'avoir faim, que d'extraire de ce que l'on appelle la cultue, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, - et qui sort du dedans mystérieux de nous-même, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-même dans un souci grossièrement digestif.

Je veux dire que s'il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l'unique souci de manger tout de suite notre simple force d'avoir faim…

Antonin Artaud, "Le théâtre et son double"

 

Comment bien foirer sa petite sortie au théâtre

par  Ysiad 

 

C’est au théâtre que nous nous rendons ce soir d’un pas soutenu, en compagnie de la devise selon laquelle " foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux ". Vous êtes prêts ? Confortablement installés face à la scène ? Que le spectacle commence !

 

Cette année, vous avez programmé une sortie au théâtre avec des amis. Quoi de plus agréable que d’évoquer la prestation d’un grand comédien qui brûle les planches, quel que soit son âge et son costume ? Ah ! Terzieff ! Cependant, vous n’êtes pas seule à choisir le spectacle, non. Là est tout le problème. La majorité du groupe est en faveur d’une pièce moderne qui " revisite " la vie de deux figures du 17ème siècle, un peintre et un philosophe ; et si vous connaissez mieux la peinture de l’un que la philosophie de l’autre, en revanche, le nom de l’auteur ne vous dit rien, et pas davantage celui du metteur en scène. Quant au théâtre dans lequel l’œuvre se donne, il est à la pointe de l’avant-garde et vous n’y avez jamais mis les pieds. Cependant, cela ne doit en aucun cas constituer une raison pour rester niché dans vos coussins à relire Molière sous l’œil impassible du chat ; il faut sortir des sentiers battus et montrer quelque curiosité pour la création contemporaine, que diable ! Molière, c’est très bien, mais il y a eu d’autres dramaturges depuis, et puis il faut vivre avec son époque. Autant aller voir une création en faisant preuve, vous aussi, d’un peu d’audace, et c’est sur cette lancée que vous allez retrouver le groupe qui vous attend, quelque part, du côté de la Bastille, pour assister à la nouvelle pièce de Gudule Taïaut, un auteur plébiscité par la critique avant-gardiste.

La salle est grande, le placement est libre et il y a déjà pas mal de monde. Vos amis sont disséminés un peu partout dans la salle, il va bien falloir trouver où vous asseoir. Une première place se libère en haut des gradins, pour le conjoint qui est grand, et une autre, toute proche de la scène et tout au bout de la rangée de fauteuils. Vous ne pouviez rêver mieux pour entrer de plein pied dans l’action ! Après une longue attente face à la scène où sont plantés pour tout décor quelques chaises et un chevalet de peintre, on vous informe que la pièce va commencer. Soulagement. Le noir se fait, les tousseurs toussent, après quoi un premier comédien entièrement vêtu de noir surgit dans un bond gracieux à gauche de la scène et se met à agiter des idées où il est surtout question de la toute puissance de la Nature.

C’est le philosophe.

Au bout de vingt minutes d’attention péniblement soutenue, vous n’avez toujours pas compris le sujet de la pièce, ni où l’auteur voulait en venir. Le comédien récite une prose dense, très dense, très intellectuelle et philosophique, sur la mort, la vie, le sens de la vie, le sens de la mort, tout cela entrecoupé de pas de danse et de longs silences censés vous faire réfléchir, mais qui vous plongent dans la perplexité la plus noire, car enfin, le sens de la mort relève d’une énigme plutôt épaisse n’est-ce-pas, plutôt à sens unique, admettons-le, jusqu’à présent personne n’est revenu pour résoudre l’affaire, et vous en êtes là de vos réflexions quand un deuxième personnage entre en scène, arborant un tablier maculé de taches.

C’est le peintre. Qui tient par la laisse un cochon. Pourquoi un cochon ? Ne posez pas de question, c’est du théâtre moderne.

Tous deux vont leur bonhomme de chemin, le peintre traînant la semelle, le cochon secouant ses oreilles, et du coup, le sens de la mort s’estompe un peu. Le peintre lâche la laisse de l’animal et s’installe à son chevalet, dos au public. Pourquoi dos au public ? Encore une question superflue. Tout en tenant des propos gutturaux dans une langue que vous cherchez à identifier, le peintre a sorti son pinceau et commence à dessiner, toujours dos à la scène, sans prêter attention au cochon qui s’est arrêté un peu plus loin et se met à grogner, de plus en plus fort. Groing, groing. Grong, grong. Grumf. Sans doute son rôle l’exige-t-il. Quant au philosophe, il disserte, badin, improvisant des pas de danse, sur les fleurs, les animaux, les arbres, les choses de la nature, non loin du chevalet du peintre. Tout cela produit pas mal de cacophonie, mais comme l’a dit le critique à la radio, un metteur en scène doit savoir prendre des risques pour mettre en relief la richesse intrinsèque du texte. D’où le cochon grogneur sur fond de monologue en flamand et de dissertation dansée sur la Nature, et chacun pourrait continuer longtemps ainsi à mener sa petite affaire lorsque le philosophe, traversé par on ne sait quelle idée lumineuse, se barre dans un long entrechat à gauche du plateau, pour revenir, quelques instants plus tard, tenant par la bride un dromadaire.

Vous commencez à trouver le temps long. Très. Vous regardez votre montre, mais la lumière est faible, et les aiguilles difficilement localisables. Vous entendez, çà et là, des fauteuils qui claquent, alors que le philosophe s’adresse au dromadaire en lui parlant en vers. Y-a-t-il un message subliminal ? Et si oui, où se trouve-t-il ? Votre voisine s’est tout à fait endormie. Sa tête touche votre épaule. Elle ronfle même un petit peu. C’est gênant. La pièce est déjà assez difficile à suivre, avec le cochon qui grogne, le peintre qui dégoise en flamand, le philosophe qui s’exalte en parlant au dromadaire. Le boucan est tel qu’il devrait réveiller votre voisine, dont le corps s’affaisse de plus en plus. Elle dort très profondément, si profondément que vous avez beau tousser par petites saccades nerveuses et insistantes pour la réveiller, keuf keuf keuf, rien n’y fait. La pincer, peut-être ? Sur la scène, les choses n’ont guère évolué. Le peintre continue à discourir en néerlandais face à sa toile, tandis que le philosophe confie au dromadaire tout en lui caressant la tête que Dieu est dans la nature et réciproquement, quand soudain, voici que le camélidé, sans doute grisé par ces marques d’affection que lui témoigne le philosophe et ces beaux discours encensant la Nature, se met à faire copieusement sur le plateau.

Ahhhh. L’effet de surprise est total, à en juger par le bond de côté du comédien. Le metteur en scène avait-il prévu ce cas de figure ? Ne cherchez pas à percer les mystères du théâtre moderne, ils sont insondables, comme plein d’autres trucs dans la vie. La salle se vide. Vous ne pouvez pas vous esbigner, vos amis le prendraient mal. Vous ne pouvez qu’attendre stoïquement sur votre siège que la pièce veuille bien trouver son terme le plus rapidement possible, tout en repoussant de temps en temps la voisine endormie. L’odeur qui vous parvient du plateau est si forte qu’elle vous empêche de roupiller vous aussi.

Bravo. En plein dans le projecteur. C’est foiré !

Mais si par miracle, à l’issue du spectacle, le groupe enthousiaste vous emmène dîner avec le metteur en scène, et que celui-ci profite du repas pour vous saouler en vous énumérant les critiques dithyrambiques qu’il a récoltées sur les partis pris follement audacieux de sa mise en scène, alors seulement, la petite sortie au théâtre aura été bien foirée.

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 11:09

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Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

 

Le 19ème Trou

par Jordy Grosborne

 

Il me contempla un long moment, comme désolé et je crus un instant l'avoir ramené à la raison.

- Alors j'irai au Grand au-delà en brave, les armes à la main, fier de ne pas avoir oublié ! Et j'emporterai quelques scalps de cette vermine blanche !

Je tapai avec rage dans un caillou qui s'écrasa dans un tintement sur le tonneau.

- Mais redescend sur terre, merde ! Ce n'est pas John Wayne et les tuniques bleues en face ! Ce n'est pas Wounded Knee Creek non plus et Custer est mort il y a des lustres !

Je me retournai vers les hommes peints comme mon frère, prêts à subir l'assaut de l'acier brûlant. Certains se regardaient, incrédules, lançant de temps en temps des regards à leurs femmes inquiètes et silencieuses. D'autres serraient la crosse de leur fusil, prêt à en découdre avec des démons vieux de près d'un siècle.

- Alors vous avez tous oublié que tuer l'homme blanc était un déshonneur ? Un nouveau massacre n'arrangera rien. Parlementons ! Consultons le grand conseil…

- Mais va donc le voir le conseil ! reprit mon frère avec rage, se redressant comme pour donner un coup de tête aux étoiles. Va discutailler ! Les blancs ne t'ont pas assez berné ? Leur signature ne vaut rien ! Tu ne sais rien de la vie ici toi ! Regarde ce qu'ils ont fait de nous. Des animaux parqués dans des zoos. Bientôt, les enfants viendront nous visiter comme ils vont photographier les singes. Alors va parler, nous on garde nos terres. Au moins serons-nous des animaux libres ! Scanda-t-il enfin à l'intention des guerriers.

Une clameur monta ponctuée de coups de feu qui zébrèrent le ciel. Je les laissai à leur folie et me dirigeai vers la salle du conseil en courant. Au loin, le mégaphone de la police crépitait de menaces. Garder sa liberté ! Qu'en fera-t-il en prison… Ou six pieds sous terre ! J'étais furieux. Contre mon frère, contre les blancs et contre moi. Et s'il disait vrai ? Suis-je vraiment encore indien ?

J'eus l'idée de voir la femme de mon frère. Peut-être pourrait-elle le ramener à la raison… Elle n'était pas vers les barricades et je la savais opposée aux violences et aux discours de son mari. Je la trouvai devant leur cabane, tentant de raisonner son fils, peint, tenant le petit arc fait de mes mains offert pour ses sept ans l'hiver dernier. Elle eut un léger sourire en m'apercevant.

- Ah ! Grande Cime ! Ton frère est devenu complètement fou !

Je la réconfortai et demandai les raisons de ce coup de sang. Nous fûmes obligés de hausser la voix pour couvrir les chants ancestraux planant au-dessus des barricades.

- Les hommes des affaires Indiennes et les propriétaires du golf sont venus ce matin, elle dit en me faisant entrer, traînant son fils à bout de bras. Il fallait les voir lever leurs jambes de pantalon à cinq cent dollars pour ne pas les tacher dans la boue, ajouta-t-elle en riant. Ils ont dit au conseil que les terres ne nous appartenaient plus, que nous devions partir. Le conseil a sorti les actes de propriété. Les autres ont voulu les acheter de suite, exhibant quelques billets verts de leurs poches Une bouchée de pain ! Un crachat !

- 60 Florins de pacotille, murmurai-je pour moi. Rien ne changera donc jamais…

Elle fit asseoir le petit pour lui nettoyer le torse de ses œuvres picturales.

- Le conseil a refusé et les autres sont repartis furieux, continua-t-elle, menaçant de nous traîner devant les tribunaux. Ton frère était au bar à midi et a entendu des voisins dire qu'il aurait peut-être fallu vendre, pour faire du commerce, gagner de l'argent, vivre mieux …

Je fis la moue et elle me posa la main sur le bras.

- Ne les juge pas trop vite ! Beaucoup n'en peuvent plus de cette misère. Regarde autour de toi. Nous vivons mieux car tu nous aides… Et parfois sans le dire à ton frère ! Mais tous n'ont pas un voltigeur dans la famille, et pour eux les fins de mois difficiles ressemblent au début du mois suivant. Et on nous crache tellement de fric et de confort à la télé… Alors nous aussi on aimerait bien… Tu comprends ?

Je ne répondis pas.

- Ton frère n'a pas supporté d'entendre de tels propos. Tu sais comme il est, surtout lorsqu'il a bu…

Oui, je savais, mais cette fois il n'avait peut-être pas tort.

- … Il s'est précipité ici comme un fou en répétant "Pas cette fois !". Et il est reparti avec le fusil… Et… Et le visage et le torse peint… finit-elle dans un sanglot.

Je lui assurai en quittant la maison que je ferais mon possible. Les flammes avaient encore grignoté une partie du ciel. Des bisons, les blancs en ont massacré des milliers, alors un de plus…

La salle du conseil était en effervescence. Les discussions allaient bon train mais ils ne parvenaient pas à se mettre d'accord. Combien de morts faudra-t-il pour nous rendre compte que nos divisions nous ont autant exterminé que les blancs ? Ils se turent dès mon entrée et je restai un instant à les observer assis autour de la grande table avant de les saluer tour à tour, m'excusant rapidement de cette intrusion inopinée pendant la réunion.

- N'en veux pas à ton frère, c'est un brave ! commença le plus ancien. Nous ne voulons plus être humiliés de la sorte et ne donnerons plus une seule parcelle de nos terres. Nous avons acquis de longue les mêmes droits que tout autre citoyen américain.

Tous acquiescèrent en silence.

- Grande Cime, me dit celui qui était l'ami de Grand-père, je n'aime pas les discours stériles et je dis que ton Grand-père peut être fier de ses descendants. Nous avons déjà accepté trop de choses. Beaucoup d'entre nous, comme toi, travaillent sur leurs gratte-ciel, d'autres ont étudié dans leurs universités et on leur refuse les postes à responsabilités. Pourquoi devrions-nous toujours hurler pour nous faire entendre alors qu'un murmure suffit à l'homme blanc pour nous faire obéir ? Mon fils est revenu mutilé de leur Vietnam. Ton père est mort sous les balles allemandes ! Pour qui ont-ils conquis la liberté ? Pourquoi faire ? Construire un golf sur nos terres ?

Je ne répondis pas tout de suite, contemplant les photos aux murs relatant notre histoire tels les fresques d'antan ! Il y avait celle de mon père en uniforme. Je m'arrêtai aussi sur celle de mon frère lors de la prise d'Alcatraz en 1969. Un sourire éclatant, porté en triomphe par deux cent autres indiens sur le mur d'enceinte.

Un des membres du conseil avait suivi mon regard.

- Il faut parfois des actes de ce genre pour se faire entendre, déclama-t-il gravement.

- C'était il y a vingt et un ans ! Précisai-je en secouant la tête. C'était le Red Power ! Nous avons acquis tant de droits depuis, récupéré des terres, gagné des centaines de procès devant la commission des réclamations indiennes. Le combat n'est plus les armes à la main. Celui-là nous l'avons déjà perdu. Il est devant les tribunaux, devant les caméras par des manifestations pacifiques. Gagnons l'opinion publique, allons devant la Commission…

Des coups de feu et des cris m'interrompirent. Je fus le premier à comprendre. Mon frère…

Je me précipitai au dehors et courus à perdre haleine vers les barricades. Nos guerriers avaient attaqué. Alors que j'arrivais quelques minutes plus tard, ils revenaient déjà en désordre. Personne ne semblait blessé. Les coups de feu avaient été tirés en l'air. Sauf un, pensai-je, en voyant deux des nôtres porter mon frère. Ils l'allongèrent délicatement le dos contre son tonneau. La tache rouge sur le torse n'avait rien à voir avec la peinture, mais beaucoup avec la guerre. Je m'accroupis à ses cotés, les genoux dans la boue et lui pris doucement le pouls. On m'expliqua vaguement sa tentative de monter sur une voiture de police. Une prise de guerre, un nouveau trône ! Un jeune flic a pris peur… Il a tiré !

Sans un mot, je reposai le poignet de mon frère parti rejoindre nos glorieux ancêtres. Un Bison blessé au point d'en mourir. Je restai assis devant lui. Trop de colère pour pleurer, trop de peine pour hurler, juste une chute interminable dans la douleur. Je lui fermai les yeux et ôtai un peu de peinture accroché à sa joue, sentant à peine les tapes amicales des guerriers dépités rentrer chez eux. Une fois seul, je posai ma tête sur ses genoux, comme quand j'étais gamin, et respirai l'odeur de notre terre.

 

On l'enterra à la place de leur 18ème trou, avec les honneurs dus aux guerriers morts au combat.

Moi, je suis resté bien longtemps après les chants, assis à côté de sa tombe. A côté du trou creusé dans notre terre. Un de trop.

Et la balle qui était venue mourir dans ce 19ème trou au milieu du torse de mon frère, n'était pas blanche, mais d'un calibre 45 !

Fin

 

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 09:12

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Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

 

Le 19ème Trou

par  Jordy Grosborne 

 

Je remis le casque, pris la masse et tapai sans réfléchir.

Après trois heures de martelage, le soleil était haut dans le ciel et nous mangions un morceau au seul endroit à peu près calme de Manhattan… A cent vingt-cinq mètres au-dessus du sol, une fesse et les jambes dans le vide. Mon portable sonna et Enrique manqua de faire du trapèze entre les sangles. Il continuait de râler pendant que je répondais. Un flot de paroles m'assourdit. C'était mon frère.

- Faut que tu viennes à la réserve ! Nos chers voisins blancs veulent encore nous voler nos terres ! Fumiers, va ! Tu comprends ? Nous arracher un petit bout du jardinet qu'ils nous ont royalement laissé ! Ah ! Mais c'est fini, ça ! On ne les laissera plus toucher à nos racines, crois moi…

Je n'avais pas eu le temps d'en placer une qu'il avait déjà raccroché. Je contemplai le téléphone, incrédule. Mon frère ne brillait pas par son sens de la mesure, mais quand même ! Je laissai le Mexicain à son sandwich et repris le travail pour prendre de l'avance. Il se passait quelque chose de grave et je devais voir les miens ce soir. Les mots de mon frère me hantèrent toute la journée. " "Les blancs veulent encore nous voler nos terres"

Des blancs, j'en avais pleins à mes pieds, et en dix ans parmi eux, j'avais appris à les connaître… Mieux qu'ils n'aient cherché à nous connaître en un siècle ! Mais après tout, un bourreau lit-il la biographie d'un condamné avant de l'exécuter ? Je savais qu'il leur en fallait toujours plus. Avoir et non plus être ! Certains d'entre eux étaient des amis, et surtout, ma femme Helena était blanche elle aussi.

Elle travaillait au Bureau des Affaires Indiennes et on s'était rencontré dans la réserve. Toute à sa jeunesse, fraîchement sortie de l'Université, elle voulait changer les mœurs "arranger les querelles de voisinage" comme elle disait. Des voisins bien gourmands, avalant nos terres et nous en recrachant les reliefs. C'est elle qui avait fait éclater le scandale. Certaines de ses amitiés dans la presse se firent une joie de faire écho à l'affaire. Acte gratuit d'humanité ou avidité au vu des tirages énormes que cela entraînait… Après tout peu importe. Les quotidiens affichaient les photos des collègues d'Helena déposant des caisses "d'eau de feu" dans les réserves, ce qui entraîna une vague de pseudos-démissions au Bureau. Malgré l'interdiction, s'il y a bien quelque chose qu'on trouve chez nous, c'est l'alcool… Et pourtant on n'en fabrique pas ! Les blancs se faisaient du fric, les Indiens, fragilisés par leurs conditions de vie déplorables s'échappaient de la boue par l'ivresse et certains devenaient violents, justifiant ainsi qu'on les parque loin des villes. Bien sur, Helena n'a pas tout changé et la corruption existe toujours, mais ce n'est plus aussi simple qu'avant. Et elle a au moins changé le destin d'un indien… Le reflet de mon peuple dans son iris m'avait conquis et je l'avais suivie à New York.

Mon frère n'a jamais accepté ce départ…Et moins encore mon mariage ! Mon frère s'appelle Bison Blessé, car un bison blessé fonce sans réfléchir, n'écoutant que sa douleur et sa haine. Oh ! Vu nos âges, seuls les livres nous ont permis de savoir à quoi ressemblaient ces animaux mythiques. Mais il portait bien son nom. Il a toujours considéré mes actes comme une trahison envers mon âme de Mowhak, pour le confort, par mépris des miens aussi. Combien de fois ai-je entrepris de lui faire réaliser qu'il fallait s'intégrer pour être entendu ? Lui a toujours préféré faire le coup de poing dans les bars, refuser le compromis conseillé parfois par les blancs. Comment revendiquer la tolérance si on ne tolère pas soi même !

Je passai la journée à broyer du noir. Le soleil déclina enfin, jusqu'à s'empaler, comme au matin, sur l'Empire State Building. J'aime ce moment où les toits des gratte-ciel, barrières de bétons, veulent empêcher le soleil de disparaître et d'éclairer d'autres cieux que les nôtres.

Je saluai Enrique qui terminait sa journée six poutrelles en dessous. Il m'avoua tout sourire que, ce soir, il allait à la réunion des anciens du Vietnam. Hum ! Enrique Mendez n'avait bien sûr jamais fait le Vietnam ! Tout comme il n'était pas alcoolique hier et n'aurait pas le cancer demain ! Mais les membres de sa famille, du moins ceux encore en vie, étaient restés coincés au Mexique, victimes de passeurs peu scrupuleux. Alors il trompait sa solitude dans les groupes de discussions… Et il n'en manquait pas ! La solitude est une femme jalouse prenant bien soin de ses innombrables amants !

Un quart d'heure plus tard, je posai le pied sur l'asphalte et fus agressé par la chaleur, le bruit et les regards accrochés sur mon dos. Je passai rapidement un coup de fil à ma femme pour lui demander si elle avait eu vent de quelque chose. Après plusieurs minutes à consulter ses dossiers, elle trouva enfin la mèche reliée tout droit au tonneau de poudre. Une industrie de l'armement, voisine de notre réserve, exigeait la construction d'un golf privé pour "l'épanouissement de ses cadres". Seul petit problème, le 18ème trou était sur nos terres et ils ne se contenteraient pas de 17 !

Je raccrochai, abasourdi. Tout ça pour un ridicule petit trou où viendra mourir une ridicule petite balle blanche !

Je récupérai la voiture et plongeai dans les bouchons avec une boule au ventre. Une heure après j'étais sorti de New-York. Le décor changeait et mes phares n'éclairaient plus qu'un ruban d'asphalte vide. J'allumai une clope en repensant aux histoires racontées par Grand-Père, notre mémoire, lors des veillées. Il nous contait les massacres, les tromperies… La fuite incessante pour trouver de nouveaux territoires qui se réduisaient comme peau de chagrin. Et aujourd'hui encore… Ce golf ! Mais où sont les barbares ? J'étais écœuré. Je jetai le mégot par la fenêtre ouverte et observai les étincelles se perdre dans le rétroviseur. Après deux heures à gamberger, j'arrivai enfin en vue de la réserve. Je ne mis pas longtemps à comprendre l'ampleur du désastre ! La route était bloquée. D'un coté des dizaines de voitures de la police fédérale… De l'autre, des barricades dressées à hauteur d'homme avec les moyens du bord. Au milieu, trois cent mètres d'incertitude et d'histoire striée de lumières rouges et bleues ! J'ai dû faire un détour qui a fait mal à l'accélérateur. "L'enfer" du décor surgit dans les phares. La voiture grinçait sur la route défoncée, mais je ne levai pas le pied. Je longeai les meubles brisés, les matelas jonchant le sol, les chaises empilées, à sa recherche…

Et je l'aperçus enfin! Bison Blessé, plus à vif que jamais. Mon frère, debout sur un tonneau, nuque offerte au bras armé du peuple blanc, haranguait nos guerriers devant lui. Son visage et son torse étaient peints de vieux souvenirs et il brandissait un fusil au-dessus de sa tête. Je stoppai net la voiture et bondis dans la lumière des phares.

- Bordel, mais c'est quoi ce cirque ? gueulai-je les bras tendus devant moi.

Les guerriers s'écartèrent en silence, nous laissant face à face. Derrière j'entendais le souffle court des familles qui accouraient. Mon frère me toisa d'un regard méprisant.

- Je défends nos terres, Grande Cime ! hurla-t-il. Je défends l'âme de nos ancêtres… Et des tiens ! A moins que l'argent des blancs n'ait scalpé ta mémoire !

- Arrête avec ça, dis-je en secouant la tête, abattu, ça n'a rien à voir avec…

- Ils veulent faire un golf, petit frère ! coupa-t-il en se baissant. Tu entends ? Un golf ! Sur nos terres ! Détourner notre rivière !

Il se leva brusquement face aux flics et tira en l'air en hurlant.

- Ce sont NOS TERRES ! Toutes vos sales villes sont sur NOTRE territoire ! Vous n'aurez pas celle- là ! Vous n'aviez rien en arrivant ! Vous avez tout grignoté, croqué, avalé… Mais c'est FINIII…

- ARRETTEEUH ! braillai-je en posant mes mains sur le tonneau, à ses pieds.

Il s'accroupit sur son trône de fortune et me tapota le torse avec le canon du fusil.

- Qu'est-ce que tu veux ! souffla-t-il. Dis-moi ce qu'un citoyen américain vendant son travail à nos bourreaux et vivant avec leur fille peut comprendre à tout ça ! Tu n'es plus indien… Et à voir la couleur de ta peau, tu n'es pas blanc non plus… Tu n'es plus rien !

Je plongeai les yeux dans les siens en écartant le fusil du revers de la main.

- Dois-je rappeler que c'est leur argent, gagné par mes mains, qui vous nourrit toi et ta famille? Quel exemple es-tu pour les enfants ? Tu veux leur offrir un monde de violence et de sang ? Tu ne gagneras pas ! Les blancs nous ont presque éradiqués au siècle dernier, ils peuvent finir le travail aujourd'hui. Je suis indien autant que toi et je connais notre histoire ! La cime où je travaille leur appartient, certes, mais mes racines sont toujours dans nos terres. Toi, on te regarde gesticuler, un peu gêné ! Tu n'es qu'un pauvre pantin ridicule, comme ceux que montrait Buffalo Bill dans son Wild West Show. Moi, on m'écoute. Qu'espères-tu avec tes peintures, tes barricades…Qu'Hollywood te filme et te vende en dollars ? demandai-je en embrassant la scène de désolation autour de nous d'un ample geste du bras. Tu crois être mieux entendu dans le crépitement des flammes ? Penses-tu vraiment rendre service à notre peuple en le faisant passer pour une bande de sauvages peinturlurés ? Tu te feras tuer… terminai-je doucement, la voix brisée.

à suivre…

 

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 13:29

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Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

 

Le 19ème Trou

par Jordy Grosborne 

 

"Les animaux ne sont pas sauvages, ils sont seulement libres. Nous aussi l’étions à votre arrivée. Vous nous avez traités de sauvages, vous nous avez appelés barbares… Mais nous étions seulement libres" Leon Shenandoah

 

- Soixante Florins, laissai-je échapper entre mes dents serrées. Chaque jour, juché sur mon perchoir d'acier, je contemplais Manhattan et répétais cette obscénité. Soixante Florins de perles, quincailleries, verroteries… Pacotilles !

Les artères qui parcouraient cet épiderme d'asphalte s'étendaient à mes pieds. Cette peau grise, nauséabonde et stérile, avait irrémédiablement sclérosé nos territoires, étouffant nos vies. J'observais la multitude de petites poussières pressées se rendre au travail : s'enrichir d'argent pour mieux s'appauvrir d'humanité.

Tout gamin, Grand-père m'emmenait dans les coins reculés de la réserve, là où l'humus odorant remplace la boue de nos chemins. Sous la lumière tamisée par les branches, il y avait une fourmilière que l'enfance me rendait gigantesque. J'ai appris le monde en l'observant, compris les notions d'individu, de collectivité, de travail… Chaque jour les mêmes gestes inlassablement répétés, les mêmes besoins comblés, les mêmes chemins empruntés…

- Regarde, Grande Cime, regarde bien, disait mon Grand-Père les yeux pétillant de malice. La société de nos voisins blancs est pareille à cette fourmilière.

Grande Cime, c'était mon nom indien, car j'aimais monter tout en haut des arbres. Là où les branches ne voilent plus la grandeur du ciel. Et j'y restais des heures, non pour dominer le monde, mais simplement mieux le connaître.

- Mais… Ces fourmis ne ressemblent pas à l'homme. Elles ne pensent pas ? Avais-je demandé.

- Ne te laisse pas abuser par les apparences, m'a-t-il alors confié. Vois comme elles s'agitent. Vois ces vies de stress, d'accumulation de biens servant à quelques-unes au détriment des autres, où il n'y a pas de temps… Juste des horaires.

Je me souviens avoir alors écarquillé grand les yeux pour y englober toute la fourmilière. A cet instant seulement, j'ai compris les sages paroles de Grand-père. Nous rions encore en sortant de la forêt, car nous, nous pouvions prendre le temps d'observer sans pour autant mourir de faim, et même… Nous étions heureux.

Mais aujourd'hui, je sais que Grand-père se trompait. Ce ne sont pas des fourmis qui s'agitent sous moi, suivant chaque jour les mêmes chemins invisibles. Elles, elles n'ont que des gestes désintéressés au profit de la fourmilière toute entière. Ces poussières ne pensent et n'aspirent qu'à être des poussières plus grandes que les autres. Pas très étonnant qu'elles soient presque toutes devenues des moutons…

Mais qu'est ce que vous voulez à la fin ? Pensai-je en regardant le soleil levant transpercé par la pointe de l'Empire State Building. Manger sur la tête du Grand-Esprit ? A vouloir dominer le monde, la tête dans les étoiles, il s'en trouve toujours un qui vous coupe l'herbe sous le pied.

Grand-père répétait sans cesse "Même la cime du plus grand des arbres n'oublie pas que ce sont les racines qui le font vivre".

Je tapai violemment sur l'acier, sans espérer en récupérer un jour l'écho.

- Que marmonnes-tu encore l'Indien ? grommela le gars de la poutrelle du dessous.

J'inclinai la tête sur le côté. Je voyais juste le casque orange flottant dans le vide. J'ôtai le mien et me passai lentement la main sur le visage. Les premières gouttes de sueur perlaient ! Dans deux heures ce sera la fournaise et je dégoulinerai. En dessous, ils vont croire qu'il pleut. Je dirai que je dansais…

- Tu sais, criai-je au casque orange, je suis citoyen américain, comme toi, le Mexicain ! Mais si tu tiens à me "désintégrer", appelle moi l'Iroquois ! Ou mieux, le Mohawk !

Il ne répondit pas tout de suite, laissant passer une violente bourrasque qui fit chanter la charpente métallique et pleurer les câbles.

- Un indien est un indien, non ? Finit-il par dire.

- Ben voyons ! Comme un bon Indien est un Indien mort ! Répliquai-je amèrement.

Il posa sa masse, visiblement irrité, et leva la tête à s'en briser les cervicales pour me voir.

- Ne dis pas de conneries ! Ton peuple n'a pas le monopole de la souffrance…

Il laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :

- …Un jour, je te raconterai l'histoire des Mendez !

Je levai les mains pour calmer le jeu, mais il était lancé.

- Je vous ai toujours respecté, toi et ton peuple, continua-t-il en baissant le ton. Tu sais très bien ce que j'ai voulu dire. Vous avez une culture, un mode de vie…

Je le coupai d'un geste.

- Alors selon toi, les miens vivaient dans des tipis et chassaient le bison sur les grandes plaines ?

Un hélico nous survola. Mendez l'observa se poser sur un Building sans dire un mot.

- C'est toujours ainsi qu'on vous a dépeint ! Lâcha-t-il enfin en haussant les épaules.

- Erreur ! Ça c'étaient les Sioux ! Entre autres…Nous, nous vivions dans des cabanes proches des forêts et cultivions la terre. Nos vêtements, notre langue, nos coutumes nous sont propres.

Enrique Mendez n'était pas un mauvais bougre. C'était même quelqu'un de bien. Comment lui en vouloir de ces amalgames dont il a été abreuvé. Ça me rappelait un livre dévoré au sommet de mon arbre étant gosse. Les Souvenirs d'un chef sioux, d'Ours Debout. Dans les années trente, il s'étonnait qu'aucun film, aucune pièce de théâtre traitant des indiens ne soit réaliste. On lui a juste répondu que le public n'y voyait aucune différence, alors pourquoi se tracasser. Aujourd'hui encore, nos "voisins" prennent plus de soin à décrire les dinosaures !

- Tu as raison, soupirai-je, mon peuple n'a pas le monopole de la souffrance, mais au moins les Mexicains ont-ils toujours été considérés comme des êtres humains à part entière, avec des droits, aussi infimes soient-ils. Pas comme des animaux traqués, affamés et massacrés en toute impunité !

Il fit un grand geste du bras en signe d'excuse, reprit sa masse et le martèlement sur les rivets résonna plus violemment encore. Je souris en le voyant vérifier frénétiquement les sangles de sécurité. Que pouvait-on ressentir quand on était sujet au vertige ? En bas, les poussières disparaissaient peu à peu sous une masse grisâtre de gaz carbonique concentré.

On continua le travail sans mot dire pendant une petite demi-heure avant que je n'interpelle Enrique. Je dû hurler à plusieurs reprises pour couvrir le tumulte.

- ENRIQUEEE !!! Gueulai-je finalement.

Il chercha d'où venait le murmure, la masse en suspend dans l'air moite et releva la tête.

- Sais-tu pourquoi on appelle ça Manhattan ? Braillai-je en englobant la grisaille du bras.

La masse toujours en l'air il haussa les épaules.

- Toutes les terres que tu vois à perte de vue appartenaient à la tribu des Indiens Manhatten. Ils ont tout vendu aux hollandais pour soixante Florin de verroteries ! Au début, ils étaient simplement des voisins… Maintenant, ils sont propriétaires et nous cantonnent dans des chambres de bonne.

Il pivota la tête sur 180° pour contempler la ville.

- C'est certain, lâcha-t-il enfin pensif, ils se sont bien fait avoir tes ancêtres !

On s'est tous fait avoir, pensai-je. Les méchants indiens et les bons cow-boys, les méchants Viêt-Cong et les bons GI's… Et aujourd'hui les méchants Irakiens… Faudra-t-il toujours fabriquer des méchants pour que les Américains se sentent gentils ? Créer le diable pour croire en dieu ?

à suivre…

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 14:01

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Jour après jour les images se font plus menaçantes

Instantanés de territoires rayés de la carte

Clichés d'hommes pris par les eaux

saisis sous le feu des bombes

avalés dans l'écartèlement de la terre

Jour après jour des peurs soufrées et crépitantes

engloutissent les consciences

refroidissent les cœurs

mettent à nu tripes et boyaux

Jour après jour les images se font la chasse

des répliques interceptées dans quelques rais de lumière

couvrent l'infinité des cris

voilent d'autres abjections

verrouillent un peu plus l'horizon

A l'heure du dîner le présentateur resserre sa cravate

Des mots taillés au couteau ont été apprêtés en coulisses

Sur le plateau défilent les joueurs de roulette russe, les maîtres coupe-gorge, les esprits reptiliens

ils exaltent les chants de bataille, glorifient les champs d'honneur, commémorent la honte

Et tandis que l'humanité frissonne, des cocons de feu hantent les entrepôts de la vie

 

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 17:28

Foirer-retour-vacances.jpg

Finis les RTT ? Terminés la plage, les pistes de ski, les bars à tapas ? Faut pas s'en faire, aujourd'hui on va rouler des mécaniques…

Comment bien foirer son retour de vacances sur l’autoroute

par Ysiad

 

Aujurd’hui, sans trop savoir pourquoi, nous avons choisi d’offrir au lecteur un petit voyage sur l’autoroute, à l’occasion d’un retour de vacances, à partir de la région PACA jusqu’à la capitale. De même qu’il y a Dupont et Dupond, il y a voyage et voyage. Celui-ci consiste en une sorte de huis clos avec matou, enfants, conjoint et bagages, dans l’habitacle d’une bagnole du quatrième âge équipée d’un rétroviseur extérieur gauche retenu sur son pivot par plusieurs tours de scotch brun, d’un rétroviseur intérieur capable de se décrocher à la moindre aspérité de la route, d’un pare-brise fêlé sur toute sa largeur, d’appuie-têtes déglingués, de dossiers de siège refusant de se redresser, d’un tapis de sol troué et de pédales trop souples. Quant au kilométrage, ma foi, on sait pas trop, le compteur est bloqué. Toujours envie de prendre la route, les p’tits loups ?  

Cependant, attention. On ne se moque pas du véhicule. Cette poubelle, c’est la vôtre, ça fait toute la différence. Vous y êtes attachée. Vous connaissez à fond ses caprices, ses petits travers, cette façon qu’elle a de chasser à gauche, ce qui vous oblige à maintenir les roues au ras des lignes blanches pour éviter les louvoiements intempestifs, ce petit hoquet dont elle est affligée lorsque vous tournez la clé de contact, (un peu d’autoallumage, sans doute), ce grondement lourd du moteur à partir de 130-140 kilomètres/heure (un léger encrassage des bielles, qui sait ?) les facéties du tableau de bord où s’allument soudain, mais toujours à tour de rôle, les voyants de la batterie, de l’air bag, de l’eau, du thermomètre, des essuie-glaces, du cric, comme pour vous rappeler qu’il est impératif de prévoir une prévision : tout cela vous est extraordinairement familier. Vous la connaissez si bien, cette guimbarde, que vous n’avez pas besoin de plonger la jauge dans ses entrailles pour deviner que le dernier jour des vacances, Madame ne démarrera pas du premier coup. C’est comme ça. Madame ne démarre jamais du premier coup. Le moteur tousse. S’ébroue, rechigne. C’est tout à fait normal, c’est le début de la foirade.

Comme il fait jour, c’est vous qui allez conduire. Vous, soit une personne du sexe féminin qui ne voit pas très bien, entend encore moins bien, ne flaire pas les innombrables opportunités que propose la route pour maintenir la moyenne à un niveau acceptable, s’obstine à poser ses mains sur le volant à huit heures vingt et non à dix heures dix, (terrible, cet entêtement), ne sait pas déboiter au moment voulu, se prive d’accélérations vitales, oublie de passer ses vitesses ; une conductrice lamentable, en somme, qui n’ose pas dépasser les gros culs en provenance d’Almeria mais se laisse doubler par trois caravanes, ne prévoit jamais assez de sandwichs mais aime écouter du Polnareff en traversant la Drôme. Bon, on va s’arrêter là, encore un tour de scotch autour du rétro, parfait, ça tient bien. Il est treize heures douze, le coffre est bourré à craquer, on a tout, les valoches, les sacs de bottes, les cannes à pêche, la guitare électrique, la carte routière, le chat, la litière, la gamelle, les enfants. Surtout, te fais pas flasher, vous recommande le conjoint pour la énième fois.

Ô merveille, ça roule. Ça roule même très bien. Putain, comme ça roule aujourd’hui ! Du beurre. Grisant, ce ruban. Le dernier déplacement avait duré douze heures trente, souvenez-vous. Vous aviez eu droit à la totale, embouteillages à la sortie de la ville, nationales bouchées, camions en file indienne, tout cela dans la chaleur de juillet, douze heures au terme desquelles vous vous étiez juré de ne plus jamais reprendre la route, et lorsque de guère lasse, vous aviez rejoint l’autoroute après le tunnel de Lyon, un carambolage spectaculaire avait bloqué les voies dans les deux sens. Le cauchemar. Heureusement, il n’en est rien aujourd’hui, tout baigne à mort, vous roulez à 135 en écoutant du Polnareff en sourdine, parfait. L’asphalte s’écoule, fluide, et personne devant vous, c’est le pied. Holidays… Flûte. Juste au moment où tout va bien, le chat vient de sauter sur vos jambes. Le conjoint somnole, les enfants ont mis leurs écouteurs, personne ne peut rien pour vous. Le matou cherche un peu sa place, tourne sur lui-même pour finalement écraser ses kilos de fourrure sur votre jambe droite. Voilà. Il ne bouge plus. Il est très bien. Vous, beaucoup moins. Argl. Il est lourd. Heureusement, il y a une station service dans vingt kilomètres.

Premier arrêt. Votre jambe est complètement ankylosée. Le chat miaule derrière la vitre. A-t-il soif ? Oui. Il lape un peu d’eau au creux d’un bouchon. Il a faim aussi, comme les enfants, qui dévorent à belles dents leur sandwich. Bien. Un petit café, et zou. On ne va pas s’éterniser chez Carrefour. Comme il fait encore jour, vous gardez le volant, le conjoint le reprendra au nord de Lyon. Sur la banquette, les enfants se révoltent. Ils n’en peuvent plus, de Polnareff. Trop éthéré. Ils veulent un truc qui arrache bien, du viking metal par exemple, et la route se complique. Il y a du monde, soudain. Beaucoup. Des fourgons, des camionnettes, des voitures à remorque. Les camions se suivant sur la file de droite, le chat a bondi dans l’angle gauche du pare-brise pour mieux les observer. C’est très pénible, ces camions, surtout quand ils se tirent la bourre. Le moteur de la voiture s’est mis à bourdonner, et vous voilà coincée derrière un trente tonnes espagnol qui vient de déboiter sur la file centrale sans mettre son clignotant. Allons bon. Mais qu’est ce que tu fous au milieu de ce convoi, fait le conjoint. Cent mètres plus loin, le trente tonnes se rabat brutalement dans un énorme nuage d’essence. La visibilité est nulle et l’odeur atroce. S’ensuit une discussion âpre sur l’art de ne pas se faire dépasser. L’autoroute passant sur deux voies, vous ralentissez, et cette baisse de régime perturbe le chat. Il quitte son poste d’observation pour rejoindre les enfants sur la plage arrière. Gardez-le entre vous, ordonne le conjoint.

Déjà que Maman conduit comme un pied, s’il revient l’embêter, on va se prendre un semi-remorque entre les essuie-glaces.

Et comme si ces paroles odieuses avaient tiré du sommeil tous les mauvais esprits de l’autoroute, le rétroviseur intérieur se décroche. Net. C’est embêtant. Très. Heureusement, la barrière de péage est annoncée dans deux kilomètres. Je reprends le volant après, décrète le conjoint qui tient le rétroviseur d’une main et vous indique de l’autre la meilleure des files à suivre. Vas-y, mets-toi derrière la grise, il y a beaucoup moins de monde, vous enjoint-il en pointant un index impérieux vers une voiture grise qui ressemble étrangement à une autre voiture grise. Résultat ? vous vous gourez. Pourquoi ? Vous êtes une femme et c’est une foirade.

C’était l’autre file qu’il fallait prendre, pas celle-ci ! se lamente le conjoint. Ah flûte alors. C’est ballot de votre part, mais bon. On peut plus reculer, là, on doit attendre sagement son tour derrière les autres voitures, pendant que le conjoint se passe les nerfs sur le rétroviseur, qu’il réussit à emboiter d’un coup de poignet dans le bitoniau rouillé fixé au pare-brise. Bravo. Pourvu que ça tienne jusqu’à la fin du voyage, c’est tout ce qu’on se souhaite. Au bout d’un long quart d’heure, c’est enfin à vous. Vous tendez votre carte au préposé qui la passe dans son lecteur. Rien. Nouvel essai. Silence, soupirs. Toujours rien. Nouvelle tentative. Le préposé se penche. Votre carte est illisible. Après plusieurs essais infructueux, il sort de sa guérite. Il va passer votre carte dans un autre lecteur, ça vient peut-être du sien, il se renseigne. Dix minutes plus tard, il revient avec le reçu en vous souhaitant une bonne route. Cette file vous a fait perdre un temps précieux. Les enfants grognent, le chat miaule, viking metal beugle et il reste encore quatre cents kilomètres à faire. Vous avez beau essayer de détendre l’atmosphère en faisant remarquer que vous avez jusqu’à présent échappé à tous les radars, le conjoint qui a repris le volant est en colère. On va arriver à trois heures du mat’, fulmine-t-il, comme si vous étiez seule responsable de ces coups de Trafalgar autoroutiers contre la sacrosainte moyenne. Il reste des sandwichs au saucisson? demande-t-il entre ses dents. Vous farfouillez dans la glacière. Bien sûr que non. S’il restait des sandwichs au saucisson, ce serait un succès, ce trajet, pas une foirade. En revanche, il y a des chips. Au vinaigre. Elles sont dégueulasses ! dit le conjoint furieux.

Bravo. En plein dans le mille. C’est foiré.

… Mais si par miracle, aux abords de la capitale, le conjoint s’offre une petite accélération libératrice pour oublier cette putain de route et se fait méchamment flasher par un flic tapi dans son véhicule à cinq cents mètres du bercail, alors seulement, le retour de vacances sur les autoroutes de France aura été… bien foiré.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
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