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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 08:00

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Belinda, 9 jours après la fin du monde.

Dominique Chappey

 

 

Quatre ans qu’il me fait tourner en bourrique, mon gros Roger. Qu’il passe tout son temps libre dans le jardin. On ne part plus en vacances. Pas le temps, plus les moyens. Quatre ans que Monsieur s’est pris de passion pour le bricolage, la maçonnerie, l’électricité. Qu’il veut tout faire tout seul, il n’a confiance en personne, surtout pas dans les artisans du secteur.

– Tu comprends Belinda, il faut quand même que ça reste confidentiel.

Marre.

Le forage du puits pour l’eau potable, le terrassement et les tonnes de béton, les voisins qui croyaient qu’on se payait une piscine, des milliers d’euros d’équipements, des portes blindées au système ventilation. Une véritable obsession. Sur la fin, il ne me touchait même plus. Obnubilé par son calendrier.

– Tu me remercieras Belinda, nos efforts seront récompensés. Nous repartirons ensemble dans un monde neuf.

Mon cul.

Les conserves, le lyophilisé… Il a entassé de quoi tenir deux ans en complète autonomie. À deux. Tout seul et froussard comme il est, il va faire durer ses rations le plus longtemps possible.

J’ai fait marche arrière. Au dernier moment. Pas une intuition, non, je n’y ai jamais cru à ses histoires. Pas envie de jouer les taupes, tout simplement. Quand je suis revenue, ça faisait plusieurs heures qu’il s’était terré dans son trou. J’ai failli l’appeler. Lui dire que tout ça, c’était de la blague. Que le grand jeu était terminé, qu’on pouvait tirer un trait sur toutes ces conneries et recommencer à vivre comme avant. Que ça y était, on était le jour d’après et que justement, le jour d’après, il le repassait à la télé, pour rigoler. Et puis la colère est arrivée, petit à petit. Une rage. Ras-le-bol de la bêtise en général et de la sienne en particulier. Plus un gramme de patience et d’empathie pour mes contemporains qui s’endormaient les neurones avec des histoires à dormir debout. Qui s’inventaient des croque-mitaines pour pouvoir vivre en continuant de baisser la tête. Marre de ma lâcheté, marre d’avoir peur. Je ne pouvais pas passer mes nerfs sur tout le monde. Il a payé pour tous les autres.

Il y a un système d’alarme. Un interphone d’urgence qui peut s’activer de l’extérieur pour communiquer avec l’intérieur du bunker. Je l’ai bousillé. Deux caméras et un périscope. Je les ai bousillés aussi. À grands coups de pelle du jardin. Pareil pour l’antenne de sa radio.

Le hublot du sas blindé, je l’ai occulté avec ce qu’il restait de peinture. Au fond de son trou, le téléphone portable ne passe pas. Il faut que je pense à acheter un brouilleur. Un truc qui perturbe les ondes. On ne sait jamais. Et puis, si ça ne parvient pas à me calmer, pendant que j’y suis j’utiliserai peut-être les derniers sacs de ciment et les parpaings qui ne lui ont pas servi pour refaire la terrasse, juste au dessus de son gros nez de crétin. Histoire d’être tranquille. J’aime pas gâcher.

Il n’est pas mort, mais enterré. Ça n’empêchera pas sa pension de retraite de tomber tous les mois. Je vais pouvoir rattraper mon retard.

Deux ans de vacances. Peut-être plus.

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 08:00

Jour+2

 

Roger, 8 jours après la fin du monde

Dominique Chappey

 

 

J’ai crié. J’ai appelé. Sur le seuil de la première porte du sas, j’ai tenu aussi longtemps que j’ai pu. L’alarme du bunker a sonné. J’ai dû me résoudre à fermer la première porte, puis la seconde. La mort dans l’âme. Je ne sais pas ce qui lui a pris. J’avais tout prévu, tout expliqué. Je lui faisais confiance, après toutes ces années. Je croyais qu’elle avait compris. J’ai dû faire une erreur quelque part. Dans le manuel de survie, ils insistent pourtant sur ce point : la seule variable incontrôlable. Le facteur humain. Irrationnel et imprévisible.

Hélas, tout le reste s’est déroulé comme prévu. Ça n’a pas été long à venir. Le jour même, les éléments se sont déchaînés ou bien c’est l’hystérie collective qui a pris le pouvoir. Je ne sais pas. Mes capteurs extérieurs n’ont pas tenu plus de trois heures. Plus d’antenne, d’interphone, de caméras. Même le hublot blindé du sas est devenu opaque. Je n’ai aucune idée de ce qui se passe au-dehors. Ça doit être le chaos. Je n’ose penser à ce qui a pu arriver à Belinda. Cette décision folle de ne pas me rejoindre, au dernier moment.

Surtout ne pas céder à la tentation de sortir prématurément, c’est la règle numéro un du manuel. Ils vont être nombreux dehors, les imprévoyants, à vouloir me déloger et profiter de mes réserves, de mon refuge. Ne pas sortir, ne pas répondre, quels que soient les moyens qu’ils utilisent pour me convaincre d’ouvrir la porte. La ruse, la pitié, la force. Le bunker possède une double enceinte de confinement. Si jamais, on devait en arriver là, j’ai de quoi les recevoir, un petit arsenal qui les ramènera à la raison et me débarrassera des pilleurs.

Je me suis préparé pendant de longues années. Je n’aurai pas fait tous ces sacrifices en vain. Je ne dois pas me laisser aller, par respect pour la mémoire de Belinda. Le planning quotidien à suivre, les procédures. Trois heures de dynamo par jour pour maintenir les batteries en charge. Tester la qualité de l’eau du forage. La filtrer au besoin. Veiller au recyclage des déchets. Je dois m’astreindre à suivre une routine dont dépend ma survie.

Le manuel est formel. Six mois d’isolement total pour laisser le temps faire son œuvre et se débarrasser des plus faibles. Ensuite, seulement, lancer les premiers messages vers l’extérieur si la radio le permet. Les plus méritants auront survécu. Les survivants devront tenter d’établir un contact, s’organiser pour reconstruire le monde de demain.

Une contamination radioactive massive peut prolonger le confinement. En cas d’absence totale de signes de survie extérieure, la marge de sécurité avant toute tentative de sortie est de deux ans. Sans Belinda, j’ai suffisamment de réserves pour tenir deux fois plus longtemps.

Deux ans de patience. Peut-être plus.

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 08:00

Refuge.jpg

 

 

L’étoffe des héros

Emmanuelle Cart-Tanneur

 

 

Robert !

Robert !!!

hmmm... quoi ?

Ça y est !!

Ça y est quoi ?

On est le 22 !

hmm... le 22 ?... Ah ! Le 22 ! Ça y est alors ??

Ça fait une heure que j'essaie de te réveiller... La fin du monde, c'est pas ce qui va t'empêcher de dormir, hein ? Oui, le 22, le jour d'après le 21 !

Et... Dis donc, ma Raymonde, on dirait ben qu'on est toujours là !

Mais oui ! Ça a marché ! On a réussi !!

Champagne ! Va dans le caisson du fond, y'en a trois caisses de douze...

Ah, mon Robert, toujours si prévoyant...

T'as vu ça, ma grosse ? Eh oui, ton bonhomme a pensé à tout !

Quand même, faut que je te le dise, j'étais pas sûr qu'il résisterait, c't'abri...

Tu veux rire ? Technologie suisse, mécanismes de troisième génération, j'ai pas lésiné : tout l'héritage des gosses y est passé !

Pour ce qu'ils en ont besoin, maintenant, les gosses, de toute façon...

Eh ouais... Quand ils ont refusé de venir nous rejoindre avec leur marmaille, je me suis dit deux choses : de un, on aura plus grand et plus beau ; et de deux... tant pis pour eux !

Hahahahaha ! Tu me feras toujours mourir de rire, mon Robert !

Tant mieux, ma grosse... parce qu'on est ensemble pour un bout de temps maintenant !

Rien que toi et moi... mon rêve de jeune fille... moi qui chougnais de ne jamais pouvoir profiter de toi, avec les gosses ! On va enfin s'occuper de nous...

Romantique, ma Raymonde, hmm ? C'est vrai que c't'ambiance, bien au chaud entre six murs de béton de trente centimètres, ça vous crée tout de suite une intimité...

… et plus un chiard pour venir interrompre un moment coquin... Viens là mon Robert, je sens qu'on va se le faire perso, notre petit feu d'artifices !

 

(sonnerie de téléphone)

 

Boudiou ! Qu'est que c'est donc ?

C'est pas ton téléphone, Robert ?

Ma doué ! Ya quelqu'un dehors, Raymonde ! On est pas les seuls survivants !

Mon Dieu, réponds vite, je brûle de communiquer avec ce qui reste de l'Humanité !

Nous sommes de la race des élus, Raymonde ; et ce moment est solennel : l'un des tous premiers coups de fil entre élus !

 

(il décroche)

 

Allo ?

Papa ?

Quoi ?

Papa ?? C'est toi ?

Mais... Bon Dieu, oui ! Qui veux-tu que ce soit ? Mais... t'es pas mort ??

Mais enfin Papa ! Où es-tu avec Maman ?

On est dans l'abri, nom de nom ! Mais toi ? Comment en as-tu réchappé ??

Papa, mais tu délires ou quoi ? Réchappé à quoi ??

A la fin du monde, pardi ! Ta mère et moi, on a fait ce qu'il fallait !

Papa, il n'y a PAS eu de fin du monde ! Tout est comme hier, et comme avant-hier ! Mais il faut que tu me dises où tu es !

Nom de Dieu, mais on est dans l'abri, au fond du jardin !

Dans l'abri ???

Ouais... sous la piscine... En fait c'était pas une piscine que j'ai fait creuser... Sous le linéaire, y'a une trappe : c'est l'entrée du sas... Mais...

Ne bougez pas  Je viens vous chercher !!

 

(quelques minutes plus tard, de part et d'autre de la porte, chacun au téléphone)

 

Papa ! Je suis là !

Moi aussi, je suis là. Mais où donc, boudiou ?

De l'autre côté de la porte ! Papa, ouvre !!

Peux pas...

Quoi, peux pas ??

Y'a un code...

Oui, je le vois bien ! Des chiffres, et des lettres ! Donne-moi le code, Papa !

Quatre chiffres et deux lettres, oui ; j'ai décidé ça avec l'ingénieur...

Mais quels chiffres, et quelles lettres ??

Papa !! Réponds-moi, enfin !

Sais plus...

Tu ne... sais plus ???

Nan. Oublié...

C'est pas vrai !!! Bon... restons calme... Ton système, Papa, il est électrique, n'est-ce pas ? Je vais disjoncter et je reviens...

Inutile : j'ai mis des batteries éternelles...

Des... batteries éternelles ??

Nouvelle technologie – réalimentation par réutilisation de notre chaleur corporelle...

Non !! Ne me dis pas que...

Si. On ne pourra ouvrir que quand on sera tous les deux canés. À moins que...

… à moins que quoi ?

On ne trouve le code...

Le code ? Avec comme toute info deux lettres et quatre chiffres ? Mais ça fait au moins...

2 milliards 176 millions 782.336 combinaisons possibles. L'ingénieur me l'a dit.

Non !!!

Si. Alors c'est vite vu : faut commencer tout de suite à les essayer, une par une ! Tu commences ? Je vais annoncer la nouvelle à ta mère...

Papa !!!!!

 

(dans l'abri)

 

Mauvaise nouvelle, ma grosse : y sont pas morts...

Qui ?

Personne ! On s'est fait avoir par les Mayas. Si je les retrouve ceux-là, je leur colle mon poing dans la trogne, je t'assure !

Bon, alors on fait quoi maintenant ?

J'y ai réfléchi... Le môme a de quoi s'occuper.. D'ici qu'il nous ouvre on a bien le temps toi et moi... On a des réserves pour trente ans... Si on profitait un peu, tous les deux ?

Mon Robert... J'ai toujours su que tu avais l'étoffe d'un héros... Enfin seuls !! Viens par-ici que je te bécotte pour fêter ça !

J'arrive, ma grosse, avec les flûtes : et Champagne !!!

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 08:00

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Qu’on en finisse !

Joël Hamm

 

Dehors, on les voyait partout, mobilier humain pourrissant à même le sol, image affligeante mais nécessaire d’un avenir menaçant promis aux résignés, tous ceux qu’on maintenait encore en survie pour assurer les tâches quotidiennes et consommer les sous-produits qu’on leur vendait. Certains étaient dotés d’uniformes, policiers et soldats entraînés au carnage. De braves esclaves, ils ne posaient pas problème. On pouvait en acheter des millions. Et en tuer autant s’il le fallait. Hélas, cette organisation montrait ses limites...

Mélancolique, il se fit couler un bain de lait d’ânesse dans une baignoire de porphyre, admirant son reflet repu dans l’or des robinets. Il s’était passé trop de temps depuis le déclenchement du Plan par le Consortium. Les résultats étaient décevants. Bien sûr, en Afrique et en Asie les choses allaient bon train ; les virus et la famine s’alliaient à la guerre pour hâter le programme. Ailleurs, la Démocrature décevait. Si la pauvreté reculait – les pauvres n’ayant même plus la force de se reproduire – ceux qui avaient encore les moyens de se nourrir crevaient trop lentement. Cet hiver, le froid et la faim en avaient tué seulement quelques centaines en Europe. Puisque le réchauffement climatique allait s’aggraver, on n’en aurait pas fini avant des décennies. A moins que la sécheresse, les catastrophes climatiques et leur cortège de désastres soient une aide, mais il ne le pensait pas. Trop d’incertitudes. Même les moyens politiques et scientifiques avaient montré leur inefficacité. L’alimentation percluse de chimie, les radiations et les catastrophes nucléaires, la pollution de l’air et des nappes phréatiques, la répression armée, l’impossibilité matérielle de se soigner étaient des moyens d’actions désuets pour éradiquer la multitude. Quant à la fin du monde promise par les Mayas, elle n’avait pas provoqué la vague de suicide attendue. Il avait failli profiter de cette date pour déclencher un cataclysme atomique d’envergure mondiale mais le risque était trop grand d’y passer aussi. Depuis cette fausse prédiction, la mort continuait son travail mais toujours à un rythme bien plus mou que celui de la vie. Le nombre devenait affolant. Ils seraient bientôt 9 milliards à encombrer la planète de leurs carcasses débiles, pompant les dernières gouttes d’eau, ravageant les plantations plus sûrement qu’une invasion de criquets.

L’époque n’était plus aux tergiversations. Il devait trouver une solution radicale pour éliminer 99,99% des pauvres et n’en garder qu’un cheptel domestiqué et corvéable à merci. Après tout, on avait seulement besoin de leurs terres et des richesses de leur sous sol. Il allait y réfléchir et mettre dans le coup les 1200 milliardaires de son club. Il était temps qu’ils se mouillent. Sinon, eux non plus ne pourraient jamais sortir du bunker.

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 08:00

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Putaing !

Yvonne Oter

 

 

- Comment ça va, Madame Di Gregorio ?

- Moi, ça va, ça va... Mais c’est mon mari qui ne va pas.

- Votre mari ? Et qu’est-ce qui lui arrive ?

- Vous connaissez Toni, même que c’est lui qui a changé la robinetterie de votre douche ?

- Oui ! Toni, l’homme qui ne peut pas dire trois mots sans ajouter « putaing » !

- Ben justement, ma pauvre, il ne peut plus !

- Il ne peut plus quoi ?

- Il ne peut plus dire « putaing ».

- Comment ça ? Et ça lui est venu d’un coup ?

- Oui ! Je vous explique toute l’histoire. Nous étions à table le 21 décembre dernier, en train de manger le minestrone que mon mari aime tant. Nous avions laissé la télé allumée parce que Toni voulait suivre les infos en direct, savoir ce qu’on racontait sur la fin du monde, vu qu’il y a des pays qui sont à 12 h. 21 avant nous, n’est-ce pas ?

- Pardi, des régions bien loin de chez nous. Mon Henry a fait pareil avec la télé, ce jour-là !

- Oui da ! Mais on n’entendait parler de rien de particulier dans ces pays-là, pas de catastrophe, de tremblement de terre, d’éclipse de soleil, de tsunami, de volcan qui explose, d’incendie de grande ampleur, d’inondation, rien. On voyait juste les ministres ou présidents de chaque pays raconter leurs bêtises, comme quoi il ne s’était rien passé de particulier chez eux, mais les bêtises des hommes politiques, on est habitué, ça n’étonne plus personne.

- C’est en soi une catastrophe, mais quotidienne.

- Alors, entre deux cuillerées de minestrone, Toni a regardé sa montre : 12 h. 22. Et il s’est esclaffé : « Putaing, on s’est bien foutu de nous avec la fin du monde ! ». Enfin, c’est ce qu’il a essayé de dire, parce que le « putaing », il n’est jamais sorti !

- Oh !

- Comme je vous le dit ! Et à la place, sa langue s’est mise à tourner dans sa bouche, comme une girouette par vent d’autan ! Sept fois, Madame Dubois !

- C’est pas Dieu possible ?

- Si ! Même que tout de suite après, il a voulu dire « Putaing ! Mais qu’est qui m’arrive ? ». Pareil : le « putaing » est resté calé et sa langue s’est remis à faire la toupie ! Avouez que ça perturbe. Au début, moi, je n’y croyais pas trop, je lui disais « Toni, arrête de faire l’idiot ! Ça ne me fait pas rire ! ». J’ai compris que lui non plus ne riait pas car il a tenté de m’engueuler et, à force de « putaings » refoulés, un filet de sang lui coulait de la bouche au menton. Pensez, la langue qui tournicote sept fois à chaque « putaing » de mon Toni, à toute vitesse, elle finit par se cogner contre les dents et par se blesser.

- Et alors ?

- Ben alors, depuis, il déprime. Il ne parle plus, vu qu’il ne peut pas s’empêcher de sortir le mot interdit à chaque phrase. Il ne regarde plus la télé, parce qu’il ne supporte pas d’entendre parler les autres. Il ne sort plus, pour ne rencontrer personne. Il reste pendant des heures assis devant le feu de bois à regarder les flammes, et parfois, je vois couler une larme de ses yeux d’ex-bon vivant. Il faut le comprendre, le malheureux, mais pour moi, ce n’est plus une vie non plus.

- Vous avez consulté ?

- Il paraît que ce n’est pas un cas unique. D’autres subiraient des phénomènes encore plus surprenants. Le médecin ne m’a pas dévoilé les secrets qu’on lui avait confiés, mais il avait l’air assez effaré. Et votre Henry, puisqu’il semble que seuls les hommes sont atteints, vous n’avez rien remarqué de spécial ?

- Pour le moment, non. Mais, à Noël, il m’a bien étonnée. Il a assisté à la messe de minuit avec moi, lui qui n’avait jamais mis les pieds dans une église, et il y a prié avec une grande ferveur. Sur le moment, j’ai mis ça sur le compte des nombreux verres de vin chaud qu’il avait bus avant de partir, pour lutter contre le froid. Maintenant que vous me parlez de votre Toni, je me pose des questions…

- Jésus, Marie, Joseph ! Voilà-t-y pas la sainteté qui s’abattrait sur nos hommes ? Il ne nous manquait plus que ça ! C’est vraiment la fin du monde pour de bon !!!

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 08:00

Fin-monde-Noel.jpg

 

 

Noël, 4 jours après la fin du monde.

Dominique Chappey

 

 

Je comptais quand même dessus pour en finir proprement. Le grand saut collectif m’épargnait les commentaires affligeants. Il permettait un point d’arrêt sans photo dégradante dans les magazines à scandales, sans colonne nécrologique sentencieuse dans les journaux bien pensants. Un truc net et sans bavure. Big Boum badaboum ! Oh ! Oh ! Oh ! Même pas le temps de polémiquer, on n’en parlait plus. C’était rangé, bien plié au fond de la galaxie à droite en sortant. Un petit tas de poussière à glisser sous la moquette. Prochain arrêt à l’humanité suivante, si jamais le phénomène osait réapparaître ailleurs, un jour.

 

Et puis ça remplaçait le courage qui me manquait pour tout plaquer et les envoyer balader. Au lieu de ça, j’ai endossé de nouveau mon costume et je suis reparti en tournée, le rouge aux joues. Les dents serrées, je continue à me taper ce boulot idiot, ma fierté enfouie bien profond dans ma poche avec mon grand mouchoir à carreaux par-dessus. Et ne croyez pas que c’est pour épargner mes salariés et sauver ma petite entreprise. Il y a longtemps que je ne suis plus mon propre patron et que les salariés ne sont plus les miens. La liquidation totale. Oh ! Oh ! Oh ! Ça ne m’aurait pas gêné.

 

Le fonds de commerce était déjà plus ou moins américain depuis la création. La délocalisation dans le nord, le folklore scandinave, c’était essentiellement pour des raisons fiscales, et puis aussi beaucoup pour l’image de marque. Mais depuis le rachat en bourse par l’Empire du Milieu, on est reparti de zéro. Plus un gramme de savoir-faire local. Tout fabriqué aux antipodes par des millions de petits esclaves jaunes. Oh ! Oh ! Oh ! Bois de déforestation certifié, plastiques issus de la pétrochimie biologique, usines à effet de serre garanti, que du sérieux à durée de vie très limitée, bradé bon marché, livré conteneur cargo géant. Et là-haut, tout au nord, mes petits lutins, tous désœuvrés, parqués dans des réserves à neige, shootés à l’alcool de renne 24 h sur 24.

 

Les nouveaux actionnaires n’ont conservé que le décorum et la poudre aux yeux. Un attelage de fonction et moi, un vieux bonhomme qu’ils promènent dessus quand ils ont besoin de booster les ventes. Fin de carrière placardisée en VRP de luxe.

De quoi je me plains ? Finis les cheminées mal ramonées, les toits glissants, les nez gelés. Basta les gosses restés à l’affût derrière le canapé qui vous filent les jetons alors qu’on est déjà sur les nerfs avec une journée de 30 h d’affilée à prendre les fuseaux horaires de vitesse pour tout boucler en une seule nuit. Plus jamais obligé d’avaler ces tonnes de substances euphorisantes pour garder les yeux ouverts. Oh ! Oh ! Oh !

Les substances euphorisantes, j’ai conservé l’habitude. Addiction aux méchantes petites pilules qui font rire, après des années de soda caféiné sponsorisé, j’ai vraiment touché le fond. Et évidemment, je n’ai pas pu me débarrasser des effets secondaires. Ce rire idiot et agaçant qui me prend à tout bout de champ. Oh ! Oh ! Oh !

 

Je ne fais plus grand-chose maintenant, il faut bien se faire à l’idée que l’essentiel du boulot est sous-traité. Rapport à l’explosion du volume de commande. C’est curieux, malgré la crise, les sans-le-sou persistent à offrir des cochonneries à leurs gosses. On se demande comment ils trouvent l’argent. Et puis les plus riches ne lâchent pas l’affaire, de peur de se faire rattraper par la mouise, ils mettent les bouchées doubles. Alors heureusement Internet, les commandes en ligne, les évasions fiscales et les intérimaires précaires, c’est pas fait pour les chiens.

 

À tout prendre, j’aurai préféré le bruit qui courrait. La grosse explosion pour balayer tout ça. Rudolph, mon renne à nez rouge, celui qui parle, passe son temps à me répéter que je ne suis pas responsable. Mais je n’y peux rien. Quand je regarde ce que je suis devenu. Oh ! Oh ! Oh !

 

J’ai honte.

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 08:00
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Highway to hell
Ysiad
 
Je ne connais pas vos aspirations ni de quoi vos songes sont faits, mais pour ma part, j’attendais beaucoup de la fin du monde. Vraiment beaucoup, je vous l’avoue. Longtemps j’ai espéré très fort qu’en ce jour fatidique du 21 décembre, je serais exemptée d’aller bosser. Car si la fin du monde devait faire quelque chose pour moi, c’était bien celle-ci.
 
En me réveillant je me suis dit que quelque événement cataclysmique surviendrait sur le trajet, qu’il y aurait du déraillement dans l’air, du hasard, de l’imprévu, pourquoi pas une lame de fond, et c’est dans cet état esprit que j’ai pris la direction du métro avec en tête l’air de Highway to hell. Or il ne pleuvait même pas, ce qui est contradictoire avec l’idée d’un gros déluge que j’étais en droit d’attendre de la part des amérindiens, et j’ai espéré que la terre trouve le moyen de s’arrêter de tourner subitement, que tout se fige, clac ! Rideau, fin de la représentation, tout le monde descend, la suite sur une autre planète. Comme je me rapprochais des grands boulevards, j’ai constaté que les gens sortaient vivants du métro, avec, sur les visages, la même expression lasse que je connais bien pour arborer la même, alors je me suis forcée à sourire pour conjurer toute cette tristesse, et j’ai descendu l’escalier qui mène aux tourniquets, en guettant à chaque marche le grand big bang de fin. En passant le tourniquet je n’ai eu aucun problème, mon Pass Navigo a marché au quart de tour, toujours pas d’explosion en vue en descendant l’escalier, et rien à signaler lorsque les phares du métro sont apparus au fond du tunnel. Je commençais à être déçue.
 
A la station Saint-Augustin, j’ai bien eu un petit espoir ; le métro s’est arrêté, longtemps, sans raison majeure. Il y avait beaucoup d’effervescence sur le quai, des agents revêtus de leur gilet jaune parlaient dans des hauts parleurs pour inciter les usagers à libérer les strapontins et à laisser entrer les voyageurs, et l’attente s’est éternisée. On était tous là à la subir, avec l’affiche en noir et blanc du visage odieusement souriant de Carla Bruni faisant de la publicité pour un casque – comme s’il fallait inciter les gens à s’isoler encore un peu plus, dans une ville où le quidam qui ne porte pas d’écouteurs constitue l’exception à la règle –,  et j’ai vu le moment où tout sautait, booouuum, gravats, poussière, néant, dilution générale. L’explosion était sur le point de se produire lorsque cet imbécile de métro a redémarré. Je suis sortie à la station suivante, histoire de taquiner le destin ; j’ai grimpé les marches, j’avais deux rues à traverser et quelques pas à faire, il se passerait forcément quelque chose, un typhon devant le Monoprix, mais rien n’est arrivé hormis le 80, dans lequel je suis montée.
 
Comme l’autobus marquait un très long arrêt à Saint Philippe du Roule, je me suis dit que cette fois c’était la bonne et que je la tenais, ma fin du monde. L’exaspération montait sur les visages et à nouveau, j’ai attendu qu’une explosion survienne, une bonne grosse explosion de derrière les fagots, eh bien toujours pas, le chauffeur nous a demandé de descendre, le bus était en panne. J’ai repris un autre autobus en direction de la Tour Eiffel. J’eusse espéré d’elle qu’elle ait au moins la tête dans les nuages, mais rien de tout cela. Elle était tout d’une pièce, bien campée sur ses quatre fers, pour une fin du monde c’était franchement décevant, et bien sûr, toujours pas de gros déluge en vue. Je suis arrivée saine et sauve devant l’immeuble, même l’ascenseur était en état de marche, alors j’ai fait le vœu qu’il ait la bonté de se décrocher, mais il est monté d’une traite sans marquer aucun arrêt pour me cracher au sixième étage, où m’attendait le chef de service avec sa tête d’énarque.
 
Ce n’est pas parce que les fêtes approchent qu’il faut trouver le moyen d’arriver en retard, m’a-t-il dit de sa voix nasillarde, et c’est là que je l’ai vraiment regrettée, la fin du monde, tout en espérant très fort qu’il aille se faire voir chez les Mayas.
 
 
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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 08:00

Jour-1.jpg

 

Aller-retour

Patrick L'Ecolier

 

C’était notre première fin du monde. Un évènement unique à ne pas rater, avaient affirmé sans l’ombre d’un doute les spécialistes de la question. Avec Juliette, on était sur le qui-vive, d’autant qu’à soixante-treize ans, une fin du monde, on n’en reverrait certainement pas une autre de notre vivant.

On avait tout préparé. On est comme ça avec Juliette, ce n’est pas parce qu’on arrivait au bout qu’il ne fallait pas faire le ménage et laisser tout en désordre. On avait fait une liste pour rien oublier. Faire la vaisselle, la poussière, les carreaux, le parterre, les lits, repasser le linge, débarrasser le frigidaire, donner les restes aux chats du quartier, sortir le chien, vider la poubelle, ranger les papiers, préparer un thermos et des chocolats au cas où, prendre une douche, se raser, s’épiler, arroser les plantes, couper l’eau, fermer le gaz, régler les factures, envoyer un SMS à Tatie pour son anniversaire, annuler le rendez-vous chez le kiné, prévenir les assurances, les impôts, les voisins, le syndic, charger la batterie du portable, éteindre la télé, déconnecter la boîte noire, tirer les volets, mettre un mot sur la porte, la clef sous le paillasson, la voiture au garage, retirer de l’argent au distributeur, acheter le journal, passer au cimetière, mettre des fleurs à Prosper, à Clémence, à Edmond, à Isidore, Gilberte, Amélie, Maxime... Après, on a arrêté la liste du cimetière, on n’aurait pas eu le temps de tous les voir.

Avec Juliette, on sait comment ça se passe les grands évènements. Pour avoir une chance d’être bien placé, il ne faut rien laisser au hasard. La veille, on avait reconnu les lieux au centre du village et choisi de se poster sur le promontoire près de la fontaine. Juliette, qui est toujours très avisée, avait collé des postits « réservés aux anciens» sur le muret qui l’entoure. Le maire qui passait par là avait l’air catastrophé. On a ri.

Pour une fois, les gens ne s’étaient pas précipités et on a pu s’installer à notre aise. Apparemment, il n’y avait rien de prévu avant le soir, car toute la journée les gens n’ont fait qu’aller et venir sans s’attarder. Au couchant, on commençait à avoir de légères palpitations cardiaques avec Juliette. Heureusement qu’on avait prévu les chocolats. On était bien contents d’en croquer pour faire aller les derniers instants.    

Sur le coup des vingt heures, on a bien cru que ça y était. Des petits groupes s’étaient formés sur la place. Quelques élus dépêchés allaient de l’un à l’autre en serrant des mains. Des hommes étreignaient leurs femmes, mais on les sentait mal à l’aise, nerveux. Le panneau des infos express venait de s’allumer. Une horloge numérique affichait un compte à rebours. Rien d’autre. Ça faisait bien dix minutes qu’on était tous plantés à regarder les secondes s’égrenées quand quelqu’un a crié : ça colle pas ! Ça colle pas, je vous dis, faites le compte, on nous a juste programmé la fin de l’année.

On a scruté le ciel, écouté le vent, senti la terre. Il ne se passait rien. On a demandé aux gens de passage s’ils avaient vu quelque chose, entendu quelque chose, perçu quelque chose...  Rien. Juliette qui n’a pas la langue dans sa poche a insisté, mais quand même, y a pas rien, après tout ce qu’ils ont promis, parce que quand même si y a rien, ça va pas le faire. Les gens, ils ne savaient pas trop quoi dire, un haussement d’épaules par ci, une moue dubitative par là, des yeux ronds, des bouches pincées... puis c’est venu brusquement, comme une tornade. La place a résonné de cris, de ricanements, d’insultes, de menaces... Le pugilat a commencé quand un élu a brandi un bras d’honneur en direction du boucher qui pestait sur son manque à gagner. Avec Juliette, on s’est dit que si c’était comme ça la fin du monde, ça n’allait pas changer grand chose. Et on est rentré.

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 12:12

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Bon, alors, c’est à quelle heure ?

Dominique Guérin

 

 

Et la réponse est : 8.3.2.10.15

Soit 8 baktuns, 3 katuns, 2 tuns, 10 uinals et 15 jours pour ceux qui savent lire le maya dans le texte ou plus exactement qui ont la traduc de leur roue calendaire. Soit encore : le 21 décembre 2012 (impossible d’y échapper, médiatiquement parlant) avec horaire différent suivant les « chapelles ». Flou temporel de mauvais aloi pour les visionnaires sans boule…

Car bien sûr, y’a interprétation plurielle comme dans toute prédiction.

Quoique les dérives du savoir sciento-matheux alliées à la crédulité humaine puissent traumatiser les paranos, moi ça me fait plutôt rigoler. Je pourrais donc sans souci dormir sur mes deux oreilles si je n’étais insomniaque chronique.

D’où ma décision d’affronter ce non-événement in live au lieu de me coltiner le comptage des moutons ou une rediff à la télé. Mon reality show en quelque sorte…

Prudent, j’ai d’abord consulté mon pote Google qui m’a illico fourni quantité de sites administrés par autant d’honorables chercheurs que de brindezingues illuminés. Guère plus fiables les uns que les autres, vu qu’on est tous dans l’expectative.

Je me méfie. L’Apocalypse selon Saint Jean annonçait déjà la fin du monde pour l’an mille et son exégèse a fichu une inutile pagaille chez les moyenâgeux chrétiens lambda ! De telles situations sont légion dans notre Histoire. La plus humoristique date du 11 août 1999, jour où Paco Rabane se ridiculisa avec sa révélation cousue de fil blanc. Du vécu qui, je m’en souviens, a nourri d’esclaffements quelques repas partagés entre amis… Faut savoir rire de tout quand le diable, finalement, ne danse pas sur nos tombes.

Jeudi minuit. La seconde suivante : rien. J’accorde à la trotteuse le bénéfice du doute. Qui sait si ma montre n’a pas un chouïa de retard sur l’horloge universelle.

Minuit cinq. Vendredi bien sonné. Moi, toujours sain et sauf dans le fauteuil du salon, sous le lampadaire halogène à deux abat-jour. J’ai privilégié le mode liseuse à l’éclairage général et je reste l’œil scotché aux aiguilles fatidiques sous l’unique lampe allumée. On n’est jamais trop prudent… Si « aujourd’hui » doit exister avec son irrémédiable lot de « demains », autant agir comme « hier » et réaliser des économies d’énergie. Je suis très pavlovien quand j’y songe…

Je répertorie les infos googueuliennes. Prochaine étape : 7 heures. Pourquoi ? Parce que… c’est le Maya Mundo Maya qui le dit, pardi. Ce vendredi 21 à 7 h du mat’ dans mon salon, il sera pile jeudi 20 minuit heure locale chez eux. Leur B.B.B. (Bing Bang Bis) nous est promis dans un futur immédiat qui me renvoie à un passé tout aussi immédiat. Au secours ! Je repense aux quatre-vingt jours de Philéas Fog qui n’en avait accompli que soixante-dix neufs pour son tour du monde… Stop. Je ne vais pas recalculer les fuseaux. Jules Verne a forcément blindé sa démo.

7 heures. Je me lave les dents. Rien de neuf sous le soleil absent. Je suis déjà habillé, costume-cravate-chaussettes Carnet-de-Vol. Go !

Au bureau, personne ne moufte. Chacun est tout ce qu’il y a de plus vivant, donc soumis à un timing de dingue, donc corvéable à merci. Pas une minute à consacrer à la fin du monde ; d’ailleurs on n’y croit pas, et quand bien même… Serait-ce vraiment une cata au regard du tas de boulot à abattre quotidiennement ?

Pause déjeuner. La grande aiguille de ma swatch attaque la treizième minute du cadran. J’ai le ketchup qui dégouline en savourant ce qui ne sera pas mon dernier Big Mac. Si, bien sûr, l’éradication totale était réellement prévue pour 12 h 12, instant hautement propice du solstice d’hiver, sic ! le Huffington Post . Théorie chère aussi à l’écrivain John Mayor Jenkins, cet illustre inconnu. Mais encore ? Je m’essuie les doigts, trouve la rue bruyante, hâte le pas vers le bureau, glisse un euro compatissant à Misère, l’éternel clodo dont le bien nommé clébard s’appelle Job, me retrouve assis devant ma pile de dossiers à traiter -d’urgence !-.

C’est reparti pour un tour. Pas de quoi pleurer mais pas de quoi se réjouir non plus.

L’après-midi s’écoule, s’achève, devient crépusculaire. Nulle alerte au chaos n’en a perturbé le traintrain.

Courtes vibrations désagréables le long de ma cuisse. Je dégaine mon portable. Lydie a tapoté un SMS laconique : « libre dimanche seulement ». Raté pour notre week-end d’amoureux. Tant pis, je me contenterai du jour du seigneur, à condition que Dieu nous prête vie.

Je n’ai pas sommeil. Ni faim. Je bouquine. Un polar. J’ai tort. Le suspens me tient éveillé…

Vendredi minuit. Le 21 décembre capote enfin dans la nuit noire.

Qui pour se sentir hors de danger ? Qui pour s’imaginer l’avoir échappé belle ? Combien de gens pour avoir ajouté foi à cette fable ? A quand les presciences Incas ou Aztèques ou Olmèques ou XXX pour relayer la Grande Peur Foutraque ?

L’après fin du monde est sur rails. Hélas, je n’entraperçois pas de nouveaux aiguillages…

Alors que, à la réflexion, le cauchemar prédit aurait pu nous offrir l’occasion d’une belle renaissance !

Je n’ai plus d’autre alternative que mon lit. Mais je freine des deux pieds. La faute à Google. Car si on se réfère à l’écrivain Luc Mary, en ajoutant une poudrée d’astronomie à la sauce maya, l’apothéose solaire nous explosera à 00 h 32.
Aujourd’hui. Samedi 22 décembre 2012.

Une petite demi-heure à patienter… ça vaut le coup de rêver encore un peu.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 20:00

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On ne joue pas avec le ciel

Patrick Ledent

 

 

On était au bistrot. On fêtait ça. On parlait fort. Moi, je restais en retrait, prudent. J’étais un solitaire. Le patron, Maurice, entretenait l’ambiance :

– Quels cons, ces Mayas !

– Moi, ce que je ne comprends pas, répliqua Georges, l’intellectuel, c’est l’intérêt de tout ça.

– Qu’est ce que tu déconnes encore, Einstein ? dit un buveur.

– Ben oui, c’est vrai, quel intérêt les Mayas avaient-il à prédire une fin du monde à si longue échéance, plus de 15 siècles après, ça ne tient pas la route.

– De toute façon, y avait pas de route, jeta l’ivrogne de service.

Il eut droit à un éclat de rire qui le surprit : il n’y était pas coutumier.

Mais Antoine, un pragmatique, recadra le débat :

– Ben tiens ! Ils n’allaient quand même pas prédire ça pour la semaine suivante, voire l’année suivante, voire dix ans plus tard. Et se cailler la laitance en attendant. Chocotter tous les matins en matant le ciel, tu parles d’une existence ! En tablant sur mille cinq cents ans, par là, j’ai pas les comptes et on s’en fout, ils étaient peinards, les gars. Pouvaient écluser leurs pintes à l’aise. Ça ne serait pas pour leur pomme, la fin du monde.

Une explosion de rires accueillit l’analyse, pertinente. Georges accompagna le mouvement, quoiqu’avec sa réserve habituelle.

Quand les rires s’apaisèrent, il reprit :

– D’accord Antoine, mais c’était quoi leur intérêt, si ce n’était pas faire peur ? Foutre les jetons, parfois, ça peut servir. En politique, par exemple, y en a qui ne vivent que de ça. Mais foutre les jetons avec une prédiction hors de portée, ils n’avaient rien à y gagner, les prédicateurs précolombiens.

– Pourquoi voudrais-tu qu’ils eussent eu quelque chose à y gagner ? osa un autre.

– Ustucru, toi-même ! jeta l’ivrogne qui, décidément, vivait son heure de gloire.

Georges calma un début de rigolade en répondant sérieusement à la question :

– Parce que rien n’est gratuit. En cinquante ans, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui lançait autre chose qu’une connerie gratuitement, sans rien attendre en retour.

– Ben justement ! C’t’une connerie ! répliqua Antoine, avec ce bon sens qui était sa signature.

– La preuve ! approuvèrent tous les autres, en levant joyeusement leur verre.

Georges laissa passer le temps du toast, avant de poursuivre :

– Bon, ok, ils se sont trompés, mais ce n’est quand même pas une connerie.

– Explique !

– Ils n’ont pas sorti ça comme ça, les Mayas. Ils avaient des mathématiciens, des astronomes. On ne sait pas exactement le niveau atteint par leur civilisation en astronomie, il y a des zones d’ombre, mais il ne fait aucun doute qu’ils en connaissaient un rayon, à commencer par celui de la terre…

Il marqua un temps, fier de son jeu de mots. Mais personne ne le releva. Il reprit, déçu :

– Bref, soit ils se sont trompés, soit on a mal interprété leurs calculs. Mais en tout état de cause, c’est clair, ils étaient sérieux.

– Excuse-moi, Georges, mais je ne te suis pas, dit Antoine. Qu’est-ce que tu cherches à nous dire ?

Georges soupira, non sans prétention.

– Je répète : primo, ils n’avaient rien à y gagner ; secundo, ils étaient sérieux. Donc, par conséquent…

– Par conséquent ? le pressa Antoine, toujours un peu agacé par son côté docte.

– Par conséquent, la fin du monde, ce n’est pas du pipeau. Bon, ce n’était pas hier, j’admets. Et après ? Il ne pourrait s’agir que d’une très légère erreur de calcul. Ou d’une très légère erreur d’interprétation. C’est ça que je veux dire !

Là, il avait jeté un froid. On vit quelques verres à demi-levés qui furent prudemment reposés sur le zinc. La question suivante ne fut qu’un murmure, quasi collectif. Impossible de savoir qui la posa :

– Qu’est-ce que t’entends par « légère », Georges ?

– Ah ça… Ah ça, c’est un mystère, fit l’intéressé en buvant posément une gorgée et savourant son effet.

Nouveau silence.

– Dis voir, Georges, attaqua doucement Antoine, passablement exaspéré. Qu’est-ce que tu cherches à faire ? Nous foutre les jetons ? Et si c’est le cas, c’est quoi ton intérêt, à toi ?

 

Depuis mon coin, à l’ombre, je l’ai senti vaciller, sur ce coup-là, Georges. Il jalousait le bon sens d’Antoine, à raison. Antoine était vif, saisissait la balle au bond, quand Georges, sans être laborieux, ne connaissait pas la spontanéité. Du coup, Antoine lui volait parfois la vedette.

C’était le moment de sortir de l’ombre et de jouer ma carte. Je me suis levé et j’ai toisé Georges. On ne s’aimait pas, depuis toujours. Carence d’atomes crochus. Y a pas de remède contre ça.

– Tiens ! Patrick ! Tu te réveilles ? a-t-il ironisé. C’est vrai que sur les grandes questions…  

J’ai laissé courir.

Lui, c’était l’intellectuel fort en gueule, moi, le taiseux. Je le laissais toujours bonimenter, très peu pour moi. Mais il savait que je pouvais le moucher, à n’importe quel moment. Mes bases étaient plus solides. Et là, pas con, il sentait que ça allait tomber. De fait :

– Et s’ils ne s’étaient pas trompés, les Mayas, Georges ? Je veux dire, pas trompés du tout. Pas d’un jour, pas d’une heure…

– Il est con ou quoi ? questionna-t-il à la cantonade en me désignant.

Il réclama le silence d’un geste un rien hautain, comme d’habitude :

– Moi, je veux bien, Patrick. Mais qu’est-ce qu’on fait là, alors ? On y aurait réchappé ? Juste nous ? Serais-tu en train de me dire que tout flambe dehors ? Que si je passe la porte, je vais griller comme un homard ?

Il eut son petit succès. La métaphore était plaisante, j’en convenais, moins par son originalité que par son anachronisme, il est vrai.

– Non, Georges, rien de tout ça. Je veux juste dire que si tu passes cette porte, tu seras mouillé.

– Waouh ! Putain ! Y en a là-dedans !

Il se permit de me tapoter le front du bout des doigts. Mauvais ça…

– Tu parles, que je serais mouillé, génie ! Il pleut à seaux.

– Justement, Georges, il pleut. Tu vois…  T’y arrives quand tu te donnes du mal.

– Qu’est ce que tu veux dire ?

­– Rien d’autre que ça. Qu’il pleut…

– Ben oui, et alors ?

Ah quel bonheur, il me mangeait dans la main, là, le petit Georges.

– Et alors on est là, on devise et on attend que ça cesse. Sauf que…

– Sauf que quoi ? Mais merde, accouche !

Un pur moment de bonheur, sa tronche, livide :

– Sauf que ça pourrait bien ne pas cesser. Ou durer une quarantaine de jours, par là, ça suffirait… Et ça ne serait pas la première fois, d’ailleurs.

Là-dessus, j’ai vidé ma bière et je suis sorti. J’avais givré les verres, certain. Je sentais la glace se former derrière moi. J’ai ricané. Ça valait bien une douche !

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