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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 08:00

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Nous avons le plaisir de vous annoncer la sortie du recueil de nouvelles Calipso 2011"Fêtes et défaites". Alain Emery, Emmanuelle Della-Monica, Yvonne Le Meur Rollet, Jean-Marie Palach, Isabelle Desaubliaux, Elisabeth Pacchiano, Jean Gualbert, Sophie Boichat Lora, Dominique Guérin présents ce jour à "Nouvelles en fête" le recevront en mains propres, tout comme le livre qu'ils auront choisi dans le catalogue des éditions Quadrature. Danielle Akakpo, Sandra C. Ilas, Jérôme Gariel et Marie-Chantal Visetti devront hélas attendre le passage du facteur.

Concouristes, jurés, hôtes, artistes, comédiens et musiciens soyez ici remerciés pour vos sympathiques et généreuses contributions.

 

Note du barman

Les concours de nouvelles, comme le cinéma d'auteur dans sa version court-métrage, sont voués à l'art et essai. On ne sait jamais à l'avance ce qui va émerger d'une proposition, si les images qui y sont attachées auront du sens et la faculté d'éveiller les sens, si les auteurs seront à la fête ou bien tourneront la page, la mine défaite.

On dit de la nouvelle qu'elle est un genre à la fois codé et très libre. Et c'est heureux, car l'époque, toute à la communication et à la diffusion d'éléments de langage, s'illustre fâcheusement sur le mode perroquet. A calipso, nous pensons que l'écriture est une question de perception, de sensation, de capacité à inventer, à se mettre en jeu, à laisser place à l'imprévu, à s'immiscer dans les affaires du monde, à porter les idées naissantes comme à soutenir la mémoire, en somme une propension à laisser aller le désir et à faire danser la langue. La nouvelle est un lieu de liberté fugace, un moment d'excitation de la pensée, un apprentissage de la complémentarité du réel et de l'imaginaire. Dans le désordre et la violence généralisés, elle n'a pas d'identités à décliner, de places à conquérir ou de vérités à asséner, c'est une façon d'explorer des évènements du quotidiens susceptibles de basculer dans le déraisonnable, de prêter un fragment de vie à un inconnu croisé sur un chemin de traverse, d'exposer temporairement la part d'inhumanité qui sommeille en nous, c'est fêter et défier les généreuses arborescences de l'inquiétude, agréger les figures énigmatiques de nos ivresses, bref, c'est l'art de se faire du bien en s'affublant des habits du mal .

Avec ce recueil, Calipso fête dix ans de convictions et autant d'incertitudes. Gageons que nous saurons résister à la tentation de rester immobile et que le désir nous soutiendra encore avant que tombe le jour...

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 09:00

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Pour la première fois au café, je publie un billet à propos d'un livre que je n'ai point encore lu : "A l'ombre des grands bois" d'Annick Demouzon. Le fait qu'il soit sous presse n'y est certes pas étranger mais ne suffit pas à expliquer en quoi il m'apparaît hautement recommandable de s'y intéresser. C'est tout simplement la lecture de la préface d'Abdelkader Djemaï qui m'en a convaincu. Avec l'aimable autorisation de son auteur, la voici :

 

Si la photo est bonne

 par Abdelkader Djemaï

 

On le sait : qu’elle fût artificielle ou naturelle, il n’y a pas de photo sans lumière. Celle qui baigne les textes d’Annick Demouzon est à la fois douce et âpre, toujours pudique et jamais voyeuse. On sait également que lorsque la littérature s’empare du thème de la photographie, on peut flirter avec le mimétisme, le cérébral et tomber – excusez-moi pour cette facilité - dans le cliché. Un piège auquel échappe l’auteur de ce beau recueil, une nouvelliste qui aime la marche à pied, la peinture, les histoires pour enfants, le cinéma et, bien sûr, les livres et les écrivains.

Annick Demouzon, qui exerce dans la vie le métier d’orthophoniste, qualifie le petit appareil numérique, qui l’accompagne dans ses déambulations, de troisième œil. Il lui sert, dit-elle, à voir, à sentir autrement. Comme l’une de ses héroïnes, elle tente d’attraper dans sa « boîte » la beauté du monde pour se l’approprier, la faire sienne. Elle sait aussi que derrière chaque photo, chaque image il y a, nous dit-elle, un mystère qui se glisse entre les interstices du temps, entre l’instant éphémère et le souvenir que l’on voudrait éternel.

Les quatorze nouvelles d’Annick Demouzon mettent en scène des vies, celles de gens qu’elle tente, avec ses mots et ses images, de saisir, de capturer, de fixer sur le papier ordinaire ou glacé, sur la page quadrillée ou blanche. Entourés d’objets, de meubles, de fantômes, de silences, de peupliers ou de saules, ils sont là présents, seuls ou ensemble, souriants, tristes, sereins, désemparés ou un peu renfrognés. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur les liens, solides ou fragiles, qui les unissent, sur le lieu, neutre ou marqué, dans lequel ils sont assis, debout ou couchés ?  Qui a pris la photo et pourquoi a-t-il appuyé, « tiré » à cet instant précis et vertigineux qui lui semblait définitif ? Que veut-il révéler de l’intimité, des habitudes des personnes qui ont consenti à se livrer à lui ? Peut-être l’a-t-il fait à leur insu, à la dérobade, comme un pick pocket qui fait les poches de la réalité et des  âmes? Que cherche t-il à rendre, la laideur ou la beauté, la singularité ou la banalité d’un geste, d’une attitude, d’une existence ? Cherche-t-il aussi à travestir la réalité, comme le font les photos trafiquées, fabriquées de l’Histoire officielle ?

      

Comme on le devine, les questions que se posent ou que suscitent les personnages d’Annick Demouzon, sont celles aussi du lecteur qui « entre », avec bonheur, dans ses histoires, ses récits qui ont pour support, pour cadre la photographie. La photographie à la fois comme mémoire, écriture, mouvement, interrogation, échappée vers l’ailleurs. D’une façon indirecte, par les chemins buissonniers de l’écriture, de l’imagination, il est à son tour témoin de leurs failles, de leurs certitudes, de leurs attentes, de leurs espoirs. Il devient, par la force des choses et des destins, l’un de leurs compagnons dans ce voyage, parfois heurté, qu’est la vie avec ses précipices, ses îlots de tranquillité, ses zones d’ombre.

    

L’une des qualités de ce recueil, c’est la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse qui fait succéder, sur un rythme soutenu, des histoires de famille, d’individus, de groupe.

Annick Demouzon, qui sait parler des saisons, des couleurs et des odeurs, nous offre, ici, des visages, des portraits qui ne sont jamais figés, définitifs. Chaque lecteur peut y apporter, en toute liberté, sa touche. C’est un autre des plaisirs procurés par ce recueil.

 

A l'ombre des grands bois d'Annick Demouzon à paraître fin octobre 2011 aux éditions Le Rocher

A noter que ce recueil vient d'obtenir le prestigieux prix Prométhée de la nouvelle.

Parallèllement à cette parution, Annick Demouzon publie un autre recueil : Virages dangereux, aux éditions Le Bas Vénitien.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans chroniques littéraires
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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 08:00

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Françoise Bouchet, l'étoile du jour

Une nouvelle à retrouver (version micro) aux éditions  de Vignaubières. Elle a eu la chance d’être sélectionnée pour le recueil 2011, « Emballez, c’est pesé ! ».

 

 

 

Fête en famille           

 

Franck appuyait  sur la pédale d’accélérateur, savourant avec délectation, à petits jets d’adrénaline, un de ces plaisirs autrefois inaccessible. La nouvelle  Mercédès coupée, d’occasion certes, mais assez récente pour réjouir n’importe quel pilote un peu passionné, lui répondait avec connivence. Il filait au volant de ce modeste cadeau de « papa » vers un million d’euros, planifiant déjà les réjouissances entre amis du week-end prochain. Il fêterait plus que  dignement  son retour de nouveau fortuné dans le quartier. Qui, à sa place, n’aurait pas été comblé ? Un coup d’œil dans le rétroviseur confirma la présence de la BMW blanche. Franck administra un bon coup de booster. Complice, « le géniteur » les engagea dans un simulacre de course sur l’étroite route en lacets. Franck, enfin « Pierre-Marie » pour « papa » baigna l’habitacle de nouvelles jubilations triomphantes….Quels idiots ! Tous bernés !

Qui aurait pu croire, un an auparavant, qu’il se retrouverait dans cette situation ? Conduisant une voiture de rêve et accélérant, hilare, vers une confortable richesse …Pour une fois que le destin se mêlait de sa vie avec succès.

 

Dans moins d’un quart d’heure, la donation serait signée et l’argent à lui. Il ne lui resterait plus qu’à disparaître dans la nature. Il imaginait déjà la fiesta d’enfer avec les autres.

 

Franck se remémora comment il était devenu, grâce à un concours de circonstances digne d’une bénédiction divine, fils prodigue de parents aisés, roulant vers la fortune. La vie de ce gamin de la rue, fruit véreux chu d’un arbre généalogique pourri, se trouvait aujourd’hui métamorphosée. Celle qui le mit au monde, le mit également dehors le jour de ses dix-huit ans. Bien sûr, il perpétrait volontiers quelques bêtises surtout avec la bande de jeunes du quartier. Quand votre mère vous refuse l'entrée de l’appartement, part en fermant la porte à clé, il faut bien s’occuper. La rue et les caves deviennent des terrains de jeu et les voisins vos frères. Alors, renverser  les poubelles, déterrer les plantations fraîches derrière les jardiniers de la ville, chaparder dans les magasins, effrayer les pauvres honnêtes gens, ça passe le temps, ça fait rire, ça soude les liens d’amitié. Après, on vole les scooters, puis les voitures pour faire du rodéo … Quant au père, le vrai, Franck se demanda si vraiment il existait sous une autre forme que le vague souvenir d’un ivrogne venu frapper deux ou trois fois à la porte de l’appartement et ressortit manu militari par la mère.

A vingt-huit balais, la chance commençait enfin à lui sourire. Pas trop tôt ! Jusqu’ici, il flânait  de larcins en petits boulots, de courts séjours carcéraux en logements minables. Il lui manquait l’essentiel : la chance et l’argent !

Ah ! La tête des copains à sa réapparition ! Digne des meilleurs films de gangsters !

 

Dix-huit mois de cela, un job de « technicien de surface » dans une grande société, titre pompeux pour cacher la réalité de celui qui, chaque jour, brique les salissures des autres,  plaça son double face à lui. Pierre-Marie débarqua dans la boite deux semaines après l’embauche de Franck. Pas besoin de diplômes et au regard du salaire et des conditions, les candidats ne se bousculaient pas aux portes. Le matin, il fallait démarrer dès 4 h30, s’arrêter à 8h30 et reprendre de 17h30 à 21h30, quand les bureaux étaient déserts. Les travailleurs méritants avaient alors terminé leur labeur. Pierre-Marie logeait dans une caravane. La sympathie installée, Franck lui proposa le partage de sa modeste piaule de bonne sous les toits et de sa solitude, histoire aussi de faire quelques économies. Au fil des semaines, ils se brossèrent leurs films biographiques. L’autre : un vrai fils de bonne famille, enfant unique d’un père retraité, ex- directeur d’une florissante entreprise de maçonnerie, et d’une mère professeur de violon. L’argent, mais aussi  l’éducation et la culture. Progéniture issue d’une chouette famille, Pierre-Marie avait largué le nid ouaté dès l’âge de dix-huit ans. Le rêve paternel le drapant d’un costume de   médecin ou de chirurgien fut d’emblée contrarié par l’ambition filiale : prouver sa capacité à réussir seul, « sans piston ». A vingt-huit ans, il s’acharnait encore à tenter de le démontrer, désir qui échappait au circuit neuronal de Franck. La porte de la maison familiale vendéenne claqua le jour de sa majorité, depuis plus un signe de vie n’émana de Pierre-Marie. Pour l’instant, son ambition ne l’avait mené que dans cette usine de nettoyage, mais il espérait bien récolter le fruit de son mérite et de son travail.

 

Franck le traita plusieurs fois d’idiot et tenta de le convaincre de renouer avec « ses vieux » plutôt que de ramer à contre-sens jour après jour pour ce salaire de misère. Mais têtu, Pierre-Marie préférait récurer  sols et  murs, se salir, transpirer, se lever tôt, se coucher tard, pour une rémunération de moins de mille euros par mois (primes comprises évidemment) que de s’abaisser à aller quémander quoi que ce soit chez ses ascendants.

 

Une étrange élucubration germa alors dans la tête de Franck. Si cet imbécile de Pierre-Marie n’en profitait pas … Même taille ! Même âge ! Corpulence assez semblable ! Yeux bleus, aucun signe particulier sauf une cicatrice à l’avant-bras gauche pour Franck (souvenir d’une ancienne bagarre de rue), on les prenait souvent pour frères… un clin d’œil du hasard à ne pas négliger, peut-être ? Prendre la place ? Revenir en fils prodigue ? Envisageable ! La plus grosse difficulté ? L’autre pifait la classe, la bourgeoisie, pas Franck ! Aussi, pendant plus de six mois, il s’appliqua à copier Pierre-Marie, s’astreint à se maitriser, observa les attitudes de l’autre et petit à petit, se les appropria. Ça pourrait peut-être marcher. Dix ans que ses parents ne l’avaient pas revu, entre 18 et 28 ans, un homme change. Il pourrait aisément justifier les défaillances de sa mémoire par une histoire. Il raconterait comment à 20 ans, il était ressorti très choqué d’un accident et en grande partie amnésique. Même sa cicatrice trouverait là une justification plausible.

 

Six mois plus tard, la décision de Franck était arrêtée, il tenterait sa chance en se faisant passer pour Pierre-Marie, le fils prodigue. D’ailleurs, Pierre-Marie, en mal de confidences sans doute, ne témoignait d’aucune avarice de détails sur sa vie passée. Il apprit ainsi être fils unique, sans oncles, tantes, cousins ou cousines d’aucune sorte. Il mémorisa le nom de quelques copains d’enfance et leurs visages à travers des photos souvenirs…Quelques soupçons auraient sûrement amoindris la logorrhée de Pierre-Marie. Munis d’anecdotes familiales, de la carte d’identité subtilisée et de la médaille de baptême estampillée « Pierre-Marie, 20-10-1982 », Franck se présenta au portail du logis vendéen un beau dimanche de printemps. Petite merveille face à l’océan, légèrement isolée des autres villas, elle nichait encore plus belle dans son cadre naturel que dans celui de la photo de Pierre- Marie. Le cœur de Franck s’emballait … Cruciales secondes ! Serait-ce suffisant pour tromper une mère ? Au pire, si on s’apercevait qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être, il avouerait n’être qu’un ami du fils, venu pour essayer de le réconcilier avec sa famille. Personne ne lui en voudrait de cette petite supercherie. L’affaire s’arrêterait probablement là. Mais, si cela fonctionnait, il avait tout à  gagner.

 

La femme s’immobilisa sur le perron à une dizaine de mètres du portail. Elle apercevait le visiteur par les jours de la grille. Elle ouvrit, muette. Il amorça un timide geste d’accueil. Les yeux de la femme s’ancrèrent sur la médaille judicieusement mise en évidence… Les bras de « maman » se refermèrent sur lui.. Elle pleurait, l’appelant  « Pierre - Marie », « mon fiston », reculait, l’examinait, l’étreignait encore entre deux sanglots visiblement sincères. Gagné !

 

 « Franck- Pierre- Marie » expliqua à ses pseudos parents comment il avait été victime d’un accident à l’âge de 20 ans. Simplement renversé par un scooter alors qu’il traversait la route sur un passage protégé, il s’était alors réveillé dans un hôpital. Rien de cassé sauf cette cicatrice à l’avant-bras et une amnésie. Le fil du temps rendit les bribes de souvenirs au compte-goutte, jusqu’à ces derniers mois où la mémoire avait émergé plus nette. Papa et maman, émus aux larmes par le récit de ce fils prodigue, multiplièrent les attentions.

Ainsi donc s’il n’était pas revenu plus tôt, c’était en grande partie la faute du  destin. Tout de suite, ils furent aux petits soins pour lui. Franck traita intérieurement Pierre- Marie de triple-imbécile ! Passer à côté de tout cela pour une vulgaire question d’honneur !

 

Franck décida de se laisser vivre ainsi quelques mois. Ne plus avoir à travailler, à se demander avec quoi il paierait son repas de midi ou s’il pourrait régler le prochain loyer. Goûter au confort, bien manger, flâner devant la télé en robe de chambre, trainer en ville avec le porte-monnaie garni, dépenser sans vraiment compter…Tout cela était jouissif ! Mais après huit à neuf semaines, « papa » devint de plus en plus pressant :« Je comprends que tu te reposes, mais il faudrait tout de même songer à ton avenir ». Franck ne faisait que cela… cherchant le meilleur moyen de tirer parti de la situation. Vivre tranquille est une chose, mais se sentir encombré de parents peut aussi devenir gênant…  « Il serait bien que tu travailles un peu, dit papa,  maman et moi avons des petites réserves financières, nous sommes prêts à t’aider dans tes projets ! Tiens que dirais-tu d’avoir ton restaurant, à moins que tu ne préfères un garage automobile ? »

Pour leur fils unique, papa et maman étaient disposés à signer une donation à condition, bien sûr, de répondre un projet solide. Evidemment que Franck cultivait une ambition… Encaissement de la monnaie et volatilisation ! Dessein difficile à avouer en l’état.

 « Un petit garage automobile, ça c’est une bonne idée papa, j’ai toujours aimé les voitures…Je me souviens de la 404… »

Rendez-vous fut donc pris chez un ami notaire pour formaliser le cadeau…un million d’euros, cash !

 

Un nouvel éclat de rire jubilatoire envahit le bolide, le deuxième œil dans le rétro confirma l’ordre régnant : comme sur des roulettes ! Franck perçut qu’il arrivait un peu vite sur le virage. Pas de panique ! Un excellent système de freinage dote ses petits bijoux. Le pied écrasa la pédale, qui s’enfonça, en vain…

 

Le coupé fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser une dizaine de mètres en contrebas. Impossible de bouger. L’état de semi-conscience permit d’entrevoir la silhouette de « papa ». Inconcevable que tout s’arrête là… trop absurde, si près du but. Cet accident se rangerait dans l’étagère des mauvais souvenirs après quelques soins dans un des meilleurs hôpitaux du coin. D’ailleurs près du véhicule, « papa » cherchait visiblement à sauver son fils chéri. « le 18 » cria intérieurement Franck. La silhouette paternelle repartit vers la route. « Ne me laisse pas papa ! »  Ouf ! Le voilà qui revient ! « Mais ce bidon? Non, le 18, papa ! Et cette allumette, pourquoi ? »

 

Laissez votre message après le bip sonore.

 

-Allô, Fiston, Nickel ton choix ! Si les assurances se montrent aussi conciliantes que l’an dernier pour ton frère aîné, Ça va être la fête ! Ce soir, j’appelle ton cadet. A son tour de nous trouver le bon candidat. Allez, ta mère et moi, on t’embrasse ! ».

Votre message a bien été enregistré ! Si vous souhaitez le …

« Papa » raccrocha, puis composa enfin le 18 à la lueur des flammes.

 

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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 08:00

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Claude Bachelier, l'étoile du jour

L'utopie n'est jamais bien loin de la fête, mais souvent très près de la défaite...

 

 

Place Victor Hugo

 

Je n’ai jamais été un militant. Non pas peur de m’engager, mais plutôt parce que j’ai comme une difficulté à vivre avec les autres, à discuter, à partager. Pour faire court, je suis un solitaire égoïste. Je n’en suis pas spécialement heureux, la solitude est parfois lourde à porter et l’égoïsme apporte un sentiment de culpabilité comme un poids supplémentaire, lui aussi lourd à porter. J’ai toujours été ainsi : tout petit, déjà, je restais dans mon coin, sans me mêler aux autres. Je n’ai jamais eu de copains, hormis ceux qu’à l’école, je ne pouvais éviter de côtoyer. A la vérité, ce n’était pas des copains, mais plutôt des voisins obligés.

Je n’ai jamais été invité à un anniversaire ou à une fête, et pour cause. J’ai traversé l’adolescence tranquillement, à mon rythme, sans heurts majeurs, mais seul. Parce que c’était mon choix. Les filles me regardaient avec un mélange de curiosité et d’envie car, paraît-il, j’étais beau gosse. Mais elles fuyaient dès mon premier regard. Mes parents m’ont emmené voir des psy, des conseillers et même des rebouteux. Le seul résultat tangible a été une saignée sur leur compte en banque.

Je me suis pourtant marié. Avec Claire. Je n’ai jamais compris pourquoi une femme comme elle, gaie, expansive, chaleureuse a bien pu épouser un type comme moi, à bien des égards son parfait contraire. C’est elle qui m’a choisi et je me suis laissé faire. N’ayant jamais été amoureux auparavant, je me suis longtemps demandé si je l’aimais vraiment. Ce n’est qu’après sa mort que je me suis rendu compte qu’effectivement, je l’aimais. Nous étions ensemble depuis à peine deux ans. L’incompréhension de ce qui m’arrivait a généré désespoir et dépression. La fermeture de l’usine, et donc le chômage, pour compléter le tableau du malheur.

Je suis issu d’une famille très conviviale, sympa comme on dit. Mes parents ont toujours participé activement à diverses associations. Mon grand-père maternel a été un très charismatique dirigeant syndical.

Mon frère, de deux ans mon cadet, est mon contraire à tout points de vue : il a toujours été entouré de copains et copines ; il a joué et continue de jouer au rugby. Dans le quartier, il est connu comme le loup blanc et je crois que tout le monde apprécie sa gentillesse et sa disponibilité. Il milite dans un parti politique, plutôt à gauche.

Il travaille comme magasinier dans une très grosse boite, alors que pour ma part, je suis au chômage depuis presque deux ans. Malgré quelques missions d’intérim et le fait que je suis retourné habiter chez mes parents, mes fins de mois sont délicates.

Comme tout un chacun, j’ai entendu parler des révolutions dans certains pays arabes et de certains jeunes européens qui essaient un peu partout de les imiter. Mon frère fait partie de ces derniers. Il est l’un de ceux qui a organisé l’occupation de la place Victor Hugo et qui a tenté de mettre en place des « comités citoyens », chargés de proposer un autre monde.

A chaque fois que je le croisais, il me parlait de cet événement comme celui qui allait être le déclencheur d’un nouveau monde. Il me parlait de justice, de solidarité, de vérités, des notions que ma vie professionnelle m’a conduit à bien relativiser. Depuis le début, il essayait de m’entrainer dans son aventure. J’ai résisté quelques temps, puis je me suis laissé convaincre. Plus pour lui faire plaisir que par  conviction

Je l’ai donc suivi sur cette place, au cinquième jour je crois, de « l’occupation citoyenne ». Il y avait encore beaucoup de monde, des jeunes en majorité. J’ai eu alors l’impression de pénétrer au sein d’une immense fête permanente, avec chansons, danses, éclats de rire. Une ambiance festive qui m’a alors laissé pantois. L’accueil était chaleureux, bon enfant. Même si par la suite, tout ne fut pas aussi idyllique, j’étais sous le charme de cette spontanéité inattendue.

Mon frère n’était plus le même : il avait, sans doute provisoirement, abandonné son langage révolutionnaire que l’on dit d’un autre temps. Il semblait s’être adapté à l’esprit général qui régnait sur la place, esprit qui se voulait hors des idéologies, des partis ou des syndicats. Il fallait organiser un autre avenir en discutant, réfléchissant, en faisant l’amour et la fête et en chantant des chansons.

Nous avons participé à des forums où le mot citoyen servait d’alibi à toutes les fantaisies et le plus souvent à de belles fumisteries. Cela dans un brouhaha insupportable où tout le monde parlait et personne n’écoutait. Cela m’agaçait et me donnait le sentiment de perdre mon temps. Quand j’en parlais à mon frère, il me répondait dans la plus parfaite langue de bois « qu’on ne pouvait pas empêcher le peuple de s’exprimer. » Sauf qu’en la matière, le peuple ne s’exprimait pas, il radotait.

J’avais bien sûr entendu parler du bouquin de Stéphane Hessel, « indignez vous ». Un jour, je l’ai emprunté à mon père qui l’avait acheté un peu par hasard, en tout cas bien avant tout le ramdam médiatique. Sur le moment, je l’avais trouvé un peu passéiste avec ce couplet sur la Résistance et je ne parle pas de celui sur la Palestine. Même confus, même bordéliques, les forums auxquels j’ai participé m’ont permis de faire le lien avec ce qu’écrit Hessel concernant le programme de la Résistance. Je n’avais jamais pensé un instant qu’il pouvait avoir une cohérence entre ce programme, mis au point en 1944 et, à l’inverse,  la situation où on se trouve aujourd’hui. Mais, de toutes façons, cohérence ou pas, ce genre de thème n’est pas à l’ordre du jour. Et il me semble que ce n’est pas prêt de l’être. Sauf ces jours-là, sur la place Victor Hugo.

Le soir, la fête reprenait de plus belle. Après le travail, de nouveaux venus rejoignaient les manifestants. De nouveau, on chantait, on buvait, on dansait, sans oublier, entre deux bières tièdes, de refaire un monde qui, effectivement, était à refaire.

Même si je finissais par avoir des doutes sur l’efficacité et le devenir de toute cette effervescence, je me laissais griser, l’alcool aidant, par cette atmosphère où tout le monde semblait aimer tout le monde. J’ai même fumé un pétard un soir, le premier de ma vie. Mais j’ai tellement été malade que jamais, mais alors jamais, je ne recommencerai. Même dans mes moments de grande dépression après la mort de Claire, je n’ai jamais été tenté de me laisser aller à fumer ces cochonneries. Mais ce soir-là, pris dans l’ambiance, j’ai accepté le joint que me proposait mon frère.

La fête durait une partie de la nuit, sous l’œil attentif et néanmoins goguenard des quelques CRS qui nous surveillaient. Certains d’entre nous ont même essayé de les « débaucher » en leur rappelant que eux aussi, même CRS, ils faisaient partie du peuple. Mais cette partie du peuple là n’était manifestement pas disposée à participer à notre révolte.

Certains habitants des immeubles  autour de la place non plus, d’ailleurs. Régulièrement, certains d’entre eux intervenaient avec véhémence : nous les empêchions de dormir et le lendemain, ils allaient travailler, eux ! En insistant bien sur le « eux ». Il est vrai que pour eux, nous étions tous des fêtards, des fainéants, des profiteurs du système. Pour ma part, j’aurai préféré, et de loin, me lever tôt le matin pour aller bosser plutôt que de faire la java. D’autant que cette fête, je le sentais bien, allait se terminer dans la confusion et l’échec.

Déjà, depuis plusieurs jours, il y avait moins de participants. Les discussions se faisaient plus âpres, plus agressives, mais surtout plus politiques. Petit à petit, les discours s’étaient radicalisés en se politisant. La récupération était en marche : certains élus locaux avaient fait le déplacement et, bien que copieusement sifflés, ils y étaient allés de leurs péroraisons. Il y avait bien sûr une nuée de journalistes qui les accompagnaient, mais une fois la sainte parole délivrée, élus et journalistes disparaissaient.

De fait, l’enthousiasme se faisait plus rare et laissait la place à une sorte de fatalisme qui ne disait pas son nom. Chacun prenait conscience que cette belle fête qui durait depuis une quinzaine de jours s’essoufflait sérieusement et que malgré tous les projets, toutes les résolutions, les promesses, tout cela allait s’arrêter. Il y avait plus de détresse que de révolte, plus de déceptions que de protestations. La fin de « l’occupation » de la place Victor Hugo fut donc décidée lors d’une assemblée générale réduite à une centaine de personnes. Les premiers jours, m’avait affirmé mon frère, il y en avait plusieurs milliers. Ce chiffre était sans doute exagéré, mais j’ai alors mesuré ce soir là la mesure de la désaffection.

Dans les mots, chacun se défendait de déposer les armes et promettait de continuer la lutte contre le système. Mais les mots ne sont que ce qu’ils sont : des mots.

Je suis retourné chez mes parents, plus désabusé que déçu. Sans doute parce que la fête avait été belle et que la défaite, elle, n’avait pas vraiment été laide. Et peut être pas définitive.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 14:02

TEMPETE-nappe-rouge.JPG Tempête sous un crâne de Maryse Legrand

 

 

En attendant "Nouvelles en fête" du 15 octobre prochain, nous publions les nouvelles de quelques concouristes "étoilés" à l'occasion de "Fêtes et défaites". Sur les vingt auteurs contactés, six d'entre eux ont répondu "Oui, volontiers" trois "Non, merci" et onze ont ignoré l'invitation. Il ya des jours comme ça...

 

Jacqueline Dewerdt-Ogil, l'étoile du jour

« Faute d’inspiration, je m’apprêtais à écrire d’après la photographie d’un paysage urbain. Mon cerveau rechignait. Il m’imposait l’image d’un tableau peint récemment par une amie. Habilement, il me suggéra  une phrase. Je tentais de résister. Peine perdue, la phrase était dans la place et ne cédait pas d’un pouce. Elle avait choisi  une place de choix : elle voulait être  la chute de ma nouvelle. Restait à créer des personnages, inventer une histoire. Le texte mûrit, s’écrit. Un jury le lit, lui confie une étoile et je suis au septième ciel, même si  je n’ai pas gagné. Merci. »

 

 

La nappe rouge

 

Simone hésite sur le seuil. La lumière dorée sur les façades l’invite à flâner un peu. Depuis ce matin, elle se sent oppressée. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne rentrera pas directement à la maison en sortant du bureau.

Elle descend vers le canal, débouche sur le chemin de halage au moment où passe un convoi de péniches. Elle le suit, court, ralentit le pas jusqu’à presque s’arrêter, accélère de nouveau. Comme quand elle était enfant.  La vie des mariniers la fait rêver. Tous les ailleurs l’attirent, depuis toujours. Elle salue de la main la femme qui décroche du linge derrière la cabine de pilotage. La femme hausse les épaules, dit quelques mots qui se perdent dans les pétarades du pousseur. Simone laisse filer le convoi, se détourne, lève encore la main en signe d’au-revoir. A peine. Elle croise, bien serrés contre elle, les pans de sa veste et s’en retourne à pas lents.

Dans la rue de la Fonderie, des enfants se poursuivent  à cloche-pied, d’autres jouent aux billes dans la poussière. Simone a envie de s’attarder. Leurs jeux lui font du bien. En arrivant au passage à niveau, elle s’arrête brusquement. N’a-t-elle pas rêvé d’un train la nuit dernière ? C’est le rêve et les informations entendues à la radio ce matin qui lui ont planté un poids dans la poitrine. Elle comprend mieux l’envie de ne pas rentrer, le besoin de se glisser dans la  vie du quartier. Depuis quand s’en est-elle éloignée ? Depuis qu’elle vit avec Manouche?

 

Pas vraiment. Ils sortaient beaucoup les premiers mois. On les voyait tous les jours se promenant bras dessus, bras dessous. Dans les soirées, tous s’arrêtaient de danser pour les regarder. De temps en temps, Manouche l’emmenait chez des amis à lui. Jamais Simone n’avait reçu un accueil aussi chaleureux. Elle ne comprenait rien aux discours enfiévrés de son homme et d’ailleurs ne cherchait pas à comprendre. Elle ne se sentait pas concernée. Manouche brillait ; les autres, le visage et tout le corps tendu vers lui, l’écoutaient. Elle le regardait, fière d’être sa compagne. Parfois, il lui tournait soudain ostensiblement le dos et baissait la voix. Elle s’éloignait sans qu’il ait à le lui demander. Leurs airs de conspirateurs l’amusaient. Les hommes ont besoin de se donner de l’importance, se disait-elle. De loin, elle se régalait du spectacle des bras, des cheveux, de la voix de son homme. Elle revoyait leur premier soir.

Un vrai coup de foudre leur premier soir, comme dans les romans. Elle avait été invitée chez des collègues. Cela  lui arrivait rarement. Elle avait remonté ses cheveux, y avait piqué une fleur rouge. La soie fluide de sa longue jupe lui caressait doucement les mollets. Elle se sentait l’âme espagnole. Mais la soirée s’annonça d’abord ennuyeuse. Elle se résigna à danser plusieurs fois  avec un inconnu fade et moite.

Soudain, une vibration épicée la traversa. Venant du balcon, la cascade furieuse d’un rire gigantesque l’avait atteinte. Elle a oublié les mains humides et les pieds agressifs de son cavalier silencieux, s’est délectée de cette pensée qu’il existait quelque part un homme capable de rire ainsi. Elle s’est détendue. Son cavalier a cru que la partie était gagnée. Il a resserré son étreinte. Simone, ramenée à la réalité s’est raidie, a reculé d’un pas. Elle a tenu un instant le danseur maladroit  face à elle, une main sur chaque épaule, l’a dévisagé, lui a décoché un sourire qui tenait de la grimace, et l’a planté là. Surpris, celui-ci, les bras à demi levés, a continué sans broncher à se dandiner à contretemps.

Le rire, une seconde fois. Simone a quitté lentement le cercle des danseurs. Rien ne la pressait, elle savait que quelque chose était arrivé. Elle s’est appuyée à la cheminée, à distance de la porte donnant sur le balcon.  Tourné dans sa direction, un groupe d’hommes au visage réjoui, attentif. De leur interlocuteur, Simone n’apercevait que des longues boucles brunes luisantes, des bras musclés, dorés, qui soulignaient par de larges arabesques un récit dont elle ne comprenait pas les mots. Mais quelle voix ! Le rire à nouveau l’a frappée en plein ventre.  Elle s’est approchée, est passée de l’autre côté de la pièce. De là, elle a aperçu le visage de l’inconnu. Un visage émacié, un œil sombre, immense, l’autre à demi fermé par une paupière tombante. Il l’a vue, lui aussi. Ils ont dansé. Ils sont rentrés ensemble. Ne se sont plus quittés.

Il se faisait appeler Manouche. « Mon Manouche à moi » disait Simone. Il jouait de la clarinette et de son corps à elle, il sut faire vibrer toutes les cordes. De loin en loin, au détour d’une nuit agitée, il lui racontait le temps où il s’appelait Jules. L’enfance trop brève dans un village du côté de Bourg-en-Bresse. Dernier de la famille, dernier à l’école, premier au championnat des coups de pied au cul. Au lever du jour, il redevenait Manouche.

Manouche l’homme libre. La séduction et le culot suffisaient à sauter d’un travail à l’autre, d’une petite combine à une grosse affaire. Simone, son travail de bureau l’ennuyait bien un peu, mais elle s’en contentait. Les vexations, elle les subissait sans réagir. Elle admirait son homme, si prompt à dire sa façon de penser aux  patrons, aux associés, aux policiers de temps à autre. Simone tremblait, mais elle riait. Elle lui donnait raison.

 

Il faut rentrer maintenant. Retrouver Manouche, lui parler. Elle demandera pardon pour hier soir. Elle  racontera le rêve. Manouche comprendra. Sur la place, une petite fille fait tournoyer sa jupe. Une jupe à volants, rouge. L’image de la nappe s’impose à Simone. Elle ne  la sortira pas aujourd’hui.

 

Une nuit, Simone a taillé une nappe dans la jupe de soie rouge qu’elle portait le jour de leur rencontre. Pour la première fois, la police était venue chercher Manouche. En l’attendant, pour ne pas s’endormir, Simone avait coupé la nappe et la nuit avait juste suffi pour coudre l’ourlet à petits points. Elle en avait habillé la table pour fêter le retour de son homme. Il est rentré le lendemain soir les yeux brillants, l’air victorieux. Il n’a rien expliqué. Elle n’a rien demandé.  Ils ont bu du bon vin dans des verres de cristal taillé. Ils ont ri. Il a sorti sa clarinette, a joué du jazz.

Un rituel s’est instauré. Chaque fois qu’ils avaient quelque chose à fêter, Simone sortait la nappe et les verres de cristal. C’était elle qui décidait et qui officiait. Elle lui apportait sa clarinette. Il jouait. Elle l’aguichait en dégustant son vin à toutes petites gorgées, jusqu’à ce qu’il joue « Petite Fleur ». Elle rangeait la clarinette. Manouche se laissait faire. Quand aucune occasion ne se présentait, elle inventait un prétexte.

Vint un soir où elle ne chercha pas de prétexte. Elle  sortit la nappe sans cérémonie, posa dessus les verres de tous les jours, but son vin d’un trait, debout. Le souvenir du rire de Manouche s’estompait. Depuis quelques semaines, il ne travaillait  plus jamais, ne sortait plus guère. Simone le savait. Elle faisait semblant de croire les récits qu’il brodait vaguement pour faire illusion. Plus d’amis, plus d’emportements, plus de mystérieuses discussions. 

Quand Simone le regarda avaler son verre de vin ce soir-là, elle vit Jules, le dernier de la famille. Elle ne voulut pas s’avouer vaincue, évoqua les bons souvenirs, ébaucha des projets. Manouche ne répondait pas. Elle insista. Il se redressa : « Demain. Demain, tu verras. » Ils continuèrent à boire, ensemble. Elle sortit la nappe de plus en plus souvent. Elle la sortit tous les soirs. La clarinette restait dans son étui. Ils buvaient pour se donner le courage de s’aimer encore, pour s’endormir, pour vivre. Simone restait la prêtresse du rituel.

Hier soir, comme tous les soirs, Simone a lavé les verres et, en repliant la nappe, elle a regardé Manouche affalé sur la table, les épaules basses, le dos rond, de travers sur sa chaise. Elle a pensé, (ou l’a-t-elle murmuré ?) : « Jules. Un bon à rien. »  

 

Simone rentre oppressée de sa promenade. Son rêve l’obsède. Au milieu de l’escalier, elle s’arrête, le souffle coupé. Tout lui revient. Quel cauchemar !  Manouche somnole à côté d’elle dans un train qui serpente  sans bruit à travers un paysage inconnu.  Ils sont seuls. Le silence ne l’étonne pas. Elle regarde, indifférente, la terre qui se fissure, les arbres qui  noircissent à leur passage. Une boue visqueuse et bleuâtre bouillonne dans les crevasses. Les ruines fumantes d’une ferme isolée ne l’inquiètent pas davantage. Une secousse. Le train accélère. Elle veut questionner Manouche. Personne. Le train se précipite à toute allure vers une grande muraille noire. Un éclair. Elle est éjectée, tombe dans une crevasse, tourbillonne, se cogne aux parois. Aucun détail ne lui échappe. Elle distingue nettement chaque aspérité de la roche, ressent tous les chocs.  Elle veut crier. De longs serpents noirs jaillissent de sa bouche.

Un vertige nauséeux  l’a réveillée. Il faisait nuit.

- Manouche !

Manouche dormait la bouche ouverte, les bras en croix, ses longs cheveux bouclés étalés sur l’oreiller. Simone renonça à le réveiller. Elle se leva, regarda par la fenêtre la ville endormie, songea à tous les rêves dans tous les sommeils. Elle se recoucha et finit par se rendormir. Au petit matin, elle y pensa l’espace d’un instant en voyant Manouche qui dormait encore à poings fermés. Elle a allumé la radio. Un tremblement de terre s’était produit au Maroc. Agadir, c’était loin, mais beaucoup de Marocains travaillaient à l’usine. Elle écouta les commentaires, les témoignages, les appels à l’aide. Son cauchemar fut balayé par la réalité. Elle est partie travailler.  

 

Quelle journée ! Il faut qu’elle parle à Manouche. Ce soir. A chaque marche, Simone prend appui sur la rampe. Elle ouvre la porte de l’appartement, reste pétrifiée, la main figée sur la poignée. Le petit sac de cuir noir vernis accroché au creux de son coude frémit au bout de sa chaîne dorée. Il a osé !

Il a osé sortir la nappe rouge ! Le regard de Simone est happé par la tache de couleur sur la table. Et puis elle voit, sur la nappe, le verre, le litre presque vide. Elle voit les coudes plantés, les bras comme des troncs, les mains, les belles mains dorées de Manouche, crispées sur son front et, montant en spirale d’entre ses doigts, le filet de fumée de cigarette qui s’attarde un instant, comme hésitant, sur le sommet du crâne rasé, avant de monter tout droit vers le plafond. Le crâne rasé ! Simone frissonne au souvenir du jeu de ses doigts dans les boucles, les nœuds faits et défaits. Adieu Manouche ! Elle laisse gonfler en elle la colère, et :

- Pas demain, Jules, plus jamais demain. 

Simone claque la porte derrière elle si violemment que le cadre dans lequel on pouvait les voir enlacés devant une voiture de sport se fracasse  sur le sol.

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 14:51

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Voici venu le dernier acte des horribles et mirifiques prouesses de la très illustre Ysiad, Reine des déconvenues, fille de la grande et honorable Dame Infortune...

 

 

 

Comment vraiment bien foirer à Cuba 

 

De même que vous avez très bien retenu de vos cours d’histoire qu’Eisenhower s’était pris une claque sévère durant l’épisode de la baie des Cochons (les musées cubains sont fiers de montrer aux visiteurs les débris des bombardiers ennemis, accompagnés de commentaires victorieux à l’appui), vous ne pourrez pas non plus oublier votre premier dîner à Playa Larga, tant il vous a marqué. Après avoir quitté votre bungalow de style soviétique au toit fait d’une pièce de tôle ondulée, vous vous rendez dans une salle de réfectoire aussi vaste que glacée, dont les murs affichent d’immenses têtes de cerf à l’air si larmoyant que leur seule vue pourrait tirer des larmes à votre chef de service (un type assoiffé de sang). S’il n’y avait que ça ! La climatisation mal réglée recrache un air à 10°C. Vous grelottez. Autour de vous les tables sont vides ; seul, un peu plus loin, un gars louche vous sourit de toutes ses dents en or. Au bout de quelques instants, le voilà qui se radine pour vous proposer du tabac à des prix si bas que même chez But, ils ont pas les mêmes. Ahhhh. Vous refusez poliment, mais comme il insiste en promettant de vous offrir les dix premiers cigares de la boîte si vous lui en prenez cinquante, vous lui dites en grinçant des dents que les gens qui viennent d’arriver seront certainement beaucoup plus intéressés par son offre que vous, qui ne fumez plus du tout. Il vous regarde, surpris et incrédule. « No es posible ! » s’exclame-t-il, comme si vous veniez de lui apprendre la mort de Fidel. « Ben si mon vieux, ma mère fume plus, faut t’y faire ; t’as qu’à proposer tes feuilles de banane à d’aut’ gogos », lui décoche votre fille dans la langue de Rabelais. C’est très efficace. Le type a bien compris, il est allé proposer sa camelote à la table d’à côté.

 

Les musiciens n’étant pas encore arrivés, vous avez bien besoin d’un bon plat pour vous réchauffer. Or il n’y a pas de langouste grillée mais du crabe « à la cubaine », vous dit le serveur, en précisant toutefois qu’il est servi avec de la sauce. Très bien, pas de problème, pourvu que vous vous réchauffiez. A peine a-t-il le temps de disparaître dans les cuisines que le revoilà, avec sur les bras deux grandes assiettes qu’il dépose en vous souhaitant un bon appétit. Allons bon. L’odeur qui monte à vos narines est si particulière que passé le premier instant de stupeur, vous promenez votre regard sur la bouillie rougeâtre où surnagent çà et là fragments de pattes, morceaux de cartilage, antennes tronquées, œil sectionné… Quelle sorte d’instrument a-t-il fallu pour écrabouiller ainsi la pauvre bête, pensez-vous un instant, mais la faim est si forte que, repoussant votre dégoût, vous goûtez la pâtée d’une fourchette intrépide, en oubliant l’épisode de l’excursion à Cayo Levisa. Ahhhhh. C’est presque aussi dégueulasse que les plateaux repas d’Air France, (en plus copieux tout de même), mais il faudra attendre le lendemain où l’on vous servira, en guise de beurre, un bol de mayonnaise luisante avec votre biscotte, pour être bien convaincue que Playa Larga est le dernier endroit au monde où l’on peut envisager de manger des choses comestibles… Vous n’êtes pas au bout de vos peines, car cette mayonnaise vous suivra jusqu’à Trinidad, lorsque, à peine arrivée dans la maison d’hôte, votre grand nigaud de fils, toujours impatient de s’illustrer, se fendra d’un appel longue distance pour justement vous demander de lui filer la recette de la mayonnaise (M’man, les jaunes, tu les mets avant ou après les blancs ?). Si cette histoire vous aura coûté une fortune en téléphone, au moins aura-t-elle fait gratuitement le tour de Trinidad !

 

Ce n’est que plus tard que vous dégusterez la meilleure langouste de votre vie (pêchée au large de Casilda, et sans mayonnaise). Si vous fermez les yeux un instant, reviennent en ronde les danseurs de salsa, les musiciens aux maracas sous la statue de Cespedes, le rythme trépidant des tambours africains, les longs palmiers des péninsules, les crabes presque transparents filant sur le sable, la terre couleur de brique de la vallée de Vinales, un lézard bleu sur le mur du bungalow, un type qui fume avec son poulet perché sur la tête, les bleus opposés de la mer et du ciel par jour d’orage, un air de Pablo Milanes dont le refrain vous obsède encore :

 

Yolanda, Yolanda

Eternamente Yolanda…

 

… Mais si par miracle, en arrivant à Roissy, encore dans les brumes du décalage horaire, vous réussissez l’exploit de vous planter de terminal en allant récupérer vos bagages (le service des réclamations vous assurera ensuite avoir vu bien des cas de valises égarées, mais encore jamais celui-ci), alors seulement, vous pourrez espérer un jour décrocher la première place dans la catégorie « foireur professionnel » du livre des records.

 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 08:00

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Peut-on imaginer un seul instant qu'Ysiad, enfin parvenue à l'ouest, se satisfasse d'une petite virée en mer et de quelques ablutions en compagnie d'une poignée d'alevins ?

 

Comment vraiment bien foirer à Cuba

 

La péninsule de Guanahacabibes est un endroit du bout du monde, où le slogan crétin qui proclame que « foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux » ne saurait avoir sa place !

A moins de le faire exprès, comment pourrait-on se planter dans un endroit pareil ? En dehors des aigrettes et des crabes qui le peuplent, et de quelques plongeurs professionnels qui passent leur journée à admirer les évolutions des tortues et des poissons ballons, personne ne s’aventure sur ce bout de terre sauvage complètement à l’ouest de l’île de Fidel… A l’exception toutefois de deux gauloises avec palme, masque et tuba, qui veulent elles aussi explorer les récifs, nom d’une étoile de mer !

 

Le premier jour de votre arrivée sur la péninsule, vous vous enquérez de savoir auprès d’Ernesto, le commandant du bateau, s’il serait possible que votre fille et vous montiez à bord avec les plongeurs pour observer les beaux poissons filant entre les beaux coraux et les belles algues aux reflets verts et bleus qui ondoient comme les chevelures des sirènes dans les livres illustrés. Après vous avoir jaugées de pied en cap, Ernesto vous demande si vous savez nager et comme vous hochez la tête dans un bel ensemble pour indiquer que c’est le cas, banco, c’est d’accord, on vous embarque, allez, n’oubliez pas votre équipement de super-grenouille, vous allez en avoir besoin pour observer le monde marin…

 

Le bateau quitte la côte et voilà que vous êtes émue, accoudée au bastingage, car enfin, rien ne vient troubler à vos yeux ébahis le spectacle émouvant d’une côte vierge. Pas un immeuble. Pas une maison. Pas une âme. Et pas un bureau de tabac. Seuls quelques palmiers, entre le bleu du ciel et celui de la mer. Vous êtes bien, si bien que vous goûtez l’instant en rappelant à vous des vers anciens que vous récitiez naguère, dos au tableau, et qui renforcent l’extraordinaire sensation d’isolement sauvage qu’il vous est donné d’éprouver. Cependant la réalité vous rappelle à l’ordre, le bateau s’arrête et laisse filer son ancre, les plongeurs se préparent à plonger, on distribue les bouteilles d’oxygène ; il est temps d’enfiler palmes et masque et d’emboucher votre tuba. A peine avez-vous le temps d’entendre : Cuidado a los tiburones ! que vous avez déjà sauté dans l’eau, et comme votre espagnol remonte aux années où vous portiez des couettes, le mot de « tiburon » résonne à votre esprit comme une délicieuse marque de nougat.

 

A chaque fois que votre fille aperçoit un poisson, elle vous le montre en pointant son doigt entre les récifs. Comme ils sont gracieux, ces poissons aux longues nageoires, comme ils sont chatoyants, ces poissons arc-en ciel et comme ils sont mignons, ces petits poissons ronds ! On dirait des gommettes ! Ah mes agneaux comme elle est belle, la faune marine, et comme il est trognon, ce gros dauphin gris profilé comme une fusée, qui passe un peu plus loin comme un vaisseau tranquille ! Votre fille, qui l’a vu aussi, n’est pas de cet avis ; elle vous pince le gras du bras, s’agite, et ses yeux écarquillés derrière le verre du masque expriment tant d’effroi que vous ne pouvez rien faire d’autre que lui emboiter la palme. Direction le bateau à grands battements de pieds, de votre vie entière jamais vous n’avez nagé aussi vite. Ernesto récupère à son bord une grenouille pantelante, une deuxième, et c’est à peine si vous sentez, de retour sur le ponton, encore toute à votre frayeur, le chariot des bouteilles d’oxygène qui vous écrabouille le pied. Quand on s’appelle Ysiad, on attend le moment où l’on vous bande la cheville à l’infirmerie pour réaliser qu’au fond, on s’en tire bien, on aurait pu servir de casse-croûte au requin.

 

La suite au prochain numéro (faut pas abuser des bonnes choses)

 

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 08:00

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Heureusement qu'elle a la pêche Ysiad et qu'elle ne reste pas comme deux ronds de flan à attendre la fin des haricots...

 

Comment vraiment bien foirer à Cuba (2)

 

 

Le lendemain du faux départ, en mettant un pied hors de l’hôtel IBIS, il y a un crachin de fin novembre alors que nous sommes presque au cœur du mois d’août mais bon, la navette est à l’heure pour vous conduire jusqu’à l’aéroport, sautez vite dedans avec les cent-vingt-huit autres passagers, poussez pas comme ça, y en a une autre qui arrive. A l’aéroport, c’est la cohue, les gens se bousculent comme si leur vie était en jeu, le p’tit nerveux de la veille est là et menace toujours d’appeler les flics si l’avion ne décolle pas à dix heures, voy a llamar a la policia ! et lorsqu’on annonce au micro que le décollage est justement retardé car la cabine n’est pas prête, le nerveux se met à lancer de telles injures dans la langue de Cervantes (en plus moderne) au personnel au sol qu’il faudra l’évacuer avant d’embarquer, arriba !

 

En arrivant à l’aéroport de la Havane, il fait une chaleur tropicale. Rien à voir avec la bruine de ce matin et mon dieu que c’est bon, cette chaleur, que c’est agréable sur le visage alors que le paysage défile par la vitre, et comme l’hôtel est bien situé dans le vieux quartier !

 

Oye como va mi ritmo

Bueno pa gozar mulata…

 

Oye, comme la Plaza de la Catedral est belle avec l’air de Santana sur lequel improvise un groupe de musiciens en agitant des maracas ! Oye, comme les danseurs créoles dansent bien le cha-cha-cha ! Oye, comme la paella est divine après l’immonde tambouille qu’on a osé vous servir dans l’avion ! Oye, comme la nuit est belle dans Habana Vieja, et comme tout peut être entrepris quand les vacances sont là ! Allez ! La possibilité d’une île n’a jamais été si proche, partez en excursion pour Cayo Levisa !...

 

Le soleil est déjà haut sur le bateau s’en allant rejoindre le cayo qui ressemble aux cartes postales où il n’existe pas de frontière entre l’eau et le ciel. Vous voilà sur une très belle plage où circulent quelques touristes et autant d’oiseaux picoreurs de miettes, que les locaux appellent des « totis ». C’est après le repas sommaire avalé sous une paillotte par 35°C à l’ombre que les choses vont commencer à se gâter un peu, puis beaucoup plus sérieusement ensuite. Vous commencez à sentir dans le bide des trucs bizarres qui vous dévorent (peut-être des enzymes gloutons ?), la tête vous tourne, quelque chose ne passe pas et dans l’eau ça empire encore, et ça continue d’empirer sur le bateau très lent qui vous reconduit au rivage, jusqu’à ce que dans le car vous vous mettiez à baver et râler comme après une bonne prise d’arsenic. Voilà, c’est la fin du voyage, pensez-vous entre deux morsures, vous allez mourir sur la route qui mène à Vinales et il faudra plusieurs arrêts intempestifs au milieu des bananiers pour que ces salopiauds d’enzymes gloutons veuillent bien céder un peu de terrain. Et c’est pas fini ! Votre fille qui vous a vue un peu plus tôt en train de crever a avalé exactement le même repas, sans doute le fromage était-il avarié ou les patatas fritas pas fraîches, et c’est seulement aux alentours de vingt-deux heures que les enzymes gloutons se jetteront comme des sauvages sur son système digestif et qu’il faudra attendre l’aube pour que l’on puisse enfin envisager de sortir de la salle de bain sans risquer d’y retourner en courant. Cette trêve tombe à merveille : le jour se lève sur les mogotes, dépêchez-vous un peu, le car va partir pour la péninsule de Guanahacabibes…

 

La suite au prochain numéro (faut pas abuser des bonnes choses)

 

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 08:00

Hacer-la-luna.jpg

Une série proposée par Corinne Jeanson 

 

Hacer la luna

 

Cette nuit j'irai braconner
à la dure en douce
je dégrafe ma chemise
je traverse la rivière
Sur le sable de la berge
les grillons entament leur chant d'appel
dans la clairière je me tapis
les buissons me harcèlent
les ombres lunaires me cachent à demi
à demi seulement
la vieille lune souffle un nuage furtif
Je fais la lune
J'attends mon maître

 

Je le sens
son piétinement résonne à ma poitrine
son souffle embrume la trouée
ses flancs de cuir se campent
soudain son œil se profile
il a saisi ma présence
à demi seulement
je quitte mes buissons
je me dresse à demi-nu
pour le défier
à demi-bête, à demi-dieu

 

La tête basse,
il me brave
le combat sera rude
il est de caste
j'attends sa charge
je l'appelle
il piétine
je déploie ma cape
je vise son point de croix
mais pas trop vite
je serai insolent
il sera instinctif
j'éviterai son coup de corne
il n'évitera pas la bataille
première passe
je me déhanche à son passage

 

Il charge de nouveau
j'emprunte à Rodolfo sa passe de cape
passe élégante
de la main gauche, passe naturelle
je ploie et tournoie
il frotte sa gueule en salive
à mon torse en sueur
il râle,
olé

 

Il rue en un tour de piste
il enrage à l'autre bout
et s'élance
je suis face à lui, immobile,
je garde les pieds joints,
j'écarte les bras
je rythme mon geste à sa charge
pour l'estocade
je dresse mon aiguillon
mon corps se courbe à son passage
de son oeil piqué jaillit un jet de sang
en prière, comme au temple,
je m'agenouille,
il m'a jeté un sort.

Au dernier acte le taureau joue avec mon ardeur
pour apprivoiser nos terreurs.

 

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 09:07

Condanne.jpg

Après avoir passé vingt ans dans le "couloir de la mort", Troy Davis a été excuté aux Etats-Unis ce matin à cinq heures. Il aura clamé son innocence jusqu'au bout...

 

Le dernier jour d'un condamné

Victor Hugo 1829

 

Premier chapitre

 

Condamné à mort !

Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un

autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C’étaient des jeunes filles, de splendides chapes d’évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C’était toujours fête dans mon imagination.

Je pouvais penser à ce que je voulais, j’étais libre.

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude : condamné à mort !

Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés,

seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu’on m’adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot, m’obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d’un couteau.

Je viens de m’éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : – Ah ! ce n’est qu’un rêve ! – Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s’entr’ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l’horrible réalité qui m’entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : – Condamné à mort !

 

 

Dernier chapitre

 

Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espèce, vient de venir. Je lui ai demandé ma grâce en joignant les deux mains et en me traînant sur les deux genoux. Il m’a répondu, en souriant fatalement, si c’est là tout ce que j’avais à lui dire.

– Ma grâce ! ma grâce ! ai-je répété, ou, par pitié, cinq minutes encore !

Qui sait ? elle viendra peut-être ! Cela est si horrible, à mon âge, de mourir ainsi ! Des grâces qui arrivent au dernier moment, on l’a vu souvent. Et à qui fera-t-on grâce, monsieur, si ce n’est à moi ?

Cet exécrable bourreau ! il s’est approché du juge pour lui dire que l’exécution devait être faite à une certaine heure, que cette heure approchait, qu’il était responsable, que d’ailleurs il pleut et que cela risque de se rouiller.

– Eh, par pitié ! une minute pour attendre ma grâce ! ou je me défends, je mords !

Le juge et le bourreau sont sortis. Je suis seul. – Seul avec deux gendarmes.

Oh ! l’horrible peuple avec ses cris d’hyène ! – Qui sait si je ne lui échapperai pas ? si je ne serai pas sauvé ? si ma grâce ?… Il est impossible qu’on ne me fasse pas grâce !

Ah ! les misérables ! il me semble qu’on monte l’escalier…

QUATRE HEURES.

 

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