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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 08:00

Jour--88-b.jpg

 

Faillite

Jean Calbrix

 

Ce matin-là, je me suis réveillé d’excellente humeur. Il fallait que je téléphone à mon ami Socrate, car dans le courant de la nuit, je me suis mis à penser que quelque chose clochait dans sa maïeutique. J’ai saisi mon téléphone, rigolant d’avance de pouvoir lui river son clou. Hélas, une voix féminine, légèrement nasillarde,  me répondit qu’il n’y avait plus d’abonné au numéro demandé et qu’il me fallait consulter le dictionnaire, ou une agence de notation. Comme je n’avais pas d’agence sous la main, je saisis le Larousse en vingt tomes et le compulsait fébrilement. Quelle ne fut ma surprise de constater que le nom de mon ami n’y figurait plus. Intrigué au plus haut point, je saisis le premier atlas à ma portée et le compulsait à son tour. Et là, je vis estomaqué que la Grèce avait disparu de la carte de l’Europe. Ah les malheureux, ils n’avaient suivi les directives des banques, ils n’avaient même pas voulu qu’on les aide. Ce qui devait arriver, venait d’arriver : la faillite, et sa sanction : la disparition. La mer Méditerranée avait tout recouvert sans laisser dépasser un petit bout d’Olympe. La plus heureuse dans l’histoire, c’était la Macédoine qui se voyait désormais nantie de belles plages propres à développer un tourisme cinq étoiles.

Le lendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille, je voulus téléphoner à mon ami Pline. Une voix me demanda : l’ancien ou le jeune ? Je répondis que cela m’était indifférent. J’entendis une voix métallique me dire que l’ancien était mort et que le jeune n’était pas encore né. De mon propre chef, je consultai le Larousse. Aucun Pline, vieux ou jeunot, gâteux ou perdant ses dents de lait n’avait son nom dans le docte ouvrage. L’atlas me fit découvrir l’atroce réalité, l’Italie était, elle aussi, rayée de la carte. Un crash boursier l’avait balayée. Elle ne pourrait plus donner de coups de botte au cul à la Sicile. La Méditerranée venait flirter avec les bords de la Suisse, mécontente de perdre son superbe isolement, et ceux de l’Autriche, ravie de rompre le sien. Beaucoup pleurèrent la disparition de Mussolini, de Berlusconi et des spaghettis. Mais pour ces derniers, j’étais d’accord. Je les adore à la Bolognaise.

Le surlendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille et l’avant veille, je voulus téléphoner à mon ami Cervantès pour lui faire remarquer que si son don Quichotte voulait aller se battre contre les éoliennes, c’était perdu d’avance. Ce fut la même mésaventure. Son nom gommé des dictionnaires et l’Espagne rayée des cartes. Un marché réticent avait eu raison d’elle. L’avantage, ce fut que les bouchons de tankers dans le détroit de Gibraltar n’allaient plus se produire et que Total n’aurait plus de prétexte pour augmenter les prix à la pompe.

Le lendemain du surlendemain, plus que jamais oublieux de ce qui s’était passé dans le passé, je voulus téléphoner à Shakespeare pour lui dire qu’il était bien vain d’apprivoiser les mégères. Idem, plus d’abonné, plus d’Angleterre et dans la foulée, plus d’Ecosse. Le standardiste me déclara aussi qu’il manquait d’Eire. Bref, un gros trou dans la City s’était ouvert à cause d’une livre qui ne pesait plus rien. Il avait tout englouti.

Le surlendemain du surlendemain et les jours qui suivirent, tous mes meilleurs amis d’Europe disparurent du dictionnaire et leurs pays furent effacés de la carte. Même mon Victor Hugo et ma douce France ! Sentant le vent venir, je m’étais réfugié chez mon ami Goethe à côté de la Bundesbank. Que pouvait-il m’arriver dans cette Allemagne d’une solidité économique exceptionnelle ?

Pauvre de moi, comme elle n’avait plus personne pour acheter ses marchandises, elle tomba en faillite, elle aussi. Je n’eus que le temps de me réfugier sur le rocher de Monaco  grâce à un dollar flottant qui passait par-là.  Du haut de la pyramide d’or accumulé, je pus voir les yachts sur la mer infinie converger vers l’Eldorado fiscal, rejetant à la mer les migrants qui s’étaient réfugiés dans leurs cales, ces migrants qui allèrent nourrir d’autres requins.

 

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 08:00

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Au bout du conte

Emmanuelle Cart-Tanneur

 

 

Moi, je n'ai jamais rien demandé à personne.

L'exploitation héritée de mon père, je l'ai développée, j'y ai consacré ma vie, et jusque là j'ai toujours fait en sorte d'en tirer, bon an mal an, de quoi faire vivre ma femme et mon fils.

Ces derniers temps, les choses devenaient de plus en plus difficiles. Quatre-vingt-dix  heures de travail par semaine, sans vacances ni RTT, il m'a fallu aller chercher toujours plus loin une foi en mon travail que je ne parvenais plus, certains jours, à trouver.

Mon fils ne reprendra pas l'exploitation – trop de travail, pas assez de reconnaissance. Il est parti tenter sa chance au Canada. Ma femme m'a toujours secondé, mais elle n'a pas tenu le coup; elle est en dépression depuis janvier. J'ai dû embaucher un saisonnier pour réussir à assurer le quotidien.

Je suis endetté, nos prix baissent continuellement, parallèlement à nos subventions. Le harcèlement des créanciers et de l'administration est sans relâche.

Je sais que nous sommes tous dans le même bateau. Mais nous n'en parlons jamais entre nous. J'ai ma fierté.

Mais je crois que j'ai atteint un degré de découragement que je n'avais jamais connu.

 

En février, il y a eu cette invitation de la Conf. Le Salon de l'Agriculture, je n'y avais jamais mis les pieds, pas le temps, guère l'envie. Trop loin de nos réalités. Cela fait bien longtemps que je ne crois plus aux discours des syndicats quels qu'ils soient.

Mais je me suis laissé convaincre et j'ai accepté de laisser mon saisonnier l'espace de quelques heures, faisant promettre à Max que nous serions rentrés avant la traite du soir.

Nous sommes arrivés à la Porte de Versailles en fin de matinée. Il n'y avait pas grand-monde, jusqu'à ce que me parviennent, de loin, les rumeurs d'un mouvement de foule.

Il y a eu un brouhaha, des invectives, des journalistes, caméra ou micro au poing qui couraient en tous sens, et puis des cris ici et là : "C'est lui !"

Je ne savais pas qu'il devait venir ce matin-là. Cette information m'aurait à coup sûr découragé pour peu que l'aie connue à temps. Mais j'etais pris dans la marée humaine qui l'entourait, créant comme une vague sombre qui progressait dans les allées. Costumes foncés et lunettes noires, le service d'ordre essayait tant bien que mal de concilier son rôle de protection avec celui de permettre à celui qui se trouvait dans l'oeil du cyclone la démonstration du sens du "contact avec les Français" dont il était venu, entres autres, faire preuve.

C'est là que je l'ai vu; entouré – et dominé - par ses gardes du corps, il fendait la foule, le sourire crispé, distribuant des poignées de main automatiques, scandant sa progression de "Bonjour !", "Merci hein !" adressés à la foule anonyme comme autant de bénédictions royales au petit peuple venu l'acclamer.

Moi, je n'ai pas compris comment je me suis retrouvé à sa portée. Autour de moi, on se bousculait, on jouait des coudes pour l'approcher, le toucher, recueillir une fraction de seconde le contact de sa main. Je n'ai pas réussi à me reculer suffisamment; il a soudain été à ma portée et m'a tendu la main; il me suffisait de l'ignorer. Mais là, je n'ai pas réfléchi, ça m'a échappé : "Ah non, touche-moi pas ! Tu me salis !"

Puis il s'est éloigné, et j'ai pu respirer à nouveau. Je ne savais pas qu'il m'avait répondu.

Je ne me rappelais même pas cet épisode. C'est le soir, chez moi, en rentrant de la traite, que je les ai vus, Paul, Max et deux ou trois autres, devant un ordinateur qu'ils avaient apporté, posé sur la table de la cuisine, en train de s'esclaffer : "Ben dis donc Louis, toi t'as pas la langue dans ta poche !" ; je n'ai compris de quoi ils parlaient qu'en me voyant sur l'écran, perdu dans la foule, à peine un quart de seconde, mais il fallait bien admettre que ma voix avait porté. La réponse, elle aussi, était assez claire.

 

Dès le lendemain, je n'ai plus pu faire un pas dans le village sans que l'on m'apostrophe :

"Ben toi alors !" ; Max venait tous les soirs avec son ordinateur me montrer les vidéos qui circulaient en boucle sur Internet, les réactions des politiques, les déclarations d'une multitude de gens que je n'avais jamais vus et qui s'offusquaient de ma réaction, ou de la réponse que j'avais reçue.

Et puis sont arrivés des journalistes. Je ne sais pas comment ils ont pu faire pour m'identifier, mais ils l'ont fait. Ils ont tenté de me rencontrer. Au village, on leur avait dit où me trouver. Mais j'avais bien d'autres chats à fouetter. J'ai refusé toutes les interviews, et le calme est revenu. On a cessé d'en parler.

 

Mais ils n'ont pas été les seuls à me retrouver.

Dix jours après la clôture du Salon, j'ai reçu un avis de contrôle fiscal. Un contrôle URSSAF a suivi une semaine après ; je n'avais pas eu le temps de terminer les déclarations concernant mon saisonnier mais j'avais cru avoir obtenu un délai.

Je n'ai pas reçu d'accord de la banque pour le prêt de 100 000 euros qui m'était nécessaire pour mettre l'exploitation aux nouvelles normes environnementales européennes. Un courrier vient de m'apprendre que des contrôleurs envoyés par Bruxelles doivent venir saisir mes vaches – c'est la procédure en cas de non -respect de ces normes. Comment pourrais-je donc y faire face ?

Cette nuit, ma grange vient de brûler. Je suis certain de ne pas y avoir laissé quelque mégot que ce soit – je ne fume jamais ailleurs que dans la cuisine.

 

J'aurais pu être dix mètres plus loin dans la foule; j'aurais pu arriver dix minutes plus tard; j'aurais sans doute dû.

La corde est prête au grenier.

Pour ça non plus je n'aurai besoin de personne.

On trouvera cette lettre sur moi.

Je laisse à mes proches le choix de la communiquer à la presse ou à quelque responsable que ce soit.

La suite ne m'intéresse plus. Pour moi, l'histoire s'arrête là.

 

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 08:00

Jour -90 b

 

Nos amis les bêtes

Castor Tillon

 

 

Bonjour mesdames, messieurs. Bienvenue à la première séance de travail du tout nouveau Ministère des Espèces Rares ou Disparues (M.E.R.D., ce sigle commence mal, je trouve)… et merci de votre confiance. Bon, ne perdons pas de temps, et voyons la liste du mois pour les animaux menacés d’extinction, et que nous allons nous efforcer de préserver. Hormis la disparition de deux espèces de maquereaux en février et mai dernier – le brissort feu, et le jorgétron à queue courte – pour lesquels nous ne pouvons plus rien faire, nous allons devoir nous pencher sur plusieurs cas intéressants. Ouvrons le ban avec un plantigrade menacé :

- L’ours brun, bon début, oui… Voyons cela… Principal prédateur du castor… ?!? Ah oui, mais non, j’ai un ami que ça ne va pas arranger. Laissons ce dossier de côté pour l’instant, il n’a pas l’air si urgent, et passons au suivant :

- L’hippopotame nain, population : 3000 individus. 3000, on a le temps de voir venir, hein, faut pas exagérer, tout de même. Ils ne vont pas se volatiliser demain. Des bestiaux pareils. Et ceux du zoo de Vincennes, on les surveille : pas question qu’ils s’éteignent.

- Le kakapo (qu’est-ce que c’est que ce truc ?)… gros perroquet aux couleurs démentes, l’espèce ne compte plus que 86 spécimens. Il a perdu la faculté de voler, et se déplace en courant. Eh bien, il mérite ce qui lui arrive, je regrette. Soyons sérieux : ce ne sera pas une grosse perte. Depuis quand a-t-on un dossier de collaboration et de financement avec Wellington ? (je veux qu’on me trouve le res… l’irresponsable de cette liste). Après le kiwi, ce… cet oiseau. Qu’est-ce qu’ils font là-bas, avec leurs poules ? 

- Examinons le drame de l’animal suivant, qui est un chien de berger : le barbet. Ses caractéristiques rustiques et notamment son étonnante fourrure laineuse, font de lui un chien qui ne craint ni le froid, ni l’eau, et ce, à n’importe quelle saison (dixit le site du barbet). Alors pourquoi disparaît-il, cet animal ? La barbe ! Trouvez-lui une niche fiscale, s’il en reste, et finissons-en.

Concentrons-nous plutôt sur les cas vraiment urgents, à savoir (cet article n’est même pas sur la liste, heureusement que je veille) :

- Les quelques rares espèces qui hantent encore mon porte-monnaie, ça c’est intéressant. Comme je l’avais déjà remarqué auparavant, elles trébuchent et ne sonnent plus… Euh… On me signale que la personne en charge du Ministère des Fins de Mois Difficiles proteste : d’après elle, c’est une tentative de rabotage de ses attributions. Loin de moi l’idée, ce n’était qu’une suggestion, je veux dire une boutade, pardon chère collègue.

N’empêche qu’on a déjà réalisé de grosses économies en écartant les cas douteux ci-dessus, et quand on aura viré le crétin qui a rédigé cette liste, le budget récupéré contribuera à renflouer un peu le portefeuille du ministr… ministère, qui aura besoin de moyens considérables pour mener à bien la noble tâche qui lui a été impartie.

- Pour terminer, juste pour le fun, citons le cas du chef de file des deux faces de tanches dont l’extinction a été évoquée au tout début de cette réunion : il s’agit du sar. Le sar… quelque chose ? Le nom est déjà en train de s’estomper, dites-donc… Ce frétillant louvoyeur* est voué, lui aussi à la disparition dans un peu plus d’une centaine de jours, mais il sera probablement remplacé par une espèce similaire, ce qui ne devrait pas entraîner des changements trop radicaux dans le biotope de la mare politicum.

 

 Fin de cette session, je vous remercie infiniment de votre attention, nous avons assez travaillé pour aujourd’hui. Allons maintenant procéder, mes amis, à l’éradication occasionnelle du homard thermidor et de l’œuf d’esturgeon, deux espèces qui ne sont pas près de disparaître des ministères, mais dont nous devons étudier le cas avec toute l’attention requise.

 

*Louvoyeur : pris dans le sens d’une personne qui louvoie, n’est-ce pas, et non dans celui du dispositif pour enfoncer des tubes dans les fond... mais qu’est-ce que c’est que cette définition ?!?

 

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 08:00

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Des monceaux d'immondices

Claude Romashov

 

 

J’étais assis sur des monceaux d’immondices. Il y en avait à perte de vue. C’était un endroit répugnant et je me demandais dans un brouillard comateux ce que je faisais là.

Les feuilles d’un journal au papier jauni s’envolèrent. Les gros titres parlaient de la grève des éboueurs dite grève des 100 derniers jours. J’eus un ricanement. Quelle ironie pour dire que socialement tout allait mal ! Les affiches du présidentiable maire de la ville s’étalaient autour de moi. Sur fond de nature idylle idyllique, il promettait des mesures efficaces afin d’enrayer la prolifération d’espèces indésirables. Je n’aimais pas le ton de ces slogans mais devais reconnaître qu’ils trouvaient écho auprès d’une population frileuse, réactionnaire et déçue par les partis traditionnels. 

Tout à coup, je perçus un tressaillement. Je retins mon souffle. Peut-être était-ce le vent dans les branches dénudées des arbres ? Le bruit furtif s’amplifia jusqu’à devenir insupportable. Le sol se mit à trembler. La peur m’envahit. C’était un martèlement de pas secs et nerveux. Mon sang se figea dans mes veines. Je n’osais pas me retourner. Une menace allait fondre sur moi et je ne pouvais ni m’enfuir, ni l’éviter.

Ils arrivaient de partout, le ventre énorme et les yeux fous. Un hurlement d’effroi s’étrangla dans ma gorge. Le corps recouvert de poils hérissés, ils se déplaçaient sur leurs deux jambes comme nous. La comparaison s’arrêtait là, si ce n’était l’instinct grégaire qui les faisait se regrouper pour affronter tout individu empiétant sur leur territoire.

Il fallait vite prendre une décision malgré le peu de chances que j’avais de leur échapper. Ils étaient nombreux et bien plus costauds que moi. Je n’avais plus qu’une solution. M’immobiliser sur le sol infect. Si la mort devait arriver, je voulais la regarder en face. Alors je m’assis en tailleur en essayant de ne pas trahir mon angoisse par un geste brusque, une odeur de mauvaise sueur.

La cohorte s’arrêta, un peu décontenancée par mon attitude passive. Celui qui semblait le chef me dévisagea. Je voyais ses yeux à la pupille d’agate interroger les miens.  D’un geste,  il calma ses troupes pressée de fouiller la décharge. Je discernais la moindre de leurs intentions, leurs gestes nerveux et agressifs. Immobile tel un bloc de granit, je vidais mon esprit de toute pensée malveillante. C’est alors que le chef se détourna de moi. Je les intéressais moins que le monceau d’immondices. Ils se jetèrent sur les ordures avec des grognements de satisfaction. Des filets de bave verte coulaient du trou malodorant qui leur servait de broyeur. J’entendais le bruit de leurs mandibules et discernais sous la peau translucide les mouvements des muscles masticatoires. Ils ne faisaient plus attention à moi. Je voulais me lever, fuir mais n’osait pas car ils étaient trop proches. J’observais discrètement ceux de l’arrière garde. Leurs intestins gonflés saillaient sous la peau en vergetures énormes au fur et à mesure qu’ils ingurgitaient les rebuts de la société déshumanisée. Rapidement le tas diminua puis disparut laissant place à des herbes calcinées. L’équipe de nettoyage était d’une efficacité redoutable.  

Ils n’étaient plus que des points noirs à l’horizon. Je me levais péniblement. Mon mal de tête avait disparu et la mémoire se remettait en place. J’étais un jeune imbécile, qui ne voulait pas travailler et encore moins se salir les mains. Je préférais gaspiller mes maigres subsides dans des soirées imbibées d’alcool ou avec des rencontres de hasard dans des tripots de jeu d’où je sortais le moral en berne. Je me rappelai ma minable chambre en ville, le papier peint pisseux, le plâtre qui moisissait comme moisissait la ville croulant sous les ordures depuis la grève des éboueurs. Les habitants se plaignaient des immondices, de l’odeur insupportable et des rats qui envahissaient les caves. Je me souvenais que le maire n’avait pas voulu casser la grève en embauchant des intérimaires qui d’ailleurs  ne voulaient pas de ces emplois.

Lentement, je me remis en marche, j’avançais péniblement dans les rues en évitant le plus possible les détritus qui jonchaient le sol. Un jus noirâtre s’écoulait dans les caniveaux. Il était recommandé de porter des masques. La mairie en distribuait gratuitement mais la population en désaccord avec la gestion de la crise, boycottait toute initiative de sa part. Je m’arrêtais devant le panneau d’affichage et parmi les graffitis obscènes, je déchiffrais une des annonces. Le maire avant d’abandonner ses charges, recrutait toute brigade, même un peu spéciale, qui serait intéressée par le ramassage des ordures avec une prime alléchante à la clef.

Eux, ceux d’en bas comme on les appelait, se moquaient bien de la prime. Ils avaient faim, leur survie était difficile surtout depuis la déconfiture mondiale qui étendait les bras de sa pieuvre sur notre beau pays. Ce jour là, ils étaient sortis en masse des catacombes de la capitale. La population s’était verrouillée chez elle. Eux, c’était les mutants qui grouillaient sous terre. Ceux qu’on ne voulait pas voir. Il était un temps où on les utilisait pour les travaux de terrassement de nos villes puis la crise aidant, on avait banni ces hommes. On les avait enfermés dans les souterrains depuis des années car ils devenaient dérangeants et vindicatifs. On les avait coupés de leurs racines, nié leur intelligence et leurs qualités d’adaptation. Tout ça pour le bien-être d’une société délétère qui allait bientôt payer le prix  de son manque d’humanité et sa mégalomanie. Car ces créatures façonnées par les déchets de notre opulence n’avaient plus rien de créatures civilisées. Malgré mon amnésie ce jour là, j’avais deviné à leur regard, à leur fébrilité, à la bave verdâtre qui suintait de leur orifice nutritionnel qu’ils n’allaient pas tarder à se régaler de nos cervelles ramollies. Des jours effroyables se préparaient et j’étais bien le seul dans cette fichue ville à le pressentir… 

La campagne battait son plein entre petites phrases assassines et grandes joutes oratoires. Ce n’était plus qu’interviews et affrontements dans les journaux télévisés et la France retenait son souffle. J’en avais marre et pourtant j’étais au premier rang du meeting où seraient proposées les grandes lignes du programme de notre candidat et débattue la question cruciale des alliances et les reports de voix. Le service d’ordre, musclé fouillait les participants. Mes cheveux longs et mon allure malingre déclencha leur zèle. L’assemblée badgée, agitait des petits drapeaux. Il entra, décontracté dans un costume de prix qui cachait sa bedaine de bon vivant. Le tonnerre d’applaudissements fit trembler les vitres. Comme le public en transe, Je découvrais, ses talents de rassembleur.

- Mes chers concitoyens, cher peuple de France, le progrès est en marche. Nous voulons un pays où chacun aura le droit d’exprimer ses opinions et de remettre en cause toute politique de caste qui nous a conduits au désastre que vous savez. Cela fait des années qu’on veut nous faire croire que nos institutions marchent bien, que notre pays émerge de la crise, que notre système judiciaire est efficace. De qui se moque-t-on ? Regardez nos rues, envahies de déchets, nos enfants qui s’abrutissent sur des jeux vidéo débiles, le taux de chômage et le pouvoir d’achat qui diminue depuis cette monnaie communautaire dont vous ne vouliez pas…  

L’euro doit disparaître ! C’est inscrit depuis toujours à mon programme. Suivait la longue liste des promesses qui ne seraient pas toutes tenues.  

• Augmentation des allocations familiales, salaire maternel à partir du troisième enfant, réouverture des maternités dans les campagnes, construction de crèches et de nouvelles aires de jeux en vue de séduire l’électorat féminin.            

  Un travail convenablement rémunéré pour chaque français.

• Construire de nouvelles prisons afin d’accueillir une foule de délinquants. Conséquence naturelle du laxisme de nos dirigeants.

  Favoriser l’aide au retour définitif dans leur pays à tout étranger (même né ici)

• Mettre en libre service, des voitures non polluantes et des aspirateurs autonettoyants à chaque coin de rue.

• Murer tous les soupiraux, grilles d’égouts, canalisations défectueuses afin d’éviter la prolifération des créatures qui vivent de nos déchets.

• Et pour conclure se préoccuper de nos chers retraités en construisant des centres d’accueil fermés où ils seront choyés comme il se doit.

Il se gardait bien d’aborder le coût de ses mesures consensuelles. Et l’assemblée subjuguée par sa voix chaude et ses gestes amples ne lui posa aucune question. Mais le clou du meeting restait à venir. Le rideau décoré de sigles tous plus bleu blanc rouge les uns que les autres s’ouvrit comme par magie libérant une créature à l’aspect terriblement humain, si ce n’était un broyeur à la place de la bouche, hermétiquement recousu, les yeux d’agate fixés sur de grosses chaussures de chantier.

- Voici notre dernière trouvaille technologique. C’est un ingénieur français qui l’a conçu. Un homme robot, infatigable au travail et doué d’une intelligence quasi naturelle. Celui-ci est privé d’énergie mais il se recharge ses batteries pour la journée à une borne installée à la porte de son usine attitrée.

Les rideaux furent tirés dans la salle pour la projection d’un court film mettant en scène le robot sur son lieu de travail. J’avais la nausée et sortit précipitamment en bousculant au passage un vigile au regard assassin. Le robot, je l’avais reconnu malgré les couches de peau artificielle rajoutées. Lui le chef de la bande des invisibles, celui qui m’avait laissé la vie sauve.

Je marchais, presque indifférent au sol qui se soulevait sous la colère des êtres emmurés dans les souterrains et entrait dans le parking pour récupérer ma voiture. Le futur élu avait sa place réservée et une magnifique Mercedes comme voiture de fonction. J’aimais les belles voitures et m’approchais discrètement d’elle pour éviter le déclenchement de l’alerte et jetait un coup d’œil à l’habitacle. La stupeur me fit reculer précipitamment. Les sièges de cuir étaient lacérés et sur le dossier du conducteur, je pus lire écrit en lettres de sang :

Pas besoin de passage aux urnes pour que notre temps vienne et ce jour là… Vous connaîtrez le vrai goût de la peur !   

 

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 08:00

jour -92

 

100 choses à faire ou à défaire pendant une campagne électorale

Mes résolutions et autres fantaisies du dimanche

par Franck Garot

 

8.    répondre « casse-toi pauvre con » à toutes les questions

9.    penser que la télévision doit se sentir bien seule

10.  remiser la radio au grenier

11.  remplacer le bonnet blanc par un blanc bonnet

12.  déchirer sa carte d'électeur

13.  demander à Geppetto d'arrêter ses conneries et de prendre sa retraite, les marionnettes pullulent, sans parler de leur nez

14.  venir flâner chaque jour dans le café Calipso


 

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 08:00

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Dans la peau de Duchemin

Benoit Camus

 

 

Pas facile à cerner, le Duchemin ! Des heures d’entraînement à me prendre pour lui, à me glisser dans sa peau d’étriqué, sans que rien de probant n’en sorte. Je stagne à l’étroit dans ses entournures, coincé dans ses encoignures. « Pense premier degré ! » ne cessent de me tarabuster mon attaché de presse et mon communicant numéro 1. Je veux bien mais difficile, quand on est rompu à la réflexion multidimensionnelle. “La réflexion multidimensionnelle”, faut que je le note, que j’en parle à Bertrand en vue d’un prochain discours. Il va être content, Bertrand, toujours à l’affût de mes saillies explosives. Oui, “la réflexion multidimensionnelle”, j’y suis comme qui dirait astreint. J’ai “la réflexion multidimensionnelle” chevillée à la cervelle. Les neurones qui carburent à la démultiplication conceptuelle. Ah, je suis inspiré, aujourd’hui : le slogan spontané, la formule innée.

Des idées simples, me rabâchent mes conseillers, des idées simples ! Autant demander à un pur-sang de virer bourrin ! Je m’y résous, cependant, et avec leur aide, j’ai accouché de quelques unes. Des idées que Duchemin puisse comprendre… et s’approprier… Le mieux : qu’il imagine avoir eu les mêmes ! Oui, le persuader que mes idées sont les siennes. Qu’il s’y reconnaisse ! Genre : les grands esprits se rencontrent… Le plus dur est de se mettre à niveau. Que la ducheminisation du cortex opère ! Il suffit d’en rabattre, me tancent les experts, et de suivre les ornières. La démarche se résume en gros à désigner un coupable. À chaque problème, son coupable. Et pas n’importe lequel, un visible, aisément identifiable… Le coupable : voilà qui frappe la conscience Duchemin. Soudain, tout s’éclaire ! Mais oui, mais bien sûr ! Duchemin est content. Sauf que… méfiance ! On ne l’entourloupe pas, le Duchemin ! Il lui faut l’emballage, aussi !

« Lâche-toi ! » me harcèle mon attaché de presse. « Cause le Duchemin ! » m’enjoint mon communicant numéro 1. Trois syllabes, maximum, par mot ! Un champ lexical réduit à sa plus simple expression. Et surtout : des phrases courtes ! Ajouter à cela des fautes de français et des onomatopées, et le tour est joué ! Comme si c’était évident ! Ils ne se rendent pas compte, mes collaborateurs, à quel point ce langage m’est étranger. « Tu dois apprendre le Duchemin, si tu veux convaincre ! » me rétorquent-ils. Je m’y efforce. Je progresse. Pas assez vite au goût de mon équipe !

Et pareil pour la gestuelle. Il paraît que je suis trop statique. Alors, je bouge. La tête, les épaules, les bras. Je bouge ! Et je touche. « Duchemin apprécie le contact ! » me certifie-t-on. Des tapes dans le dos, des étreintes : des heures durant, je me suis exercé. À me peloter avec mes conseillers, afin d’acquérir les rudiments du Duchemin palpeur. Ainsi, la poignée de main… Sauf qu’en l’occurrence, Duchemin en présente des différentes : des molles, des moites, des râpeuses, des féroces… J’ai donc opté pour un entre-deux et ai conservé la mienne. Toujours ça de moins à bosser !

« On arrive ! » me prévient mon chauffeur. Il se gare aux abords du marché. « Pense Duchemin ! » m’encourage encore le communicant ! Il m’agace, le communicant. Je sais ce que j’ai à faire ! Je prends sur moi. Je me concentre. Je m’exhorte. Je suis Duchemin, je suis Duchemin ! me répété-je. J’aspire. J’expire. Je me détends les cervicales. J’ouvre la portière.

La foule des Duchemin m’attend ! Bon dieu, avec tous les efforts que je consens, ils ont intérêt à ne pas me laisser au bord ...

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 08:00

Jour--94bis.jpg

 

Les deux coqs et la poule. (Fable)

Yvonne Oter

 

Depuis bientôt cinq ans, Coco Ricco régnait sans partage sur une basse-cour soumise à ses diktats. Pas bien grand ni gras, mais l’œil vif, la crête haute, le plumage brillamment coloré, le chant provocant et sonore, il avait su en imposer au peuple des gallinacés. A lui, les gros vers appétissants ; aux autres les grains fades lancés par la fermière. A lui, le beau tas de fumier, chaud, parfumé, haut au dessus du populo de basse extraction. A lui, le droit d’éveiller tout son monde, de proclamer que le jour est levé, d’exiger qu’on se mette au travail sans tarder. A lui, la suprématie absolue sur des sujets pas toujours très satisfaits de ses œuvres, mais qui avaient pris le parti de s’en contenter, faute de mieux. Coco dictait sa loi, le peuple obéissait.

Puis vint Rick. Rick O’Coco, qui n’avait d’exotique que le nom, puisqu’il était natif du même cheptel. Pas bien grand, lui non plus, le plumage bien plus terne que celui de Coco, d’abord beaucoup plus discret, il se mit cependant à contester les options que le roi de la basse-cour tenait à imposer. Son langage insidieux insinuait, déblatérait, déniait, bref poussait à la révolte. Pas de chant claironnant chez lui, mais une intelligence des foules qui lui permettait de titiller les points les plus sensibles de chaque individu. Rick était un fin roublard.

Au début, Coco laissa faire, n’imaginant même pas qu’on puisse écouter les sornettes de pareil animal. Puis, voyant les réactions du peuple qui commençait à chuchoter dans son dos, il réalisa qu’il était temps de couper les ailes à ce début de réaction. Comme il était malin quand même, contrairement à ce que colportait le perturbateur, il n’attaqua pas bêtement son rival de face. Mais à chaque passage, il lui décochait un coup de bec, ou d’ergot, ou d’aile largement déployée. Rick, évidemment lui rendait la pareille, ne cherchant nullement à éviter la confrontation. Et peu à peu, l’ambiance au sein de la basse-cour devint détestable, certains prenant parti pour le champion en titre, d’autres pour le challenger. On vit même quelques échauffourées lors de la distribution des graines, lorsque l’un ou l’une s’estimait lésé dans le partage.

Alors, la poule la plus influente, de bonne extraction, bien née et élevée dans le souci de son rang et de ses idées, proclama qu’il fallait que cesse ce cirque ridicule. Marinella Cotcot, c’était son nom, ne fut pas entendue par les deux belligérants. Ils allèrent jusqu’à snober son intervention sous prétexte qu’une femelle n’avait pas à se mêler des affaires des mâles. Elle pensa en crever de rage et décida de se lancer dans la bagarre. On allait bien voir si une belle poule bien grasse ne pourrait pas damer le pion à deux coqs, certes bien armés, mais un peu chétifs à côté d’elle.

La bagarre fut épique, pleine de rebondissements, de coups francs et de coups bas, de victoires sans lendemains, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, de défaites sans importance, de plaies bénignes ou sanguinolentes, de rodomontades et de cris de dépit ou de douleur. Bref, une série d’épisodes qui eut l’avantage de remettre le peuple en harmonie, chacun étant bien trop occupé à commenter les péripéties du jour que pour en découdre soi-même. Les pigeons juchés sur la clôture comptaient les points. Les dindons de la farce gloussaient lorsque l’un des adversaires s’enfuyait devant les deux autres. Les poussins ne naissaient plus, les poules couveuses ayant déserté le nid pour ne rien perdre du spectacle. La fermière ne pouvait s’empêcher de rire à voir la mine du défait du jour.

La guerre s’éternisa, comme tout conflit qui ne connaît pas de vainqueur indiscutable. A ma connaissance, elle dure toujours. Non sans dommages pour les trois volatiles concernés. Car il est bien connu que dans toute bagarre, chacun y laisse des plumes. Au propre comme au figuré.

 

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 08:00

jour -95

 

Départ

Patrick Denys

 

 

Ça s’est passé le 17 avril. Sandrine avait rendez-vous avec Jean Servais, son manager. Elle est cadre commercial chez Dyna & Partners, une société de services informatiques. Sandrine a trente deux ans, mariée, trois enfants. Dans cette entreprise, d’origine et de culture américaine, les relations sont plutôt cordiales, on se tutoie volontiers et on s’appelle par son prénom. Elle s’est présentée à l’entretien sans appréhension ; elle occupe son poste depuis sept ans et ses rapports avec Jean ont toujours été excellents. Elle est passionnée par son métier et, jusqu’à ce jour, son manager n’a pu qu’apprécier la qualité de ses résultats.

Après les préliminaires d’usage, détente café et bavardages, Jean a brusquement changé d’attitude.

- Sandrine, j’ai une mauvaise nouvelle, a-t-il annoncé en faisant glisser tasse et soucoupe vers le coin du bureau. Nos actionnaires américains ne sont pas satisfaits de nos résultats. Tu comprends ce que ça veut dire ? En clair, ça signifie une coupe sombre dans les effectifs du groupe. Mille quatre cents personnes pour l’Europe, dont quatre cents cadres pour la France ; cinquante dans notre établissement. Je suis désolé, Sandrine, tu es dans la charrette.

Sur le coup, elle n’a pas bien compris, ou plutôt quelque chose en elle n’a pas voulu comprendre, un système inconscient d’auto protection, sans doute, comme ces vannes qui se ferment sous une pression trop forte. Elle a ébauché un mauvais sourire, « Enfin, Jean, c’est une plaisanterie ? »… Mais non, ça ne pouvait pas être une plaisanterie, on ne joue pas avec ces choses là, il y avait sûrement maldonne quelque part, « enfin, Jean, tu connais mes derniers résultats, tu as les chiffres, mes objectifs sont atteints et bien au-delà ».

- Le choix n’était pas facile. Comme il fallait trancher, nous avons retenu comme critère la note obtenue aux évaluations. Tu connais la règle du jeu : A pour les plus performants – B pour ceux qui sont dans les clous. – C pour les autres … ici, on dit les « low performers » ! N’y allons pas par quatre chemins, Sandrine, à la dernière évaluation, tu as été notée « C ».

- Quoi ?

Ce « quoi » a résonné dans tout l’étage. La plupart des portes qui distribuent les bureaux étaient entrouvertes sur le couloir et les tableaux « excell » se sont figés sur les écrans. Sandrine, stupéfaite, abasourdie, se demandant un moment si cela était bien réel. On pouvait entendre maintenant, mais sans trop comprendre ce qui se disait, la voix devenue plus forte, de Jean Servais.

- Je regrette, Sandrine, c’est une décision sans appel. Tes qualités professionnelles n’ont jamais été remises en question…

- Arrête ça !

Maintenant, les cris de Sandrine déferlant dans le couloir, passant toutes les portes.

- Je me fous de mes qualités professionnelles, je veux qu’on parle de mes résultats, tu entends, Jean ?  Parlons de mes objectifs. C’était plus 12 pour cette année, c’est bien ce qui était convenu ? J’ai fait 15 !

On a entendu un long silence.

- Il n’y a pas que les résultats, avait repris Jean, sur le ton de la confidence, il y a aussi l’engagement. Tes résultats sont excellents, on ne revient pas la dessus. En revanche, tu en conviendras, trois maternités en six ans, ça fait beaucoup. Tu vis ta vie comme tu l’entends, personne n’a à en juger. Mais on peut légitimement s’interroger sur tes choix. Les temps sont durs pour tout le monde et notre groupe n’a pas été épargné. Pour être clair, il faut choisir : la carrière ou la vie de famille !

Pendant un long moment, ils n’ont plus rien dit.

- Rassure- toi, a repris Jean, nous avons négocié un  dispositif très ouvert qui devrait te permettre de partir dans de bonnes conditions.

Sandrine n’a pas voulu en entendre davantage. Elle s’est levée ; elle est sortie du bureau sans se retourner.

Dehors, c’était la bourrasque. La pluie et le vent sur le boulevard Haussmann ; la rage au cœur et le désarroi. La vie n’allait pas s’arrêter là, elle ne le devait pas, Sandrine le savait mais, avant de se reprendre, il allait falloir apprivoiser sa déréliction. Comment allait-elle affronter cette nouvelle galère ? Les rendez-vous à l’antenne emploi, l’attitude compatissante et très experte des consultants qui allaient tout lui dire de son « potentiel », de son « profil psychologique », de la pertinence de ses « attentes et motivations », des « opportunités » à saisir. « Vous allez rebondir, Sandrine » … Comment allait-elle affronter le scénario convenu de cette comédie ?

Aux abords de la gare St. Lazare, la fourmilière. En migration, en reptation. Toutes ces existences minuscules dans l’épuisement du soir, une foule venant de loin et de partout ; derrière le Grand Hôtel, deux serveuses font leur pause cigarette dans un coin d’ombre, tailleur noir, petit tablier blanc et bonnet ourlé de cretonne. Au passage du « Quick », effluves discrètes de roses, tout juste une fragrance, « six roses, trois euros la botte », d’où viennent-ils, ces gens, qui brandissent leurs fleurs ravigotées aux aérosols, qui hurlent en roulant les « r » d’euro et de rose ? Le piétinement de la foule, l’engluement de cette marée qui cherche un passage sur les escaliers, les mécaniques et les autres, reptile rampant, grimpant, bousculant. Sandrine se laisse avaler dans l’escalade. Une voix s’excuse quelque part, des travaux en cours, l’annulation d’un train, un accident de personne, un mouvement social, l’agression d’un conducteur. A la sortie de cet étranglement, un crieur de journaux et les titres du soir sur la une : Election présidentielle – Derniers sondages … Plus que vingt jours pour choisir un nouveau chef d’Etat ! Pour quel projet, murmure Sandrine, pour quelle Société ? A quoi bon cette démocratie de marionnettes, quand les ficelles sont tenues par des cyniques ? Il faut choisir, Sandrine, ta famille ou l’entreprise. C’est donc ça, la vie ? Comment a-t-il pu te dire ça ?

Maintenant, la pleine lumière sur les marbres et les parois toutes neuves de la gare. L’éclat soudain et apaisant de cette lumière. Comme un débarquement. Trouver le bon quai pour le retour. Vas-tu te refaire une « vie à neuf » ? Tu es encore libre. Tu as le choix de rester debout, de ne pas te laisser piétiner, de refuser le ressentiment, la passion triste du ressentiment. Poissy, quai 13. Dans une demi-heure, tu vas retrouver tes trois enfants et l’homme que tu aimes. Elle est là, ta vraie vie. Le reste, après tout, est accessoire.

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:00

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Liberté, égalité, fraternité

Jacqueline Dewerdt

 

 

 

Il a de drôles d’idées, Nono. Faire une pause ici, sur le parking du Jarditruc. On a bien besoin de se rincer le gosier, mais c’est pas un arrosoir qui fera l’affaire. Nono, il parle pas. Juste ce qui faut pour le nécessaire, comme il dit. Il s’est arrêté ici. Pas moyen de le faire changer d’avis.

Deux mois qu’on est sur les routes avec Nono. J’étais parti tout seul, sur un coup de tête comme d’habitude. Marre du foyer, marre d’Emmaüs, marre de tout. J’ai piqué le vélo à Jean-Jacques et hop, direction : la liberté. Le lendemain, j’ai rencontré Nono. Maintenant, on pédale à deux. Pour notre veine, il fait souvent beau temps. Moi, j’aime ça, le printemps.

Nono est parti pisser. Je surveille les vélos. On les quitte jamais, on a pas envie que notre fortune s’envole. Tiens à propos d’arrosoir ! Qu’est-ce qu’elle a à me regarder, la vieille qui vient de sortir du Jarditruc avec son arrosoir ? Elle veut ma photo ou quoi? J’aime pas ça, les vieilles qui zieutent. Elle s’est arrêtée. Elle regarde les vélos, elle me regarde. Je vois pas bien son visage. Elle est peut-être pas si vieille que ça.

Nono est revenu. Il a vu, lui aussi. Il m’a donné un coup de coude et m’a fait signe que c’était mon tour d’aller pisser. Mais je m’avance vers la vieille, je veux savoir ce qu’elle nous veut. Nono s’affaire à resserrer les ficelles de son paquetage sur son porte-bagages. C’est un gars tatillon, Nono. Il sait ce qu’il a et où c’est rangé. Avec çà, débrouillard et bricoleur, pas bagarreur. Juste, il parle pas. Je l’aime bien. Pourtant, on m’avait dit : les taiseux, méfie-te.

Ça y est, elle s’approche. Alors là, c’est quitte ou double. La morale ou la pièce. On fait gaffe d’être toujours propre, mais vu le balluchon qu’on trimballe, les gens se doutent bien qu’on n’est pas en train de participer au tour de France. Elle se fout de moi ? Elle me tend son arrosoir.

- Michel ! Quelle surprise !

En fait, elle me tend les bras. Elle rit. A sa voix, je la reconnais. Madeleine. Bénévole chez Emmaüs. On a trié des jouets ensemble. Qu’est-ce qu’elle a maigri. A sûrement été malade. Ça remonte à quelques années. Elle aussi a quitté sa région apparemment.

- Ça s’arrose !

Elle a toujours le sens de l’humour, la Madelon. Qu’est-ce que tu veux qu’on se dise ?

- Comment vas-tu?

- Ça va. Tu vois. On bronze sur les routes.

Nono s’approche pas. Les mains dans les poches, il a pas l’air content. Mais c’est son air, il a jamais l’air content. Je lui fais signe, mais il  bouge pas. Avec la tête, il montre les vélos. Il a raison. Suffit de tourner le dos cinq minutes…

Elle a le temps, Madeleine.

- Ce serait bien l’heure de casser la croûte, non ? Je vous invite. La brasserie en face, ça vous dirait ?

C’est pas tous les jours qu’on a l’occasion. Difficile de refuser. Faudra décider Nono. Et puis :

- On peut pas laisser les vélos.

Comme toujours, elle a réponse à tout, Madeleine. Nous voici attablés, juste derrière la vitrine. Les vélos posés de l’autre côté. Nono s’est assis sur une fesse tout près de la porte, prêt à bondir en cas d’alerte. S’il avait pu il les aurait rentrés. Il est tôt, il y a personne. Il pourrait se décontracter un peu. J’ai fait les présentations. Il a pas dit un mot, pas tendu la main non plus.

On parle du temps d’Emmaüs, des jouets, tout ça. Logé, nourri, blanchi. Le boulot, pas trop fatigant. Mais je tenais à ma liberté. Madeleine ne comprend toujours pas. Elle me rappelle une discussion qu’on avait eue avec Gaston, un vieux de la communauté. Moi, je disais que je me sentais prisonnier. Lui de rétorquer :

- On est libre de sortir, mais on n’en est pas capable. Et sortir pour aller où ? Il faut savoir où aller. Les foyers, c’est juste bon à te faire piquer tes affaires.

- Je te parle pas de foyer, je te parle de liberté.

- A Emmaüs, tu es bien. Tu n’as rien, on ne peut rien te prendre. Mais t’es quelqu’un. Si tu sors, tu n’as plus rien, tu ne sais plus rien faire, alors tu n’es plus rien.

Moi, je me sentais prisonnier, un point c’est tout. Travailler pour rien, autant pédaler. A l’air libre.

 

Madeleine sourit en montrant les vélos:

- Je vois que tu n’as pas changé de point de vue.

Elle veut savoir où on dort. Au petit bonheur la chance, je lui ai répondu. De la chance, il en faut quand t’es sur les routes. Si t’es propre et que tu as l’œil sur tes affaires, tu te débrouilles toujours.

Nono est sorti fumer une clope. Il s’intéresse pas à notre conversation, obsédé par les vélos. Il commence à y avoir du monde et on nous regarde, ça, il aime pas. Je voudrais bien aller en fumer une aussi.

On sort rejoindre Nono ; je me risque :

- Tu sais ce qui nous manque le plus ? Le tabac.

C’est vrai. On finit toujours par trouver à manger et d’ailleurs, le plus souvent on n’a pas faim. Des coups à boire, ça se trouve. Mais le tabac...

- D’ailleurs, si tu veux nous faire plaisir...

Je peux pas m’empêcher de rire en voyant le billet qu’elle me tend.

- Il y a longtemps que tu ne fumes plus, toi. Les cigarettes se vendent pas à la pièce dans ce pays.

Elle rit.

- Tu sais bien que j’aimerais autant que tu t’achètes de quoi manger.

- T’es libre de refuser.

Elle a pas refusé. Je l’aime bien Madeleine, mais j’ai hâte de reprendre la route avec Nono. Lui, il parle pas.

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 08:00

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Concert matinal

par Jean Gualbert

 

Dans un vrombissement sourd qui m’arrache au monde apaisant du sommeil, le réveil sonne. Ce doit être l’aube, à peine, le cocon de la nuit n’a pas encore commencé à dissiper son ombre protectrice. J’émerge de mes rêves, comme on s’arrache à la béatitude d’une douce après-midi de farniente, avec peine, en tentant désespérément de m’accrocher à la moindre parcelle d’abandon. Paresseusement, je m’étire, j’étends bras et jambes à la découverte de l’univers qui m’enveloppe. Le lit est vide, l’espace est mien, sans personne pour hâter cette reprise de conscience que je veux la plus douce, la plus progressive possible. Je baille, puis, défiant le temps qui m’exhorte à sortir de ma torpeur, je me recroqueville et somnole encore quelques minutes. Ah, cette jouissance d’être au chaud, entièrement détendue, confortablement blottie sous mes couvertures… Effacés, les soucis quotidiens, les échos des soubresauts de l’économie ou de vaines querelles électorales, les inquiétudes pour mon avenir professionnel, sentimental. Je profite de ces trop courts instants de bonheur grappillés à une nouvelle journée qui commence, promesses de quelques autres moments de plaisir qu’il me faudra arracher au quotidien, si précieux pour agrémenter une existence tranquille et routinière, si nécessaires à l’équilibre de mes sentiments, de mes émotions.

Le soleil vient de se lever, il fera splendide aujourd’hui. Ces minutes de sommeil dérobées m’ont fait le plus grand bien. Que la vie est douce ! Je suis zen, reposée, pleine d’énergie, d’optimisme. Dehors, les oiseaux baignent le jardin de leur mélodieux concert matinal. Un réveil en musique, quoi de mieux pour démarrer la journée ? La nature est si généreuse, me comble tant par la résonance qu’elle offre avec ma paix intérieure… J’essaie de reconnaître mes préférés, les grives, les rouges-gorges. Peut-être même, si la chance me sourit, le discret rossignol qui habite les haies du fond de mon potager. Depuis toujours, je les aime, les oiseaux. L’hiver, je prends grand soin de les nourrir, je leur choisis leurs friandises préférées, graines assorties, boules de graisse, couennes de lard ; l’été, je ne me lasse pas de les admirer dans ces magnifiques réserves qui les abritent, sur les chemins de la forêt de Bondy où j’aime à passer mes dimanches. J’apprends à reconnaître leur chant, je m’amuse de leurs conflits, de leurs stratégies subtiles pour dérober au voisin le ver le plus gras, le fruit le plus sucré ! Finalement, ils ne sont pas très différents de nous, aux prises avec leurs difficultés quotidiennes, mais toujours prêts à célébrer leurs joies, à faire admirer leurs plus belles plumes.

Mon bel enthousiasme retombe vite. Rien de cette délicate euphonie à laquelle j’aspirais. Les merles ont pris le dessus, avec leurs cris batailleurs, leurs pépiements stridents. De minables boules de plumes d’un noir sorti de l’enfer, que des yeux d’un jaune sournois et un bec querelleur à l’immonde pâleur flavescente me rendent odieux ! Les voir chasser mésanges et rouges-queues, mettre la pagaille dans l’harmonie de ma pelouse me hérisse. Leur tintamarre agressif et moqueur m’assourdit ! Quelle cacophonie, pour de si petits animaux ! Ils ne respectent rien, troublent comme par défi tant le réveil laborieux des jours de semaine que le repos dominical ou la sieste estivale des citadins épuisés. Inutiles, fainéants, malpropres, bagarreurs, ces volatiles médiocres sont la disgrâce du monde ailé.

Naturellement, la sarabande des merles continue. Et comme par hasard, juste sous mes fenêtres, pas chez la voisine ! Cette blonde plus stupide que la plus bornée des linottes, dont je dois supporter les jérémiades à longueur d’année. Cette demeurée perverse qui guette mes moindres faits et gestes pour les rapporter aussitôt au quartier tout entier. Cette feignasse qui perd ses journées à ne rien faire de plus utile que d’enquiquiner son monde.

Et cela piaille, cela criaille…  À croire que c’est ma maudite voisine qui me les envoie, juste pour m’embêter. On s’imaginerait dans un film de Hitchcock !

Tchiiip ! En voilà au moins un que je n’entendrai plus…

Je souris en pensant à mon chat, déjà en chasse de bon matin. Quel charmant compagnon, nous nous comprenons si bien ! Comme moi, il apprécie le confort d’un coussin douillet, la chaleur enveloppante d’une sieste prolongée. Il faut le voir, à l’heure du repas, inspecter le contenu de la boîte que je lui ouvre. Monsieur ne mangerait pas n’importe quoi, non, il lui faut le plus succulent. C’est un épicurien à mon image, qui adore se pelotonner dans mes bras en ronronnant de plaisir, à ses heures seulement. Mais c’est un faux pataud, malheur à qui le sous-estime ! Plus que tout, son instinct de chasseur, sa manière de se fondre dans le paysage, d’approcher ses proies sans que rien ne laisse deviner sa présence, puis de bondir et de leur briser la nuque en un seul mouvement me fascine. Quelque part, je suis d’humeur très féline, aujourd’hui.

Allons, une douche revigorante, un café bien chaud, et c’est parti pour une journée pleine de promesses.

 

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