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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 08:00

Reproduction-copie-1.jpg

Depuis toujours la poésie est source de vie, Lambdum Kagibi  nous le rappelle sans ambages...

 

La Reproduction

(Hommage à Pierre Bourdieu)

 

 

Après long temps, lorsqu’enfin,

dans la chambre d’hôtel,

parvenant à mes fins,

j’immolai sur l’autel

d’un lit à sommier un peu grinçant

la pudeur de Lili, une riche héritière,

je me vis déjà consort puissant.

Nous ahanions jusqu’alors de concert,

quand un blanc râle à elle plus sourd,

à contretemps, gorgé, (si lourd,)

la meute a capella me fit trop tôt lâcher,

impromptue, sans que je puisse vraiment l’en empêcher.

Et l’hallali fût si hâté

que la meilleure part du morceau

elle n’eût point l’heur de tâter.

Lors je m’abandonnai, brie de Meaux

trop fait, sur elle frustrée,

la laissant toute transie,

en état de choc, claquant des

dents et fort marrie,

impatiente, désespérée,

de rebomber ce soufflé

qui n’était que trop retombé.

Belle, en colère, sans retenue,

elle s’est dépêtrée, folle, de moi,

et s’est dressée tout- à- fait nue

pour me faire part de son émoi.

Elle aboie, elle larmoie.

« Et moi! Et moi! Et moi! »

Crise d’hystérie

véritable sortie

sur cette injuste noce

cet abandon précoce...

Je, aveugle sot-l’y-laisse,

l’entendais soliloquer.

Des détails je vous fais grâce.

Adieu la dot hélas!

 

Puisqu’il n’est pas permis vraiment de rater son péché

- si près du but avoué c’est péché plus mortel -

sans m’excuser jamais d’avoir été si empêché,

elle en épousa un autre, plus héritier qu’elle.

Elle lui a dit oui sans essai. Témoin je me suis tu.

Ainsi va le beau Monde, qui peu ou prou se perpétue.

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 08:00

monde-meilleur.jpg

Emmanuelle Cart-Tanneur aime la littérature comme lectrice et comme auteure. Nouvelliste, romancière, historienne généalogiste, elle attrappe ça et là quelques fils de la vie pour en faire de grandes lumières. Sur son blog, elle se présente avec la complicité de Grand Corps Malade : La vie c'est gratuit, j'vais m'resservir ... et de Woody Allen : Si Dieu existe, j'espère qu'il a une bonne excuse

C'est un plaisir de la recevoir au café...

 

 

Cette nouvelle est momentanément indisponible

 

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 08:58

mise-en-image.jpg

Il n'existe pas d'image juste, pas d'image qui représenterait la surface exactement parfaite des choses.

Photo réalisée sans trucage ni torture à l'encontre de son auteur...

 

 

Aujourd'hui, tout le monde est photographe. L'humanité toute entière est rendue visible sous le coup de millions de regards. L'homme moderne est tourmenté par la question de sa présence au monde et de sa représentation imagée. Il veut être à la fois acteur et spectateur, un sujet se laissant aller dans la position d'objet. La photo consiste moins à éclairer une scène singulière qu'à fournir une collection d'objets ou d'évènements attestant cette présence. La voracité avec laquelle on répète les séquences "photo" montre à quel point on cherche à s'ancrer dans la réalité, à se fixer comme témoin privilégié de l'histoire. On croit à l'unicité pour s'assurer de sa singularité mais l'impression de "déjà vu" est la chose la plus communément partagée et la plupart des photos ne provoquent qu'un intérêt poli. La volonté de "faire vivant", si chère aux amateurs, ne fait généralement que raviver la peur de ne pas l'être. Au quotidien, le déferlement d'images entretient l'idée qu'une photo n'existe que dans la continuité du discours qui la soutient, qu'elle ne fait que montrer ce qui est pris dans un cadre, sans jamais pouvoir l'approfondir, le transformer ni même l'animer. On observe à la dérobée, le regard n'insiste pas, une image chasse l'autre rendant toute attention désespérément futile. On peut regarder sans voir.

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 14:00

Chanson-JC.jpg

A la mémoire de Monsieur Yves Berger

 

Chanson de Jean Calbrix, auteur d' Un automne en août

Pilonné par les bons soins de Monsieur Manuel Carcassonne

 

 

                                   Connais-tu la chanson Coquine et désuète ?

                                   AA coule à l'envers, A Saint-Omer pardi.

                                   RaRement un cours d'eau Remonte le lundi,

                                   CarCassonne en est coi Comme carpe muette.

 

                                   Au diAble, se dit-il, A la voir si fluette

                                   Sur leS blancs nénuphars. Soudain, un beau mardi,

                                   S'en va Sens opposé, Sûr jusqu'au samedi.

                                   Où sitôt On inverse, Oh la belle bluette !

 

                                   N'est-il Nul truc ainsi, Nul machin sans pareil ?

                                   Nier tout uN bon sens, Niera-t-on le soleil ?

                                   Entonnons cE refrain, Et laissons l'Aa faire :

 

                                   Harpe chère à Horace, Honore ce sonnet,

                                   Etonne l'éditEur En cette grande affaire,

                                   Puisqu'il faut Parler franc, Près de son gros bonnet.

 

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 11:30

oeillet.jpg

Il aime la musique, la peinture, la philosophie et la littérature bien sûr. C'est un auteur encore jeune et déjà quelques succès dans les concours de nouvelles. Comme il en pince aussi pour la poésie, le slam, il est tout naturellement notre invité... 
 

Oeillet rouge à la boutonnière

par Lambdum Kagibi.

 

 

(Deux ou trois pincées de « Solitude », de Duke Ellington)

Hommage à P.S. (Philippe Solllers)

Ou à J. d’O. (Jean d’Ormesson)

    Ou à… V. Z. (Victor Zarka)

 

 

Vieux beau, moi ?!

qui ai tant vécu

tant vu de faux-culs

mis dans tous leurs émois!?

 

Après tout, pourquoi pas?

 

Moi qui vais à trépas

que tout plus sûrement,

pourquoi n’y irais-je pas

le plus élégamment

qu’il se doit ici-bas ?

 

Refrain :

Vieux concombre qui bavasse sans graine

Au gin-tonic ma vieille carcasse je draine

 

Mon coeur a trop battu

la campagne perdue,

le chemin des dames

où la mort brame.

 

J’ai le coeur un peu bas,

du côté de mon ventre.

J’ai le coeur un peu las

il faut que je le rentre

tel un karatéka

centré sur son hara.

 

Refrain :

Vieux concombre sans graine qui bavasse

A la veuve Clicqot je draine ma vieille carcasse …

 

A ma dernière invitée

pucelle du couvent retraitée

lui consacrant tout un rosaire

sur Victor faisant d’la surenchère

énamouré

j’ai psalmodié

« ma congénaire

tu es bonne,

ô ma nonne, nonne…

Nonagénaire »

 

Refrain :

Vieux concombre qui bavasse sans graine

Aux infusions d’pissenlits ma vielle carcasse je draine.

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 08:00

Fete-Berry.jpg

Pierre Thomas, l'étoile du jour

J'ai 72 ans. Je lutte contre l'inéluctable décrépitude en écrivant quelques nouvelles, destinées ou non à des concours, en faisant des dessins à la plume grand format qui peuvent donner lieu à des expos, en pratiquant marche, vélo et jardinage, en me livrant à des activités musicales, en suivant des cours sur des thèmes variés, en profitant de la saison théâtrale gapençaise... Et bien sûr de la lecture, du ciné et un peu de télé. Avec tout ça les journées sont bien remplies.

 

 

Fête en Berry

 

 

A l’heure de la sieste, sous un soleil à malices prêt à liquéfier la cervelle de quiconque oserait s’attarder, Jules, le gars à la Denise, traverse en claudiquant la place de Nohant, tout en prenant soin d’explorer d’un œil rapide l’ombre du porche de l’église qui pourrait bien cacher une vieille bigote toujours prête à caqueter. Il ne veut pas qu’on le voie se diriger vers le château, demeure d’Amandine Lucile Aurore Dupin, baronne Dudevant, plus connue sous le nom de George Sand. Au village, elle est la bonne dame de Nohant, ou madame la baronne. On a du respect pour le titre, mais surtout pour la personne qui, malgré une vie affichée bien éloignée des mœurs locales, a su gagner l’estime et la sympathie des paysans du cru.

Le Jules est fort intimidé lorsqu’il se trouve sur le point de franchir le portail dont les battants sont ouverts sur la cour intérieure, avec, au fond, le haut mur de la bâtisse animé de nombreuses fenêtres. Comme la plupart des berrichons, le Jules vit dans une maison basse, tassée sous son toit de lourdes tuiles rouges. Tout bâtiment à étage, couvert d’ardoises, marque un territoire qui n’est pas le sien. Et c’est par le sésame d’un geste de déférence venu de loin qu’il se risque enfin à violer l’espace étranger : avant de pénétrer, maladroit, seul, fragile dans la cour inondée de lumière, il retire son béret, son vieux béret marqué par les sueurs recuites des travaux des champs, et le tient à deux mains sur son ventre. Par chance, Isidore, le palefrenier, le voit arriver et lui crie qu’est qu’tu vins fai’ ici au lieu d’te r’poser ? J’voudrais vouair madame la bâronne, répond Jules. Qui qu’tu veux y dire, à la bâronne ? insiste Isidore. A toué j’dirai rin pasque j’veux causer qu’à ta patronne, c’est tout. L’entêtement du Jules étant réputé inébranlable, Isidore n’insiste pas, se dirige vers la porte principale et confie le visiteur à une femme de chambre qui passait.

Depuis longtemps, le Jules avait son idée. Ça lui était venu alors qu’il menait son char à bœufs tout près de la propriété de George Sand. Il faisait doux, le calme du soir laissait filtrer par les fenêtres ouvertes une musique cristalline, joyeuse, puissante qui provoqua un long frisson sur tout le corps du Jules au point de lui faire oublier son attelage. Il laissa choir : vingt guieux, c’est bieau ! Et se prit à désirer que ce moment sublime ne cessât jamais. Bien sûr, un jour ou l’autre, les villageois avaient entendu les accents délicats du piano du polonais, mazurkas, nocturnes, préludes… Il n’est pas certain qu’ils en aient tous goûté les subtilités, préférant peut-être les habituels miauleurs de vielle et racleurs de violon. Le Jules, lui, venait de ressentir l’émotion de sa vie, et c’est ce soir-là qu’il décida, après une longue réflexion, de demander une faveur à madame la baronne.

Qu’est qu’t’as à rêver, espèce de feignant, faut fini’ d’faucher c’te parcelle si tu veux aller user tes sabiots à la fête c’tantôt, s’énerve soudain la Denise, parcheminée comme un diable. T’arrêtes pas d’y penser à c’te traînée de Juliette, qu’est qu’t’y trouves ? Bounne à rin, toujou’ à couri’ l’mâle par voies par chemins. Dès qu’a voué un gars, a’ s’met en posture ! A’ dit qu’ c’est l’vent qui r’lève ses affûtiaux ! Mon Dieu, faut-i’ en entende ! Et toué, tu môrds à l’hameçon ! Faut-i’ ête bête !

Le Jules laisse passer l’orage, fait semblant de bousculer sa faux, mais ne peut s’empêcher de regarder la silhouette du château, au-delà des blés mûrs. Il a été envoûté par l’accueil simple et attentif de madame la baronne, par son regard rassurant… Et elle a promis d’en parler à son polonais. Il y aura le problème du piano, a-t-elle dit, mais on trouvera bien une solution. Depuis, le Jules n’a que ça en tête, jouissant à l’avance de son petit effet.

Au droit de midi, la parcelle fauchée, le Jules et la Denise rentrent au bercail par le chemin creux ombragé. L’un fait courir son imagination, l’autre marmonne. La vieille n’ira pas à la fête des moissons, elle n’a rien à se mettre, elle est fatiguée et quand on est paysan on travaille, on ne s’amuse pas. Et on ne va pas se montrer. On a de la dignité, non mais ! Quant au Jules, il se repasse le film : Pour l’piano, j’pourrai p’t-ête l’emmener su’ mon châr à bœufs. Et la baronne qui répond avec un sourire Ne vous inquiétez pas, mon brave, Isidore s’en occupera. Isidore ? Pas confiance dans ce parvenu ! Il n’en fait qu’à sa tête. Madame est trop bonne.

Le Jules a mis sa chemise de lin, son pantalon et sa veste de toile, ses sabots neufs, un chapeau de paille. Il s’est arrosé le visage d’eau de Cologne. Il a laissé sur la chaise sa ceinture de flanelle. Tu vas attraper fret au vent’e a dit la mère. Il a pris son bâton ouvragé pour s’aider à se tenir droit.

Sur la place, devant l’église, à l’ombre des arbres, on a monté une estrade de bois rudimentaire, la même à chaque fête. Quatre piquets plantés dans les coins portent des épis de blé tressés. Quel gaspillage ! aurait dit la mère. Des stands de jeux découpent des espaces colorés où vont et viennent les premiers curieux. Et la buvette surtout, déjà bien fréquentée, trône en bonne place, tenue par deux gaillards forts en gueule abondamment moustachus, manches retroussées sur des bras de bête. C’est Athomas le forgeron et Marcel le charron. On ne peut pas trouver meilleurs vendeurs de piquette locale et de vin gris de Reuilly. Ah ces deux-là !... aurait dit la mère. Comme tenu par une laisse invisible, le marchand de cochons, dont la trogne a fini par ressembler, curieux mimétisme, à celles de sa marchandise, promène sa bourse et son ventre pleins à moins de deux mètres des tonnelets. Maître Benaise, le notaire, venu en tilbury de St Chartier, s’occupe à flairer les affaires juteuses qu’il pourrait négocier à son bénéfice. Le garde-champêtre, en tenue s’il vous plaît, surveille davantage les jolies filles que les garnements, et son képi est déjà de travers, mauvais signe. Ah celui-là ! aurait dit la mère. Monsieur le député, d’une élégance décalée, offre quelques tournées bien ciblées, histoire d’entretenir des liens électoraux toujours volatils. Quant au maire, il se fait attendre : sans doute rabâche-t-il son discours dans l’arrière-cuisine de son auberge, pendant que sa femme hoche du bonnet en mitonnant le poulet au sang, gloire gastronomique du pays. Et la foule des anonymes, des sans-grade, des culs-terreux, des sans-le-sou, des benêts, endimanchés à la va comme j’te pousse, s’insinue telle une houle dans les travées, en quête d’instants de bonheur chichement distribués. Ah ceux-là, i’ f’raient mieux de rester chez eux, aurait dit la mère.

Ce folklore, chaque année recommencé, n’intéresse pas le Jules. Il cherche son piano. D’autant plus difficile à trouver qu’il n’en a jamais vu et ignore complètement à quoi ça peut ressembler. Il sait seulement que c’est lourd et encombrant. Il avait espéré le découvrir sur l’estrade, mais elle est vide pour le moment. Caché dans l’auberge ? Le maire s’esclaffe : Un piano ? Quel piano ? Sais-tu seulement ce que c’est, mon pauvre Jules ?  

Le Jules décide de patienter. Après tout, les musiciens du coin ne sont pas encore là. Il va traîner ses sabots vers le jeu de quilles, vers le chamboule-tout, vers la pêche aux paquets-surprise où les nigauds sautent de joie en découvrant les babioles bonnes à jeter, vers la loterie où l’on peut gagner un énorme âne en peluche, un nid à poussière, aurait dit la mère. On a vite fait le tour. Un peu plus loin, un vannier de Montgivray vend des paniers, sa carriole en est pleine. Et un potier de Verneuil-sur-Igneraie propose des jarres et des pots de toutes dimensions. Le Jules n’a besoin de rien. Il pense à son piano, tout en observant discrètement le portail du château et finit par s’installer en bout de table à la buvette, devant un verre de rouge.

Mêlée au flux des badauds, la Juliette affiche ses charmes en usant d’une innocence calculée, attentive au regard des hommes. Sa robe bleue rehaussée de blanc ne dissimule que l’interdit d’un corps somptueux. Le Jules la suit des yeux, subjugué, alors qu’elle déambule, seule, radieuse, fière. A’lle est en chasse, aurait dit la mère.

Et voilà qu’arrivent le violoneux et le maître sonneur, en blouse grise. Ils grimpent sur l’estrade et entament une bourrée de Sarzay endiablée, battue par des coups de sabots enragés qui font branler les tréteaux à faire peur. Suivront, selon la tradition, polka piquée, chapelotte, montagnarde de Nohant-Vic, valse, quadrille… Et tournez jeunesse, tournez pendant qu’il est temps… On se bouscule à la buvette, déjà les premiers éméchés s’envoient des bordées qui font rigoler tout le monde. Ça chauffe sec sur la place de Nohant.

Le Jules ne danse pas à cause de sa jambe. Et puis il n’aime pas trop. Cette promiscuité de bruit, de poussière et de sueur ne l’attire guère. Il a compris que le polonais et son piano ne viendront pas maintenant. Pourtant, la baronne avait promis. J’suis sûr qu’ c’est un méchant coup d’Isidore, pense-t-il. Et p’t-ête que c’est l’polonais qui voulait pas v’ni’ ! Je r’grette bin ! J’aurions eu bin du plaisir ! Il vide son verre, pose une pièce sur le bois de la table, se lève en s’essuyant la bouche du dos de la main, salut la compagnie, prend son bâton et quitte la fête et ses flonflons. Il n’attend pas le discours usé du maire.

Avant de rentrer à la ferme, le Jules fait un crochet en direction du château. Il contemple la belle façade derrière laquelle se dissimulent tant de trésors. Il écoute. Croit entendre une mélodie, passe derrière le bâtiment. Une fenêtre est ouverte. Chopin travaille un prélude aux intensités dramatiques appuyées, qui accrochent l’attention de Jules. Ce dernier s’approche doucement de la clôture et surprend, cachée sous une feuillée, la Juliette en extase. Elle est assise sur une pierre, elle respire tant qu’elle peut la musique de Chopin, béate, gourmande, et sourit au Jules interloqué. Le voilà qui s’assoit lui aussi, pas très loin, sans un mot, traversé par le ruissellement des notes offertes aux arbres centenaires, aux herbes folles, aux fleurs des champs, aux locataires affairés des branchages... Le parfum de la Juliette se mêle à celui de la terre. Il fait doux. Le Jules, téméraire, se lève et s’approche. Elle lui sourit de nouveau. Il s’installe et décide de ne plus bouger. C’est alors que Chopin attaque une polonaise qu’il fait sonner avec une légèreté et une précision magiques. La Juliette retire ses bottines, se dirige vers le découvert du pré et engage une danse instinctive, déliée, lascive, inventive, sensuelle. Le Jules n’en revient pas de tant de beauté dont il est le seul témoin. Il est tout remué. Ses yeux et ses oreilles jouissent en accord. Tant de bonheur, ici, dans ce pays de misère, qui aurait pu imaginer ?

Le seul témoin ? Pas exactement. Le Jules voit Isidore traverser le parc du château, ouvrir le portillon donnant sur le pré, s’avancer tranquillement vers la Juliette, éblouissante dans le soleil du soir. Lorsqu’il arrive au point de la toucher, elle se tourne vers lui, ils se regardent, souriants et magnifiques, et se tiennent prêts, soumis aux sortilèges de la musique.

Jules reprend le chemin de la ferme, fatigué. Demain ne sera pas un autre jour. Il faudra bien moissonner l’autre parcelle.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 08:00

tennis-et-grille-copie-1.jpg

  

Agathe Costes, l'étoile du jour

j'ai 31 ans, je travaille comme écrivain public et je suis basée à Montpellier. J'ai commencé le métier de mes rêves il y a peu et je me consacre désormais pleinement à l'écriture. Si vous souhaitez en savoir plus sur mon parcours, je vous propose d'aller directement sur mon site à la page Identité cabinet : http://www.cabinetagathecostes.com/. Et si vous aimez les jeux de mots sans prétentions, vous pouvez toujours aller jeter un oeil à mon blog...

 

Une réussite inattendue

 

 

On a toujours dit à Sébastien qu’il était trop petit pour le tennis. Mais Sébastien s’en fichait. Il savait, lui, qu’il était prêt à taper dans une balle tous les jours de sa vie, à toutes les heures, dans toutes les conditions. Sébastien possédait la folie nécessaire à ceux qui accomplissent les plus grands exploits. Il semblait bien être le seul à en avoir conscience. Ses parents ne le poussaient pas plus que ça. Ses entraîneurs tentaient, en vain, de calmer son enthousiasme. Et ses camarades de l’école ne le jalousaient pas…

- Pfff… tous des imbéciles, enrageait-il lors de ses séances quotidiennes contre le mur.

Les années passèrent et Sébastien continua à taper avec déraison dans une balle jaune. Il avait su développer des caractéristiques en accord avec sa morphologie. Il était petit certes, mais beaucoup plus véloce que tous les « grandasses fadasses » qui servaient à 180 km / h. Sébastien maniait à merveille toute la panoplie des effets que l’on pouvait infliger à la balle. Cette aisance dans l’action et son sens du placement rendaient ses coups moins percutants que ceux des autres joueurs,mais tout aussi efficaces. Et surtout moins risqués. Moins forts, donc moins fatigants, doncplus réguliers, donc moins risqués. CQFD. Un spécialiste du quadrillage des lignes le petit Séb.

A l’âge de 15 ans, il commença à régulièrement gagner de l’argent dans les tournois. Ses parents s’enthousiasmèrent : ils n’auraient pas à financer ses études !

- Des études, quelles études ? questionna Sébastien décontenancé.

- Eh bien des études universitaires mon chéri, répondit sa mère avec une lueur d’inquiétude dans les yeux.

- Mais maman je n’aurai pas le temps avec tous les tournois à l’étranger ! s’emporta-t-il.

Son père et sa mère s’étaient regardés et n’avaient rien ajouté.Cependant, leur ado avait bien compris qu’ils attendaient qu’il se rende à l’évidence. Ce qui décupla sa motivation.

A tel point qu’à 18 ans, la machine s’est emballée.

« Sébastien a explosé ! »,était le leitmotiv del’entourage fraîchement constitué du jeune homme. La fédération et toute sa panoplie d’entraîneurs aux teints hâlés et aux mèches blondies par le soleil lui faisaient désormais une cour acharnée. Un sponsor notable s’était proposé. Les filles commençaient à pulluler autour de Séb, sa petite taille n’étant visiblement plus problématique pour quoi que ce soit…

Son nouveau staff évoquait le passage chez les « pros ».Sébastien gagna quelques semaines plus tard son premier tournoi international. Une confirmation pour lui, une révélation pour d’autres. Il décida de passer professionnel et de faire l’impasse sur les études supérieures. Ses parents le laissèrent faire même s’ils n’en pensaient pas moins.

- Après tout il a 18 ans, avait testé sa mère en observant la réaction du père du coin de l’œil.

Son époux lui répondit alors ceci :

- On va laisser du temps au temps.

Séb fit vite des étincelles. Son profil atypique rendait la plupart des autres joueurs complètement fous à force de variations et d’excellence tactique. Il ridiculisait avec espièglerie tous les Goliath qui se trouvaient sur son chemin. Ces derniers lui proposaient toujours la même réponse : d’abord des grands coups droits surpuissants sur le terrain, ensuite des grands coups droits surpuissants hors du terrain et enfin un grand jet de raquette surpuissant sur le terrain. Le travail de sape du marathonien des courts faisait toujours son petit effet.

De plus, Sébastien fréquentait désormais la nouvelle égérie du Top ten féminin, ApollinaMoulakova, une grande et belle blonde tchèque de 20 centimètres son aîné.

Nous voilà donc le petit Séb, 20 ans, toutes ses dents, avec une grande tige blonde et la meilleure progression de l’année au classement ATP.

Sébastien se mit à bouder ses parents qui, à son goût,n’avaient pas particulièrement manifesté leur joie face à sa réussite.

Roland Garros arrivait à grands pas. Sébastien était en train de faire tomber toutes les têtes de série sur la terre battue de Monte-Carlo. Champagne, champagne…

Il s’était brillamment hissé jusqu’en finale. Et là, il avait même bénéficié d’une première balle de match contre le numéro 1 mondial !

Mais patatras.Alors que s’offrait à lui un coup extrêmement facile,Sébastien avaitcarrément « satellisé » la balle. Les spectateurs étaient tellement choqués qu’ils étaient restés immobiles, sans un bruit. Comme le numéro 1 mondial qui, d’ailleurs, n’en attendait pas tant.  

Sébastien, en néo-champion qu’il était, se reconcentra tout aussi vite et réalisa à la vitesse de l’éclair le deuil de cette occasion immanquable manquée.

Il s’apprêta à servir et au moment de frapper la balle, il cria. Un autre cri lui succéda, comme un écho. Une pauvre spectatrice venait de se prendre la balle de service de Sébastien. Les 160 km / h à laquelle la petite boule jaune avait été directement projetée sur ses nasaux la faisait saigner abondamment. Fracture du nez, balle de break : la totale.

En dépit du néo-champion qu’il était, Sébastien commença à tergiverser quelque peu…Il décida alors de prendre son temps, d’évacuer ces soucis et d’attendre l’évacuation de la spectatrice…

Après quelques minutes, il servitde nouveau et, cette fois, il choisit d’assurer son coup :

- Mieux vaut une balle facile sur le court qu’une balle difficile en dehors, se dit-il avec la sagesse du vieux routard qu’il n’était pas.

Sébastien tapa la balle doucement. Tellement doucement que son trajet se terminadans son propre carré de service.

Nous ne vous conterons pas la fin de ce match, ni de tous les autres, ni de tous ses entraînements après ce drame. Sébastien avait attrapé une maladie inconnue.Même les plus grands spécialistes ne parvenaient à l’identifier. Au golf, certains avaient remarqué une anomalie chez plusieurs grands champions. Ils nommaient cela le « yip » : au moment de taper la balle avec le club, un infime mouvement parasitemodifiait complètement le geste des meilleurs golfeurs. Sébastien constituait un cas encore plus complexe car ces événements n’étaient non pas rares mais systématiques. Il décida d’arrêter sa carrière lorsque plusieurs directeurs de tournois s’apprêtaient à voter une demande destinée à l’interdire de venue sur leurs courts. Un phénomène issu des nombreux risques que Sébastien faisait courir au public. Après six mois de résultats navrants, il avait dans l’ordre :

1) cassé le nez d’une spectatrice,

2) fait éclater le dentier d’un supporter allemand,

3) déboîté l’épaule d’un arbitre de chaise.

Sans compter les sponsors qui commençaient à rechigner à offrir des balles aux organisateurs de tournois quand Sébastien y participait.

Parallèlement à cette terrible déchéance, on n’a jamais su si ApollinaMoulakovaavaitpris ses distances pour sa propre sécurité ou parce qu’elle avaitvite senti le vent tourner. En tout cas fini Apollina, fini les tournois, fini les voyages, fini les sponsors, fini les entraînements, fini le tennis.

Le désert, la nuit, l’obscurité, le « Dark-shadow-des-ténèbres » était devenu le monde de Sébastien qui ne comprenait désormais plus pour quelle raison il était encore vivant. Il avait sué sang et eau pour le tennis. Il avait bu, lu, mangé, respiré, dormi tennis. Aujourd’hui c’était terminé. Clap de fin.

21 ans et toutes ses dents, il rentrait chez ses parents.

 

Dépression et questionnement perpétuel. Sébastien réalise alorsque quand on a passé toute sa vie à atteindre un objectif, il nous transforme à tel point qu’on en oublie sa propre identité. Mais une fois que la route est barrée, quel est le chemin à suivre ?

Maman veillait et couvait tendrement tandis que papa répétait régulièrement :

- Il faut laisser du temps au temps.

Sébastien ne comprenait non seulement pas ce que son père voulait dire avec cette expression qu’il qualifiait d’absurde, mais la répétition fréquente de la maxime l’agaçait considérablement.

Le temps finit par laisser du temps au temps et Sébastien fêta ses 28 ans. Le tennis ne faisait plus partie de sa vie. L’effacement de ses soi-disant amis du circuit avait été aussi rapide que sa chute, il avait bien retenu la leçon. On lui avait proposé de devenir commentateur à la télévision,mais il avait préféré s’investir dans ses études d’architecture et dire définitivement adieu à ce milieu.

Il sentait que ses parents étaient - enfin - fiers de lui mais il ne saisissait pas vraiment pourquoi. Depuis quelques mois déjà il ne parvenait pas à trouver du travail, ce qui le chagrinait. Heureusement, ses études l’avaient amené à rencontrer des amis fidèles et il se ressourçait souvent en leur compagnie. Il considérait ces amitiés comme un grand luxe car, à dire vrai,ses copains se fichaient éperdument de son passé de champion.Ils appréciaient surtout sa vivacité d’esprit et son humour.

Sébastien avait, en outre, rencontré Morgane durant sa dernière année d’études. Morgane était une ravissante et pimpante petite brune. Sébastien avait souvent l’impression que son rire cristallin illuminait toutes les pièces dans lesquelles elle entrait.

Un après-midi, en rentrant d’un entretien d’embauche, il croisa une vieille connaissance qui ne le ravit pas : Sonia Bosc. Elleétait chargée des espoirs à la fédération française de tennis. En dehors de ses compétences de coach, elle était surtout connue pour être une langue de vipère notable. Sébastien tenta de s’éclipser au plus vite mais la « fouine » n’allait pas le laisser partir sans emmagasiner quelques infos juteuses, comme le fait qu’à 28 ans il n’ait pas de travail ou qu’il vive toujours chez ses parents... Chez certains, les défaites des autres sont leurs propres victoires. Allez comprendre.

Séb était rentré déconfit. Du coup,à son arrivée à la maison,sa mère et Morgane ne posèrent aucune question sur l’entretien d’embauche. Son père, nettement moins intuitif, lança les débats :

- Alors Séb, comment ça s’est passé ?

- Plutôt bien, je pense qu’ils vont me rappeler cette fois.

Incompréhension chez les éléments féminins de l’assemblée. Morgane sut conserver sa curiosité pour elle. Sa mère non.

- Mais qu’est-ce qui ne va pas alors ?!

Sébastien parut étonné.

- Comment ça, qu’est-ce qui ne va pas maman ?

- Eh bien à toi de me le dire, tu as la tête des mauvais jours…

Le papa, poing serré sur la bouche, faisait mine de comprendre ce qui se tramait. Ce n’était pourtant pas le cas.

Soupir de Sébastien.

- Je...j’ai…

Morgane sentit le malaise de son amoureux. Elle s’approcha de lui et posa doucement sa main sur son dos.

Sébastien prit sa respiration.

- J’ai croisé Sonia Bosc.

- Ah quelle peste celle-là !laissa échapper son père, enfin soulagé de comprendre des sous-entendus qui n’en étaient plus.

Sébastien sentit la colère monter en lui…

- Ca fait presque dix ans que j’ai quitté le tennis et je croise cette garce qui me toise et enregistre que je vis encore chez mes parents et mendie pour avoir du travail ! cria-t-il, frustré.

 

Il y eut un silence. Ses parents et Morgane avaient été surpris par l’intensité de sa colère. Ils savaient bien que leur petit Séb serrait les dents depuis un moment mais ils n’avaient peut-être pas imaginé à quel point.

Il enchaîna :

- Je ne suis pluscapable de faire un coup droit ! Je ne suis pas capable de trouver un boulot et d’avoir un salaire, pas capable de prétendre à un appartement ! Pas capable de subvenir aux besoins de Morgane !

- Mais je n’ai surtout pas envie que tu subviennes à mes besoins mon chéri, coupa Morgane d’un ton sûr mais doux.

Deuxième silence.

- Tu n’en es pas capable, non, reprit son père. T’as pas de boulot, pas d’appartement, tu vis chez tes parents. Tu es un loser.

Sébastien, sa mère et Morgane étaient figés, définitivement surpris de la réaction du père.

Ce dernier enchaîna :

- Ca, c’est que dit et pense ton ancien monde. Mais réfléchis bien et souviens-toi. Etais-tu heureux quand tes amitiés se comptaient au nombre de tournois que tu gagnais ? Aujourd’hui, tu es en train de devenir un homme.Tu t’es lancé tard dans des études extrêmement longues et difficiles et tu as réussi. Tu t’investis dans ta recherche d’emploi, ça va marcher, il faut juste être patient. Tu prends soin de ta bien-aimée et tu es toujours le premier à aider tes amis et même, nous, tes parents. Tu es en train de poser ta vie sur les bons rails mon fils.

Son père avait réussi à l’apaiser en quelques secondes. Il ajouta :

- Il suffit juste de laisser encore un peu de temps au temps.

Sébastien sourit. Laisser du temps au temps. Il avait enfin compris.

Les grands réalisateurs le savent. Un film n’a pas le même sens selon où l’on positionne sa caméra.

 

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 08:00

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Martine Férachou, l'étoile du jour

Je suis professeure des écoles. J'écris des nouvelles depuis quatre ans (j'ai 54 ans) et je participe régulièrement à des concours d'écriture. J'ai eu la chance de voir quelques-uns de mes textes primés, remarqués ou publiés dans des collectifs. C'est, à chaque fois, un grand bonheur pour l'écrivore que je suis devenue ! Je remercie donc vivement les associations qui organisent des concours "déclencheurs d'imagination" !

 

 

Quand la coupe est pleine…

 

Vraiment mémorable, cet anniversaire…

Ils ont mis le paquet ! La salle est magnifique : nappes blanches en coton,  surnappes colorées, chaises habillées, centres de table fleuris… Ne manquent que les ballons de baudruche marqués « bon anniversaire ». Cette idée la fait sourire. Elle imagine, sans peine, sa cul pincée de fille aînée s’exclamer : « des ballons ! Vous n’y pensez pas, elle n’a pas dix ans, tout de même ! » Pauvre Agnès ! En voilà une à qui elle n’a légué, ni sa joie de vivre, ni son sens  de l’humour. 

 

Thomas, son arrière petit-fils, l’a extraite délicatement de son fauteuil roulant. Il l’a prise dans ses bras, forçant sur sa musculature pour épater les filles, mais avouant : «ma petite Mamilie, tu ne pèses rien, c’est quoi ce travail, il faudrait te remplumer un peu… » Puis il l’a posée sur la chaise la plus confortable, à la place d’honneur. Mamilie ! Le surnom, contraction de mamie et d’Emilie, a ricoché avec joie dans le cœur de la vieille dame. Il y avait si longtemps qu’on ne l’avait nommée ainsi ! C’est simple, Mamilie n’existait plus… Ne subsistait  que Madame Martin… Ou… pire… la « 305 » (numéro de sa chambre, bien évidemment).

 

Mais Madame Martin est l’héroïne du jour ! Pas moins de trois discours la mettent à l’honneur : celui du directeur de la maison de retraite, puis celui du maire de la commune, et enfin, le plus long, celui de Michel. Lui, en fait, il remercie surtout  les deux orateurs précédents, et les journalistes, aussi, qui se sont si gentiment déplacés. Il remercie au nom de toute la famille ! Il a un air contrit que sa mère ne peut que remarquer et déplorer. Il se demande ce qu’il fait là, lui, le rêveur, qui déteste se montrer, se mettre en avant ! Mais il n’a pas eu le choix, pense la vieille femme. Agnès ne lui a pas laissé le choix : « je te rappelle que tu es mon cadet, certes, mais aussi l’aîné des garçons ! Tu es donc l’homme de la famille, c’est à toi de t’y coller ! » Il n’aura pas eu le courage requis pour une éventuelle rébellion ! Enfin, c’est fait ! Il peut sortir son mouchoir à carreaux de sa poche, Michel, et s’essuyer le front. Il a accompli sa mission sans panache mais avec quelques trémolos dans la voix. Il a réussi à émouvoir l’assistance. On l’applaudit.

 

L’assemblée est enfin autorisée à prendre l’apéritif (Agnès dit : le «cockkkk-tttailll»). « A la santé de Mme Martin ! », proclame le directeur. « A la santé de notre centenaire », enchaîne le maire. « A ta santé, maman », bafouille Michel. « A la tienne, Mamilie », susurre Thomas. Tout le monde lève son verre, boit… L’ambiance, l’alcool aidant, devient chaleureuse. Des groupes se forment, les conversations vont bon train. Mamilie, surveillée du coin de l’œil par Agnès, n’a bu qu’une demie coupe de champagne (« pense à ton cœur, maman, tout de même ! ») et se retrouve un peu seule, un peu oubliée… Mais elle ne s’ennuie pas. Elle les observe. Cinq générations sont rassemblées là pour son anniversaire ! Elle ne connaît, de la plupart d’entre eux, que les visages, dans des cadres bon marché, sur sa commode de chambre. Ils n’ont pas de temps pour venir la visiter. Son regard pétille. Elle se régale à les passer en revue, un à un. « Tiens, Adeline, ma préférée, celle qui me ressemble le plus.  Comme elle est émouvante avec son ventre rond ! Et Gérard, toujours aussi mal fagoté, celui-là ! Et Philippe, gros cigare, gros portefeuille, mais petit cerveau et je devine ce qu’il a dans le slip !!!». Elle rit toute seule d’avoir des pensées si osées. A son âge, tout de même ! Elle s’oblige à redevenir sage et porte son attention sur les enfants les plus jeunes. Le petit Jules, vingt mois, court maladroitement derrière un ballon de baudruche rouge. Il rit aux éclats, joues écarlates, menottes en l’air. Tout le portrait de son arrière grand-père, Jean ! Le visage de l’aïeule se rembrunit. Ce fils qu’elle chérissait, pourquoi était-il parti si tôt ? Il aurait eu tant d’amour à donner au bambin ! Et puis, il se serait bien occupé d’elle, lui, au moins. La vie est décidément bien cruelle !

 

Perdue dans ses pensées, elle n’a pas vu le garçon s’approcher. Elle sursaute quand elle sent, sur son visage, son haleine fétide. Il s’est accroupi pour être à sa hauteur. Elle l’observe. Un gars avec une tête qui lui dit quelque chose. Elle fouille sa mémoire à la recherche d’un prénom, essaie de situer le personnage dans le contexte familial,  reste bredouille. Mais une chose est sûre : elle ne l’aime pas celui-là. Mauvais genre ! Doit être issu d’une branche pourrie de l’arbre généalogique ! Il lui décoche un sourire mauvais et ironise :

- Alors, mémé, on fait de la résistance ? Cent ans !!! C’est gonflé tout de même !

 

Le petit morveux ! Il n’est pas gonflé, lui, de parler ainsi à une si vieille personne. Quelle impolitesse ! Mamilie cherche une réplique cinglante, puis se ravise. Elle est trop âgée, maintenant, pour les conflits. Et puis, le docteur lui a répété bien souvent : « les contrariétés, c’est pas bon pour le cœur ! ». Alors, comme à chaque fois que cela l’arrange, elle feint la surdité. Elle tend le cou vers l’adolescent indélicat, appose sa main droite ridée et tremblante derrière le lobe de l’oreille et mugit :

- hein ?

 

L’autre ricane, comprend que son  audace restera impunie puisque la vieille dame n’entend pas plus qu’un pot de chambre et en rajoute :

- Ben c’est vrai, non ? Vos héritiers, ils en ont peut-être marre d’attendre ? Faut pas être égoïste comme ça, faut penser à eux…

 

C’en est trop ! La colère gronde dans le cœur de Mamilie qui, lui, s’emballe dangereusement ! Bien sûr qu’elle s’en serait bien passée d’être là, à souffler trois chiffres sur un gâteau ! Etait-ce sa faute, à elle, si la grande faucheuse avait préféré prendre son mari et son fils, trente ans plus tôt, dans le même accident de voiture, et la laisser brisée, à tout jamais, sur cette terre ! Quel imbécile, ce gamin ! Mais quel imbécile ! Elle inspire un bon coup mais l’air passe mal. Elle doit se forcer pour lui répondre le plus naturellement possible.

 

- Et si on trinquait, jeune homme ? Ma fille Agnès a confisqué ma bouteille de champagne. Peut-être pourriez-vous nous en trouver une ?

Il  se redresse prestement en riant.

- Eh bien dis donc, t’es un phénomène, toi ! Mais t’as raison, mémé, faut pas se laisser abattre !

 

Il file prestement vers la cuisine à la recherche du précieux breuvage. Elle pense en souriant : « Il me tutoie, maintenant ! De mieux en mieux ! De toute façon, il se croit tout permis. Il mériterait bien une petite leçon. Il est en train de gâcher ma soirée ! » Elle attrape rapidement, sur la table, sa boîte journalière de médicaments, celle avec les petites cases qui correspondent aux heures de prises. La gélule de vingt-deux heures est là qui attend. La vieille dame se remémore, lointaines, les recommandations du docteur Weiss : « attention, Mme Martin, ce comprimé ralentit le cœur, vous ne devez le prendre qu’en cas de grosse crise de tachycardie ! Et surtout, pas d’alcool avec ça ! » Promis, promis, docteur, elle ne fera pas d’imprudence ! Elle va juste s’occuper de ce garnement, lui faire une grosse frayeur qui le rendra, peut-être, plus mesuré dans ses propos, plus délicat. C’est son anniversaire, après tout, elle a bien le droit de s’amuser un peu. Et puis, la bêtise, elle aurait pu pardonner, mais la méchanceté, non.  Le médicament ne devrait pas avoir trop d’effet sur un homme jeune et en pleine santé. Seulement, un petit malaise, histoire d’apprendre l’humilité !

 

 Le fanfaron a préparé deux coupes de champagne. Il interpelle la bande de jeunes qui dansent sur la piste.

- Et, venez, venez trinquer avec mémé !

 

Elle profite de son inattention pour verser dans un des verres le contenu de la gélule qu’elle a éventrée. Mais voilà qu’elle tremble soudain… Il est plus à plaindre qu’à blâmer, après tout, ce nigaud ! Mérite-t-il une telle leçon ? Puis elle pense à son homme, à Pierre, qui l’attendent sûrement là-haut… Elle pense au numéro 305 qu’elle redeviendra dès le lendemain… Alors, frénétiquement, elle change plusieurs fois les deux coupes de place sur la belle nappe blanche… Hop… Hop… Hop…. A gauche, à droite… Devant, derrière… Elle embrouille sa mémoire… Le garçon s’étonne :

- Alors, mémé, on joue ou on boit ?

- Vous avez raison, jeune homme, quand la coupe est pleine… On boit !

 

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 08:00

Jour-de-noces.jpg 

Sophie Etienbled, l'étoile du jour

" Brosser le portrait d'un personnage à travers différents regards afin de le cerner tout en conservant son énigme, c'est un peu le pari que je m'étais fixé."

 

 

Jour de noces

 

 

C’est la fête au château. Parmi servantes et valets qui s’activent, je n’ai pas le temps de rêver. La vaisselle tinte. Les armoiries étincellent. Déjà depuis l’aurore les broches tournent et le fumet des viandes excite les chiens et titille les papilles. Aujourd’hui Anicet de Vaurienne, possesseur du comté, épouse la douce Orianne, orpheline héritière du domaine de Vague. Je ne ressens ni haine ni jalousie pour celle qui deviendra la maîtresse des lieux. De la compassion, peut-être. Je connais si bien le comte Anicet…

Voilà quatre ans qu’il s’est arrêté à la ferme de mes parents. Les paysans avaient demandé son aide contre les ravages qu’effectuait un sanglier. Le mâle solitaire dévastait les champs, ruinant les récoltes. Or seul le seigneur a le droit de chasse sur ses terres. Le comte et ses suiveurs sont venus à bout de la bête, mais ils ont encore davantage vandalisé les terres… Ensuite ils se sont arrêtés pour se restaurer, c’est alors qu’Anicet me remarqua. Il proposa de m’emmener, suggérant qu’un emploi au château conviendrait mieux à ma prestance. Comment mon père aurait-il pu s’opposer à la volonté du maître ! Et puis, n’était-ce pas une bénédiction pour moi que d’échapper au rude mode de vie qui s’offrait à ses trop nombreux  enfants ?

Installée au château dans le quartier des serviteurs, j’avais eu droit à une robe neuve et un beau tablier blanc. J’avais aussi eu droit nuitamment aux faveurs du comte. Faveurs que je m’aperçus bien vite partager avec nombre de mes compagnes. Ainsi, le petit aux yeux d’escarboucle que je mis au monde l’année suivante, ne tarda-t-il pas à rejoindre la volée d’enfants qui piaillaient autour des cuisines, nichée disparate et consanguine parmi laquelle on distinguait nombre de regards charbonneux.

Je me suis faite aux barreaux de ma cage et n’attend plus guère de surprises de la vie. Alors, quand je pense au beau sourire teinté d’infinie tristesse de Damoiselle Orianne dont tous aujourd’hui guettent l’apparition, loin d’envier le destin qui la place au bras de mon seigneur, et épisodique amant, je me surprends à la plaindre.

 

Les chevaux piaffent. Les invités se toisent. Les étoffes bruissent. Velours, hermines, brocards. Ballet somptueux sous le soleil. Orianne, ce soir, dira oui au  riche comte Anicet de Vaurienne. Auparavant les preux se défieront dans des joutes improvisées et amicales sur le pré. Le peuple se repaira à loisir du savoir-faire de ceux qui ont mission de le protéger et dont il trouve parfois la charge pesante. Puis il admirera les baladins venus des confins du pays pour l’occasion. Les montreurs d’ours et les mangeurs de feu allumeront des étincelles dans les yeux des enfants. Il y aura foison d’acrobates et de jongleurs.

 Au soir, tandis que nous servirons les mets délicatement préparés, les dames pâliront au récit des amours malheureuses de Pyrame et Tisbé, que chanteront les trouvères à la langue déliée. Comme les autres pages et les écuyers,  je préférerai m’identifier à Galaad et rêver d’exploits improbables dans de sombres forêts peuplées d’ermites et de mystérieuses demoiselles… La chère abondante et le vin aigrelet en griseront plus d’un. C’est Anicet qui régale. Le jour doit être mémorable. A en oublier la dureté dont il fait preuve habituellement dans la gestion de son domaine !

Je ne suis pas le seul à attendre qu’apparaisse Orianne la douce et frêle promise. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussée à cette union, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle saura adoucir son tyran d’époux et lui communiquer un peu de son empathie pour son prochain. Mais je suis sans doute le plus désemparé.

Elle est si belle. Elle désespère mes nuits quand elle ne peuple pas mes rêves. Quand mon père m’a confié à la maison du comte puisqu’il me fallait parfaire mon éducation avant de prétendre être à mon tour adoubé chevalier, j’étais enthousiaste. Mais du moment où je l’ai vue, mon cœur s’est affolé. Elle était venue chercher protection au château après la mort de son père. Le malheureux homme, parti réclamer justice auprès du roi pour spoliation de ses terres, n’est jamais revenu. Des pèlerins ont trouvé son corps à la croisée de chemins, au lieu-dit la Croix du Perche. Traces de lutte. Une blessure à la tête. Un destin qui se dénoue.

Aujourd’hui Orianne épouse son protecteur. Sans conteste : sage décision. Que peut une femme seule, qui ne possède pour toute arme que sa naissance et sa beauté ? Et quand bien même toute mon éducation basée sur la défense de la veuve et de l’orphelin et tout mon être amoureux me crient d’être son chevalier, de l’enlever pour l’arracher à ce destin sordide, je suis trop jeune pour le rôle. Même elle, si douce, me rirait au nez. Non. Elle sourirait, de ce sourire poignant qui vous fouaille le cœur, et elle me caresserait la joue en m’appelant son enfant fou.

Alors j’attends que la pièce se joue sans moi et que le dénouement fixe les rôles pour jamais.

Les bateleurs ont envahi l’espace. Accompagné de mon neveu qui m’aide à transporter mes instruments et de ma fille qui danse en s’accompagnant du tambourin, je cherche l’endroit qui m’a été attribué. On m’a requis pour chanter ce soir au repas. Je n’ai pas encore reçu d’ordre précis sur la teneur des poèmes à réciter. C’est la reine de la fête, celle qu’on appellera alors Dame Orianne, qui guidera ma voix. Je ne suis pas en peine, je peux puiser dans mon répertoire, au gré de ses envies. On raconte qu’elle est belle, et douce, et triste. Peut-être penchera-t-elle alors pour la somptueuse et sombre histoire de Tristan le preux et d’Iseut aux blonds cheveux. Des histoires d’amour et de mort, de morsures d’amour, d’amour à mourir, ma mémoire en regorge. Voici ce que dit le Blason d’Amour :

 

« Amour en latin faict amor ;

Or donc provient d’amour la mort,

Et, par avant, soulcy qui mord,

Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords. »

 

J’ai hâte de la rencontrer. Je sens déjà que mon intérêt s’éveille pour une héroïne à naître.

Justement Orianne paraît. Tous se tournent vers elle. Le soleil imprime sa pâle silhouette sur les rétines. Indélébile. Anicet se précipite. Il la mène jusqu’à une fière jument alezane et l’aide à monter sur la splendide cavale. La fusion est telle entre elles qu’on croirait que Dame Nature a créé une nouvelle créature, harmonieuse entre toutes. Le spectacle peut commencer. Car le futur marié a prévu d’entraîner ses prestigieux invités et sa promise dans une chasse à courre avec, en guise de mise en bouche, poursuite de quelques lièvres, avant de débusquer un superbe dix-cors que les piqueurs ont rabattu pour lui. Je ne suis pas de la partie. Je vais prendre mes quartiers au château, guettant le retour de la belle fiancée.

 

 

La forêt retentit d’aboiements et de galops. Des odeurs puissantes, bave, sueurs, transpiration, m’agressent. D’abord je n’y ai pas cru. Moi ? Pourquoi ? Sept ans que je vis ici ! Les bois impénétrables me sont une tanière hospitalière. Je n’approche pas l’homme. Certes il m’est arrivé à l’occasion de croiser un ermite en prière dans sa hutte de branchages ; je me suis retiré sur la pointe des pattes pour ne pas troubler le saint homme. Les braconniers n’osent s’attaquer à moi. Car je serais une proie trop difficile à dissimuler. Ils préfèrent s’en prendre aux lièvres ou aux renards, aisément transportables et rapidement consommés. Mon seul ennemi est le maître des lieux. Chasse gardée.

Ainsi, c’est aujourd’hui pour moi le grand rendez-vous ! Tant de temps s’est-il écoulé ? Faon au pelage tacheté, j’ai appris à écouter les bruits de la forêt pour survivre quand ma mère me laissait seul. Hier encore, jeune daguet, encadré par la harde, je frottais mes premiers bois contre les troncs tendres de mars. Puis j’ai dû quitter l’abri des miens, chassé par le mâle dominant, avant de constituer à mon tour mon harem et le défendre contre les audacieux qui prétendaient me détrôner. Quand en septembre mon brame retentit, nul rival n’ose s’aventurer à me rencontrer. J’ai peuplé les halliers de mes descendants. Je n’ai pas peur. Je vais leur montrer à qui ils ont affaire, ces présomptueux fêtards qui désirent me faire participer contre mon gré à leur festin de noces.

Les troncs et les taillis défilent depuis des minutes ou des heures. Au fond de mes prunelles des taches noires troublent les trouées de ciel qui s’infiltrent entre les ramures. Malgré mon long entraînement, je ne me suis jamais pensé capable de telles foulées. Pourtant mes ennemis gagnent du terrain. Je connais chaque pouce de la forêt et aujourd’hui elle me trahit. L’espace me manque. Le souffle me manque. Les chevaux me talonnent, précédés par l’aboiement des chiens qui scande ma perte. J’ai balancé comme un fétu le premier qui s’est jeté à mon cou, il s’est brisé les reins en retombant. L’odeur fétide de sa gueule m’écœure toujours, je sais qu’il a planté ses crocs dans ma chair. Le sang s’écoule, chaud, qui me prouve que je suis vivant. Pour combien de temps ?

C’est déjà la fin de l’histoire. La tête me tourne. Je rêve de m’allonger sur l’humus noir parmi les feuilles mortes. Je ne veux plus entendre leurs taïaut exaltés. L’hallali les met en liesse. L’homme est la seule créature chez qui tuer provoque autant de joie ! Mes pattes se dérobent, je m’agenouille, je tombe. Les chiens m’entourent, écume aux babines. Anicet commande qu’on les fasse reculer. Il s’avance, poignard au poing. D’un geste il convie sa dulcinée. Qu’elle est belle, la pâle Orianne qui s’approche ! Il lui tend le coutelas. Elle me regarde immensément. Une larme s’est formée au coin de mon œil. Tout mon être s’applique à entrer en communication avec elle. S’il faut mourir, il faut qu’elle le sache, j’accepte, je désire, que ce soit de sa main.

Mais elle frémit. Révulsée. Anicet hausse les épaules et tourne l’arme vers moi.

Un choc. Sa longue chevelure comme un voile sur mes yeux. Sang et chairs mêlés. Le poids de son corps et l’étreinte de la mort. Communion dans le silence blanc.

Ce soir Orianne de Vague ne dira pas oui à Anicet de Vaurienne.

 

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 19:20

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Le soleil s'en est allé et les pluies d'automne arrosent la Chartreuse. La fête est terminée et les  auteurs de Fêtes et défaites sont à des milles du café. Il y a les souvenirs bien sûr qui nous reviennent avec une formidable acuité, les coups d'éclats, les joies et les tristesses, les conversations à bâtons rompus, les mots mis en lumière, la langue du poète, gourmande et flamboyante,  tout cela nous ramène furtivement sur les traces du bonheur...   

C'était samedi 15 octobre 2011 au Fontanil 

Quatre joueurs attablés d'Alain Emery

Nouvelle lauréate lue par Françoise Vergely, musique de Gilles Bishoff

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