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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 08:00

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Au cœur de l’apocalypse

Claude Bachelier

 

 

Bien cher ami,

J’espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé, physique autant que morale. Pour ma part, le physique va plutôt bien : à quatre-vingt-quatorze ans, je ne peux pas demander l’impossible. Par contre, pour le moral, ça, c’est autre chose. Vous savez que j’ai toujours été quelqu’un d’optimiste, mais pour le coup, depuis l’élection du nouveau Président, j’ai, comme on dit un peu familièrement, « le moral dans les chaussettes. »

En effet, depuis que le cardinal Henri de Brignan a été élu Président de la République, tout est bouleversé. Permettez-moi de vous décrire en détail la situation. Sans toutefois trop m’appesantir.

Le premier geste politique du nouveau Président a été de nommer l’iman Cheik Abdul El Rackary Premier Ministre. Ce dernier a composé son gouvernement avec uniquement des personnalités toutes issues du monde religieux : cinq catholiques, dont le ministre de l’Éducation Nationale ; quatre musulmans, dont le ministre de l’Intérieur ; quatre juifs dont le ministre des Affaires Etrangères ; deux protestants, dont le ministre de l’Économie ; un témoin de Jéhovah, ministre de la Santé ; un mormon, ministre du Commerce et un sikh ministre des Armées. Et bien sûr, pas la moindre femme.

Vous me direz avec raison que ce n’est pas vraiment une surprise, de Brignan l’avait annoncé bien avant d’être élu. Et, hélas, personne ne peut nier qu’il a été élu dès le premier tour avec plus de 65% des voix.

Cela dit, et sans être mauvais perdant, cette élection, exclusivement via internet, me paraît suspecte. D’abord parce que ce sont des entreprises américaines liées au Tea Party et à la Congrégation Saint Nicolas du Chardonnet qui les ont mises en place, organisées et contrôlées. Ensuite, parce que ce sont des chaines de télévision contrôlées par Civitas qui ont annoncé les résultats, deux heures avant la fin du scrutin.

Mais, de toute façon, triche ou pas, l’époque est à la religion : les églises, les mosquées, les temples, les synagogues ne désemplissent pas. Il y a même une liste d’attente longue comme le bras pour aller à Lourdes. Sans parler de celle pour se rendre à La Mecque. Et ce phénomène, hélas, n’est pas que français. Tous les pays se sont donnés des gouvernements religieux, y compris l’Albanie, c’est dire ! Gouvernements élus à de fortes majorités, via internet, comme il se doit ! Je n’explique pas ce phénomène. Je me souviens quand même qu’il a commencé au début du siècle. Il y a deux ans, j’avais signé des pétitions et même défilé à plusieurs reprises pour dénoncer une directive de la Commission Européenne imposant le vote électronique dans tous les pays de l’Union Européenne. Mais pétitions et manifestations n’ont servi à rien, d’autant qu’elles n’ont pas rencontré les succès escomptés par leurs organisateurs.

Cette épidémie de religiosité est planétaire, vous le savez, j’imagine. Après l’Amérique du Nord – les Etats Unis sont dirigés par un mormon, le Canada par un sikh et le Mexique par un prêtre issu de l’Opus Dei – c’est l’Amérique du Sud qui s’est abandonnée dans les bras des catholiques et des évangélistes, imitée en cela par l’Amérique Centrale. Même chose en Asie, livrée aux bouddhistes de toutes obédiences. Quant à la Russie, il y a belle lurette que l’Église orthodoxe avait placé ses pions en la  personne d’un ancien officier du KGB qui s’est effacé lorsqu’elle lui en a donné l’ordre.

En Afrique, tous les pays sont dirigés par des évêques ou des imans. La seule différence avec les autres pays, c’est que les religieux qui n’ont pas été élus accusent ceux qui l’ont été d’avoir organisé des fraudes massives. Encore que tous n’ont pas été élus puisque la pratique du coup d’état est encore bien pratiquée là-bas. De ce côté-là, rien de nouveau sous le soleil.

Le paradoxe – mais en est-il vraiment un ? – est que seuls les États qui ont échappé à ce tsunami religieux sont les États communistes : la Chine, le Vietnam, la Corée du Nord et Cuba, là où vous résidez.

À partir de ce constat, certains chez nous affirment que la Démocratie ne fait pas le poids face aux religions. Il est vrai que même la France, malgré la loi de 1905, a été submergée.

D’ailleurs, à peine nommé, le gouvernement a organisé un référendum où deux questions étaient posées : « voulez vous que la Loi de séparation entre les églises et l’État soit abrogée ? » et « acceptez-vous la nouvelle Constitution qui fonde la VIe République ? »

Le « oui » l’a emporté dans les deux cas à plus de 80%. Donc, maintenant, la France est devenue la fille ainée des religions !

Au début, on était plutôt dans le « tout le monde il est beau, tout le monde, il est gentil. » Mais cela n’a pas duré : dès la mise en place de la nouvelle Constitution, tous les syndicats, tous les partis politiques, toutes les associations ont été dissous. Sauf celles et ceux qui, selon les nouvelles autorités, « pensent bien. »
De nouvelles pièces d’identité ont été imposées sur lesquelles doit obligatoirement figurer l’appartenance à une communauté religieuse. Comme par hasard, ceux qui se déclarent « sans religion » mettent un temps infini à recevoir le document pourtant indispensable, car les contrôles dans la rue par les policiers du service dit des « bonnes mœurs » sont permanents et tatillons. Ceux qui ne peuvent prouver leur identité sont emmenés au poste, manu militari !

Les fonctionnaires sans appartenance religieuse ont été licenciés, y compris les universitaires, les diplomates, les militaires ou les magistrats.

Toutes les bibliothèques ont été purgées de leurs ouvrages jugés licencieux par tout ce que notre pays compte de grenouilles de bénitier, regroupées dans le « Conseil Supérieur de la Litterrature. » Rien que la dénomination de ce groupuscule fait froid dans le dos. Ce conseil n’a pas encore fixé la date des futurs autodafés, mais je ne doute pas que cela ne devrait pas tarder.

Chaque entreprise, y compris les plus petites, est tenue de laisser à ses salariés le temps nécessaire pour leurs prières quotidiennes. Les cantines publiques – il n’en reste qu’une centaine sur tout le territoire – ou privées se doivent de tenir compte des différents interdits religieux pour composer les repas.
Toutes les fêtes nationales, du type 14 juillet ou 11 novembre ont été supprimées au profit des fêtes religieuses. D’ailleurs, les jours de congé religieux ont explosé, chaque église voulant avoir les siens propres. Étant entendu cependant qu’un musulman ne pourrait être en congé pour Noël ou qu’un catholique ne pourrait l’être pour l’Aït Al-Kabïr. Ce qui n’est pas sans désorganiser nombre d’entreprises et de commerces.

Les femmes, bien sûr, ont été renvoyées dans leurs cuisines. Elles peuvent encore voter, mais le mari se doit de contrôler le vote. Le mari, car seul le mariage est reconnu, toutes autres formes d’union entre homme et femme est prohibée. Quant à la contraception, elle est rigoureusement interdite, et je n’évoque même pas l’avortement, redevenu un péché mortel et comme tel voué aux gémonies célestes et poursuivi devant des tribunaux religieux ! Il est inutile de préciser que les homosexuels sont particulièrement pourchassés et tous les mariages qui les concernaient ont été annulés. 

La liste est encore fort longue de tous ces bouleversements. Et je préfère en rester là, je ne voudrais pas vous importuner avec cette liste à la Prévert.

Vu mon grand âge, personne ne peut me faire un trou là où j’en ai déjà un. Vous voudrez bien excuser cette familiarité, mais elle me rappelle trop cette liberté de ton de ma jeunesse, celle où l’on pouvait chanter la carmagnole ou les filles de Camaret ou lever le poing au ciel sans qu’un cureton ou un ayatollah ne vienne me faire sa morale ou m’envoyer dans un camp de rééducation religieuse.

Malraux aurait dit que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». À supposer qu’il l’ait vraiment dit, il ne pouvait imaginer combien il avait raison et surtout l’ampleur que cela prendrait !

Tout ça pour vous dire, mon cher ami, que je compte demander l’asile politique aux autorités politiques de Cuba et que je compte bien avoir votre aide pour faire aboutir ma demande.

 

Bien à vous.

Votre dévoué,

VH

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 08:00

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Jackpot

Alain Emery

 

 

Cette fois, j’ai eu de la chance : je suis sorti juste à temps de prison pour la fin du monde. Parce qu’on dira ce qu’on voudra mais je connais peu de combines qui rapporte autant avec si peu. Quand on arrive à conjuguer la trouille et la connerie, c’est le jackpot assuré.

Au fond, si je suis là, aujourd’hui, allongé sur une des plus belles plages du monde où ne sont autorisés à se vautrer que les gagnants du loto et les évadés fiscaux, je n’ai pas de mérite. Je dois tout à ma bonne étoile. C’est dans le journal et par hasard que j’ai découvert l’article qui précisait que l’Apocalypse n’épargnerait que quelques endroits sur le globe, pour la plupart inconnus. Et moi, futé comme je suis, j’ai dit : Et pourquoi pas mon grenier ? C’est ni plus ni moins une idée de génie. Je n’ai pas peur des mots. Du reste non plus, d’ailleurs. Parce qu’il en faut, de l’audace, pour monter une arnaque pareille. Surtout quand il s’agit de faire croire à des types pleins aux as que s’ils me confient une partie de leur oseille et qu’ils se planquent à l’heure dite dans mon grenier, à condition d’y rester au moins deux semaines, ils échapperont au carnage. C’est énorme. C’est d’ailleurs pour ça que ça fonctionne au petit poil. La preuve : j’en ai plumé 86. Attention, sans leur faire de mal. Je suis un véritable escroc. Je laisse aux fanatiques religieux et aux courtiers en bourse le soin de pousser les braves gens au suicide. Je ne saigne pas, je ponctionne : je leur ai laissé à tous assez de pognon pour se refaire après le 21 décembre… J’avais vraiment tout calculé. Enfin presque. Dans la précipitation, j’avais omis qu’avec tout ce beau monde, on dépassait les sept tonnes de barbaque. C’est beaucoup pour un grenier du début du siècle. J’étais déjà planqué ici, échoué sur le sable, quand j’ai appris la nouvelle. J’aimerais pouvoir jurer qu’ils n’ont pas souffert mais j’en doute. Pour un pro de mon gabarit, c’est toujours un coup dur de se planter à ce point-là mais j’essaie de relativiser. Après tout, comparé aux Mayas...

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 09:00
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 En plein dans le mille ! 
Au dixseptième jour après la fin du monde, force est de constater que du côté de Calipso nous sommes toujours là et tout prêt d’entrer dans une nouvelle ère avec la parution aujourd’hui du millième numéro. Notre pigeon voyageur, chargé d’annoncer l’évènement s’est hélas envolé un peu tardivement hier soir et tous les invités n’auront malheureusement pas le temps de prendre leurs dispositions pour participer à la fête. C’est pourquoi cette page restera ouverte les prochains jours pour celles et ceux qui auront envie d’ajouter leur grain de sel. (merci de passer par assocalipso@free.fr).
Mille mercis aux poètes, nouvellistes, chroniqueurs, illustrateurs et commentateurs qui viennent ici partager leurs passions. Merci aux centaines de milliers de visiteurs anonymes qui ont fait une pause café à Calipso au cours de ces dernières années.
 
 
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  Danielle Akakpo 
 
 
 
Aujourd’hui 7 janvier…
Au fil des mots et des photos
Au revers d'une image convenue
A rebours d'une idée reçue
 
A point nommé tambour battant
Au bout des rimes et des contre rimes
Au fond des bouteilles lancées à la mer
 
Au fil des mots et des photos
… Calipso a mis dans le mille

Merci Patrick pour ton café dans lequel il fait bon s'exprimer.
Ysiad
 
 
 
Quand ils l'eurent fait mille fois, la nymphe Calypso retint Ulysse par le bras, s'agrippa à son cou et lui souffla dans l'oreille : "Encore !"
Oui, encore !!! Benoit Camus
   
       
Hiver
Claude Romashov
 
Le vent furibond
Secoue des arbres spectres
Aux branches noires.
 
Le gel a figé
L’étendue morne des champs
Nuées de corbeaux.
 
Dentelles de givre
Fleurs gravées sur la vitre
Souffle de buée.
 
Le chat enroulé
Ferme ses yeux d’ambre
Chaleur du foyer.
 
       
       
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Au loin la deux millième...
Promesse de belles nouvelles et de merveilleuses rencontres littéraires...  Martine              
 

 
  
Millième ?
Millième !
Mille, millénaire, fin du monde ?
Que non, que non ! Nous sommes dans les cent premiers jours après.
Vive Calipso et ses écrivains ;  belles écritures,  coups de griffes,  humour et  sérieux, tout y est. Vive Calipso et son concours qui m’a donné confiance et m’a encouragée à continuer à écrire. Vive Calipso et son barman, son dynamisme, ses illustrations toujours si belles, bien choisies en harmonie avec les textes.
Toutes mes félicitations à l’occasion de la naissance de Zonaires.
Bon anniversaire et belle année à tous. Jacqueline Dewerdt
   
 
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Calipso, c'est la vedette ! Poupoupidou !
  Claudine Créac'h 
 
 
 
 
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  "Un bouquet d'anniversaire spécial pour Calipso qui nous incite si souvent à chausser nos pataugas et nos crampons pour partir en voyage ! " Laurence Marconi
 
 
Calypso, MILLE nuits déja !
- C'est la nouvelle SCHEHERAZADE...   
Jean-Claude Touray
 
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Castor Tillon 
 
 
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Voici mon humble obole pour fêter Calipso et te dire mille mercis, à toi qui donnes à foison ! Sylvie Dubin

 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 08:00

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Feu l’humanité

Jordy Grosborne

 

La nuit est tombée et la majeure partie des fenêtres de l'immeuble sont closes. Les appartements qu'elles cachent semblent inhabités. Une seule baie témoigne d'une activité humaine et semble veiller sur la noirceur du monde en rayonnant d'oranges arabesques au rythme d'une vieille lampe à pétrole.Jamais cette lumière ne s'éteint, car un vieil homme y est attentif, nuit et jour, au point de ne savoir qui veille sur qui. Leur flamme réciproque vacille, tremble, s'effiloche dans un trait à la blancheur cadavérique et repart contre toute attente dans un bel élan cuivré. "Tant qu'elle éclaire, je vois. Je vois et je vis", susurre l'homme dans un souffle dont la flamme s'empare, s'enroulant autour avec toute la tendresse dont un vieux couple peut faire preuve, et comme s'il s'agissait du dernier. Mais ce soir, il est inquiet pour l'astre illuminant son univers. Peur que cette flamme ne chavire, que la veilleuse ne s'endorme et l'abandonne seul dans le noir. Il a entendu parler de la fin du monde et redoute le désastre. Oh ce ne sont pas ces prédications ridicules qu'il craint, il craint ceux qui les croient. Sa lampe a besoin de combustible, et elle a besoin de son regard à lui, de son attention de chaque instant pour perdurer. La fin du monde… Foutaises ! À son âge, on a connu tant de mondes, et tant de fins. Il y a parfois plus à s'effrayer des commencements que des fins, des avancées que des immobilismes, des opinons communes que des sans opinion, des joies galvaudées que des tristesses sincères, de la jeunesse folle que de la vieillesse endolorie, de son voisin indifférent que d'un soldat sans conviction. La fin du monde est chaque jour, quelque part, pour quelqu'un, sans que cela n'enraye en rien la marche de la masse. Son monde à lui c'est cette flamme, à laquelle il parle chaque jour pour préserver sa mémoire. Il lui raconte leur rencontre, un soir de 1914, lorsqu'un homme le découvrit bébé, abandonné à la seule lueur bienveillante d'une lampe. La guerre qui s'ensuivit fut la fin du monde, mais le monde a survécu, et lui aussi. L'enfant criait dès qu'il faisait noir, alors on posait la lampe allumée devant ses yeux et il s'endormait, comme si la flamme lui parlait d'un autre monde qui ne s'écroulait pas. C'est à la lumière de cette lampe qu'il écoutait dans la cave les messages de cet homme d'au-delà de la Manche qui lui expliquait un quart de siècle plus tard que, même si un monde s'était effondré, un autre était là, prêt à naître dans un sanglot long, à l'automne. La lanterne brillait de mille éclats le jour de son mariage, posée sur une marche de l'autel. Elle pleurait d'étincelles lorsque sa femme mourut, non sans lui avoir murmuré qu'elle serait toujours dans le feu de la lanterne pour lui réchauffer l'âme. Cette flamme est son amie, son épouse, son enfance : elle est lui, elle est l'humanité tout entière et il en est le gardien.

Sa flamme l'a toujours protégé, mais,aujourd'hui, devant ses placards vides de pétrole et d'allumettes, il redoute avoir manqué à ses devoirs. Il prend pourtant tout le soin possible à tenir ses comptes dans son cahier à la reliure de cuir, mais sa mémoire peine désormais à suivre et, ce soir, il a oublié de faire des réserves. "Un oubli, un seul oubli durant toutes ces années", maugrée-t-il. Il glisse vers la fenêtre. Le froid est vif dehors et il n'attend que sa sortie pour le saisir. Il est si fatigué, si seul, si vieux... L'abattement le gagne, mais son épouse murmure des mots complices à sa conscience, alors, il acquiesce. La flamme doit perdurer, pour l'humanité. Il enfile une pelisse, saisit écharpe et chapeau et sort affronter ses semblables. Juste quelques allumettes et un peu de pétrole, c'est tout ce qu'il faut à son bonheur. Heureusement l'épicerie d'à côté est encore ouverte, mais les mètres sont des kilomètres à son âge. Il s'y engouffre finalement, grelottant. "J'ai la berlue", marmonne-t-il. Devant lui, les étagères sont quasiment vides. Seules restent des décorations de Noël surréalistes au milieu de ce néant. Mais point de nourriture ni, surtout, d'allumettes ou de pétrole. Voilà ce qu'il redoutait. La bêtise a fait son œuvre et les gens ont fait des réserves à n'en plus finir dans la crainte du dernier jour ! Un homme vient vers lui, le prend par le bras. "Faut rentrer chez vous, Monsieur. La fin de monde, il semblerait que cela soit vrai. Vous n'écoutez pas les infos ?" Non, il n'écoute pas les infos. Il regarde et discute avec sa flamme. Il observe le monde qui l'entoure. C'est bien suffisant pour apprendre ce qu'il y a d'important à savoir. Le vieux secoue la tête, essaie de se libérer le bras, mais l'autre ne le lâche pas. "Mettez-vous à l'abri ! Un volcan a explosé en Islande…". Mais le vieux se sort de l'étreinte et déjà il se dirige vers une station-service plus loin espérant que la meute de catastrophistes n'aura pas fait razzia de tout. Un volcan, les cons. Ca sert à ça un volcan, ça dort, ça se réveille, puis ça dort, puis ça se réveille. Ca a le cœur qui bat quoi, pas la fin du monde pour autant, sauf si le monde se limite à des pistes d'aéroports. Il arrive les pieds gourds à la station, mais des pancartes "à sec" l'accueillent violemment. "Ce n'est pas possible !". Une grande enseigne clignote encore à quelques dizaines de mètres. Une rafale de vent emporte son chapeau, et la neige commence à tomber. Il regarde son galurin tourbillonner et disparaître de sa vue. Ses derniers cheveux blancs ne le protègent pas et ses dents claquent. Son cœur brûle. Il arrive enfin devant la porte, mais un vigile ferme brusquement la grille. "Y a plus rien, M'sieur, tout a été vendu, ça sert à rien de rester là. Faut rentrer chez vous. La fin du monde... Mettez-vous plutôt à l'abri !". Le vieil homme trépigne. "Mais qu'est-ce que ça va changer d'être chez moi si c'est la fin du monde !  Je veux juste quelques gouttes de pétrole, et des allumettes, s'il vous plait, Monsieur". Mais le vigile déguerpit, monte dans sa voiture et démarre en trombe, laissant le vieil homme à quai, hésitant entre poursuivre ses recherches, plus loin, ou retourner récupérer la lanterne dont la flamme doit se contorsionner en l'attendant. Leur empreinte à tous deux est pourtant si dérisoire sur la face du monde au milieu des rides et saillies profondes qu'infligent ses concitoyens.

Soudain, son cœur se serre violemment dans sa poitrine. Il suspend sa respiration,attentif à chaque battement, mais la douleur s'éloigne déjà. Ce n'est pas encore pour cette fois, pense-t-il.  La lampe, elle… Il rebrousse chemin et va la chercher. Il l'emmènera avec lui, sous son manteau. Elle lui tiendra chaud et il la protègera du vent. Il la montrera aux gens. Ils ne pourront quand même pas lui refuser un peu d'aide quand ils la verront. Sa lumière est si douce, si chaude, elle est toute son histoire, elle est lui, elle est eux. Ils ne peuvent pas se détourner d'eux-mêmes indéfiniment !

Il arrive enfin chez lui, les poumons asphyxiés, la gorge desséchée. La fièvre dévore ses yeux. La lampe luit toujours, mais la belle flamme a laissé place à une flammèche rabougrie menaçant de s'éteindre au moindre soupir. Il prend délicatement la lanterne, l'enveloppe sous un pan du manteau et retourne dans la rue. Les gens s'écartent de lui, tournent la tête, tout à leur peur ou à leur indifférence. Ils s'éloignent de ce qu'ils croient être un vieux fou qui ferait mieux de se terrer chez lui et d'attendre. C'est la fin du monde quoi ! Sa vue se brouille, il parle à sa lampe avec des mots qu'elle seule comprend. "On en a vu d'autres, t'inquiète pas…". Il croit marcher, mais n'avance plus que de quelques centimètres. Il s'agrippe aux manches, implore, parle du passé, de la mémoire, supplie l'humanité derrière les visages fermés de se regarder en face. En appelle à la raison ! Il s'arrête devant la devanture d'un magasin dont les écrans passent des images de liesse dans des villages islandais. L'éruption cataclysmique est déjà terminée. Des cris de joie montent des gorges qui l'entourent. Il joint les mains, interpelle les passants, "Maintenant vous pouvez m'aider ! ", mais ils sont déjà tout à leur bonheur et fidèle à une indifférence qui s'accommode autant de la peur que de l'allégresse. Un nouveau bandeau défile au bas des écrans. "Soyez vigilants" Il y aurait eu des cas de grippe h1n1 dans un hôpital du nord de la France. Des témoignages d'experts se succèdent. Le vieil homme croit y voir des anciens vulcanologues… Tout n'est pas perdu, vous avez bien fait de faire des réserves !

Il ne sent presque plus la chaleur de la lanterne contre son cœur. Il entrouvre son manteau délicatement, dos au vent, regarde la flamme. Elle n'est déjà plus qu'un petit feu follet au-dessus d'une tombe. Alors ses yeux brillent ! Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Il s'accroupit les genoux dans la neige. Il entend très loin des gens s'offusquer de son attitude. D'autres s'inquiètent… "Il a toussé, non ? Vous, vous ne l'avez pas entendu tousser, vous ?" Déjà les pas s'accélèrent, cherchent à s'échapper. "Tu as pensé à acheter des masques, chérie ? Non ? Mais à quoi penses-tu !" Et déjà les pieds de se dépêcher, les jambes de se bousculer, les bras de se pousser, les voix de s'insulter, les regards de se défier, les raisons de déraisonner. Le vieil homme est le seul être immobile et calme au milieu de cette cohue. Il ouvre la lanterne, approche un pan encore sec de sa chemise et attend, inquiet. Enfin, le feu accepte l'offrande et lèche goulument le tissu, tel un homme affamé se jetterait sur la nourriture. Il remonte le long de la manche, s'attaque à la doublure du manteau. Le vieil homme sent l'immense chaleur l'envelopper tout entier avant que son cœur ne s'éteigne tranquillement. Il s'offre au feu, s'unit à lui. Ils n'ont toujours fait qu'un, il ne pouvait en être autrement. Maintenant, et pour quelques minutes encore, il est la flamme qui illumine feu l'humanité.

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 08:00

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Le corbeau

Liliane Ludwig

 

 

En ouvrant son cabinet comme chaque matin depuis vingt cinq ans, Madame Buducnost (qui signifie « avenir » en tchèque) eut un mauvais pressentiment. Ignorant son estomac noué, elle consulta son agenda :cinq clients seulement aujourd’hui. Elle pourrait rentrer tôt pour des emplettes rapides. Noël était proche et elle devait acheter les derniers cadeaux.

Elle arracha la page de son calendrier feuille à feuille.

On y est : 21 décembre 2012, pas de quoi en faire une histoire…  Mais tout de même. Ce matin, en ouvrant la porte du garage, Madame Buducnost avait entendu un croassement inhabituel. Il était revenu. Sa tâche jaune clair sur le haut du bec, près de l’œil gauche le rendait facilement reconnaissable. Son avertissement lugubre avait déjà donné l’alerte par le passé : une tempête de trois jours, la désintégration du World Trade Center et le tsunami au large de Sumatra.

Oui mais, me diriez-vous, combien de fois pouvait-on entendre un corbeau sans craindre un fléau ? Et vous auriez raison.

Mais les Mayas avaient annoncé la fin du monde et c’était pour aujourd’hui. Les spécialistes avaient-ils bien compris ? Les envolées lyriques ne manquaient pas et les imaginations s’emballaient, se débridaient et partaient au grand galop depuis plusieurs mois.

Madame Buducnost avait consulté l’oracle de Belline, le pendule et les cartes. Rien. Aucun présage, aucun signe, aucune image. Du flan tout ça, rien que du flan.

Déjà 9h, l’heure de la première consultation. Une femme rigide et hautaine voulait plumer son mari. Son divorce pour faute allait être prononcé et elle n’avait pas l’intention de commencer à se salir les mains. Elle espérait rencontrer un autre compte en banque fourni et l’épouser rapidement. Elle ne pouvait pas le savoir, mais Madame Buducnost ne voyait rien.

- Bien sûr, votre mari regrettera son incartade russe.

Que dire d’autre ?

- Dans une croisière en Islande, vous rencontrerez un homme marié. Sa femme est assez malade et vous aurez une liaison. Il vous demandera en mariage d’ici 2 ans. Voilà, je ne vois rien de plus. Cela fera 40 euros.

Satisfaite, la bourgeoise refusa la monnaie du billet de 50 euros. Elle laissa la place à une employée de la mairie, dont le contrat finissait dans un mois. Sera-t-il renouvelé ? Malgré le silence de la boule et des cartes, Madame Buducnost lui assura que le contrat serait renouvelé. Dites aux gens ce qu’ils veulent entendre et ils feront en sorte que cela se produise.

- Vous aurez une prolongation d’un an. Soyez prudente, une femme vous veut du mal au travail. Ça ne durera pas. Elle aura un autre poste d’ici 3 mois, dans un autre service. Un homme vous apprécie, mais il n’ose pas vous le faire savoir.  Il travaille aussi dans votre entourage.

Les généralités ne mangent pas de pain.

- Au moins, ce que vous me dites signifie que ce n’est pas la fin du monde aujourd’hui.

- Qui sait !? En tout cas, aujourd’hui, je vous fais un prix, c’est mon cadeau de Noël. 20 euros, ça suffira.

Lorsque que le troisième consultant vint lui demander s’il devait accepter un contrat sur un chantier à 100kms de chez lui, la voyante le rassura. Après 6 mois de chômage, non seulement il devait accepter mais ce serait un tremplin pour un autre boulot. Il pourrait devoir déménager d’ici un an mais ce ne serait pas difficile.

- Aujourd’hui c’est gratuit, c’est mon cadeau de Noël.

Elle expédia le pauvre le homme, heureux d’avoir eu un bel avenir à l’œil.

Perplexe, Madame Buducnost attendit 30 minutes le prochain client. Plus de doute, ce retard était le signe qu’il fallait annuler les RDV du jour. Elle accrocha un mot griffonné sur une feuille de papier pour ces deux derniers consultants. Continuer serait indécent. Le corbeau avait-il annoncé la perte de ses dons ?

Le froid avait blanchi la campagne, figé la nature et le soleil ne parvenait pas à réchauffer les murs des maisons.

22 décembre 2012. Le journal local titrait « Décès brutal d’une voyante réputée ».  L’article expliquait comment un chauffard pressé avait perdu le contrôle de son véhicule et percuté violemment celui de la conductrice qui avait quitté son cabinet plus tôt que prévu. Le chauffard était à l’hôpital mais ses jours n’étaient pas en danger.

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 08:00

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Survivants

Benoit Camus

 

 

Jean Guingois et Louis Bastingage roulaient carpette sur leur banquette. Ils n’en revenaient toujours pas d’être vivants, se palpaient le visage, se tâtaient les côtes, les bras, les cuisses, s’étonnaient de leur bonne fortune. « Putain, on s’en est sorti ! » exultaient-ils et là-dessus, lampaient une rasade pour solenniser l’heureux dénouement. Ils n’en finissaient plus de l’arroser, le dénouement. Surtout qu’ils l’avaient devancé…

À peine s’étaient-ils enfermés dans leur cave, qu’ils débouchaient leur première bouteille. Pour se donner du courage, d’abord, et traverser en gaillards l’épreuve. Ils avaient longuement hésité sur la nature du carburant. Entre le Beaujolais nouveau, dont les caisses tapissaient le mur du fond, et le blend écossais que Gérard leur avait refourgué. Le bonhomme avait profité d’un retour à vide de son quinze tonnes pour se ravitailler en tonneaux chez un grossiste local, de quoi alimenter les copains une fois rentré au pays. Guingois et Bastingage en avaient récupéré dix, les avaient entreposés dans leur refuge, juste en face des centaines de litres de vin qu’ils s’étaient commandés le mois précédent. De quoi tenir un siège. Ils avaient complété leurs provisions en conserves et salaisons, tant que Maurice, le charcutier, s’en était inquiété. « Gaffe au cholestérol ! » les avait-il avertis, sentencieux. À quoi le Louis avait répondu : « Je préfère avoir du cholestérol qu’être mort ! ». Il ne s’était pas démonté, le Louis, et avait noté non sans satisfaction, à l’air ahuri de Maurice, qu’il lui en avait bouché un coin. Donc, il avait fallu choisir. Beaujolais ou scotch ? Telle était la question, qui les avait turlupinés, chaque jour de la semaine avant le fatidique. Une fois la porte blindée verrouillée, calfeutrés dans le réduit qu’ils avaient aménagé pour y subsister, et sans doute transcendés par la gravité des heures dramatiques qu’ils s’apprêtaient à affronter, leur fibre patriotique avait vibré. S’ils devaient mourir, ils mourraient avec du liquide français dans les veines… Et puis se disaient-ils, malins, le whisky était un breuvage avec lequel il convenait de lambiner. S’ils en réchappaient comme ils l’espéraient, du moins s’étaient-ils organisés pour, ils auraient tout loisir de se consacrer à sa dégustation. Leur vœu avait été exaucé. Terrés dans leur antre, ils avaient échappé à la fin du monde et attendaient depuis, en alternant pinard et eau-de-vie, que là-haut, ça se décantât un peu…

Ils buvaient et cuvaient ainsi leur joie quand un énorme bruit les fit tressaillir. Les pompiers pénétraient dans la maison. Alertés par Gérard qui commençait à s’inquiéter non seulement de la disparition de ses amis, disparition corroborée par le patron du Sporting lui-même qui, en fin observateur, avait noté depuis quelques jours leur absence à son comptoir, mais surtout des versements que ceux-ci avaient encore à lui régler – huit tonneaux, il leur restait à payer – les anges gardiens casqués, avec leur délicatesse proverbiale, avaient arraché la porte d’entrée et inspectaient maintenant les lieux. Quand ils déboulèrent devant la cave, et qu’ils martelèrent son accès métallique à grands coups de bélier, Jean Guingois et Louis Bastingage en frémirent tellement de frousse, qu’ils émergèrent de leur état semi-comateux. La fin du monde les avait rattrapés, elle venait les traquer jusque dans leur tanière. Ils se prirent dans leurs bras, s’agrippèrent l’un à l’autre, et scrutèrent, tétanisés, la porte qui vacillait à chaque coup de boutoir. « C’était trop beau ! » murmura dans un sanglot Jean Guingois. Sur quoi, Louis Bastingage lui pressa l’épaule, en signe de solidarité. « Oui, c’était trop beau ! » déplora-t-il, la larme à l’œil, en considérant tous les tonneaux et les caisses même pas entamés.

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 08:00

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J'attendrai toujours Ton retour

Jean-Luc Lapoule

 

 

(éternellement noir)


Et Jesus s'approcha des beaux quartiers. Il marchait seul et les pieds nus dans les grandes rues désertes de la ville lumière. Il n'y avait pas trace de pêché. Il n'y avait pas trace de misère. Quel était ce mystère ? Les Hommes étaient-ils devenus soudain si purs ?

Et Jésus vit une fidèle venir à lui. Mais elle ne lui adressa pas la bonne parole et la vieille dame endimanchée le toisa de très haut, comme s'il n'avait pas l'air très catholique. D'autres encore passèrent à ses côtés. Certains se signaient à sa vue, un rictus sur le visage et les yeux tournés vers le ciel.
Jésus dit alors : "Heureux les fils et filles de Dieu dans ce royaume de paix, où le silence des rues nous rapproche du chemin éternel"

Et Jésus écarta les bras de son corps pour tendre les mains vers ses frères et soeurs du 16e arrondissement. Comme il se tenait ainsi immobile, en cet instant de grâce, les deux patrouilleurs du secteur n'eurent aucune peine à solidariser ses poignets puis le conduire enchristé dans un fourgon tout illuminé.

Et Jésus dit au flic face à lui : "Ma maison est mon coeur, je porte le message de l'Amour universel, je traverse des jours entiers ce monde terrestre à la rencontre des créatures de Dieu"

- Bon, je mets VRP, sans domicile fixe, et pour la nationalité ?

- y cause impeccablement not'langue ; sûrement un de ces chrétiens arabes, de par là-bas, Liban, Syrie... encore un resquilleur de conflit qui vient bouffer notre pain quotidien...

Et Jésus multiplia les rencontres hasardeuses. Le 7e jour, il s'approcha de la maison du Seigneur ; l'église était bondée de familles bien mises. Et Jésus reconnut parmi certaines, des codisciples à la Judas dont l'optique l'avait récemment tout droit conduit sur le palier de la souffrance.
Et Jésus s'approcha de l'autel et dit : "Je suis venu pour absoudre vos pêchés et pardonner aussi à ceux qui nous ont offensés..." A ces paroles prophétiques, la foule abasourdie soudain s'éveilla !

- Faites donc taire ce métèque !

- Dehors les pouilleux, pas dans nos quartiers !

- Qu'il retourne dans son pays !

- Laissez-nous choisir nos pauvres !

- Respectez les bons chrétiens, chacun sa civilisation !

- Pas de communistes chez nous !

Alors Jésus, comme par miracle, sortit une perforeuse-visseuse sans fil de son suaire, et, avec une sacrée maîtrise, issue des préceptes que son père adoptif lui avait enseignés dans ses premières années d'apprenti charpentier, se crucifia vite fait, pour enfin mettre fin à toute cette grand-messe, ma foi sans même penser à rédiger le moindre testament...

Et l'on pouvait lire cette épitaphe habilement gravée dans le montant de bois surplombant son visage : "Jésus, fruit de vos entrailles, ébéniste"



Confidentiel - Le commissaire d'arrondissement déclara dans son rapport :

Affaire classée. Banal fait divers. Nombreux témoins. Delta Charlie Delta après TS non infructueuse. Il n'y a pas de miracle ces temps-ci. C'est bien la fin des métiers manuels de nos jours. L'artisanat est définitivement mort en France. Quelle épreuve, cette crise !

AVERTISSEMENT - Toute ressemblance entre cet artisan chômeur d'origine portugaise et un autre type serait purement fortuite et pas très amène.

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 08:00

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Photo Sophie Etienbled

 

20 décembre 2012

Sophie Etienbled

 

O.K., je suis lâche. Aux aurores, avec mari, chien et enfants (ordre aléatoire), j’ai pris le large, abandonnant ma belle ville de Rouen qui se noyait sous ses pluies quotidiennes. Tout le jour nous avons roulé sous des cieux qui déversaient leur colère diluvienne, prémices de fin du monde. Mais finalement nous n’étions pas si nombreux sur l’autoroute. Il faut dire que nous n’avions pas choisi Bugarach, objet de toutes les convoitises, qui frisait l’overdose humanoïde, mais dans les Alpes de Haute-Provence, Saint Vincent-les forts qui surplombe la retenue d’eau de Serre-Ponçon. Des contreforts du village la vue est époustouflante, à vous revigorer toutes les respirations déficientes. Ce n’est pas un lac naturel, mais un lieu magique né il y a une cinquantaine d’années du rêve obstiné d’un certain Wilhem pour désamorcer les ravages de L’Ubaye et la Durance et fabriquer un paradis d’eau et ciel mêlés. L’ouvrage avait eu des relents de répétition de fin du monde, engloutissant villages, routes et voie ferrée, seule la chapelle avait nargué la montée des flots du haut de son promontoire dérisoire, mais suffisamment élevé pour laisser croire que Dieu a peut-être fait l’homme à son image.

Au soir, nous étions arrivés. Fatigués, mais, rassurés par la bienveillante présence des montagnes, nous avons sombré dans un sommeil sans cauchemar. Au petit matin je me suis éveillée. Tout baignait dans la lueur aurorale. Je me suis pincée. Oui, j’étais vivante mais le silence enveloppait le monde. Oppressant. Après vérification, j’étais seulement chez la Belle au bois dormant et chien, mari et enfants (ordre aléatoire) respiraient, abandonnés et quiets. Rassurée de ne pas être la seule rescapée, je tirai sans bruit les persiennes de la salle de bains. Et je constatai que c’était bien la fin du monde. Sur le sol uniformément blanc, quelques silhouettes fantomatiques rappelaient les arbres. Mais montagnes, reliefs et lac s’étaient évanouis. Le gris mangeait l’espace éclairé seulement par la lueur que le linceul de neige étendait sur la terre. Je frissonnai, les yeux écarquillés sur le nouveau visage du monde.

Fébrilement, pour tenter de faire diversion, chercher un contact avec la civilisation, je branchai le petit poste de radio antique perché sur une étagère. Ouf ! La fée électricité avait survécu au cataclysme, une petite lumière rouge brilla. Je tournai le bouton et mes oreilles happèrent goulûment les voix qui envahirent la pièce. Quel message délivrait donc ces messagères du monde des humains ? Combien de rescapés sur la planète ?

Cinq notes de musique guillerette et, atterrée, j’entendis : «Vous pouvez comparer : chez Fourrecar votre liquide vaisselle « un monde plus propre » est cinq centimes moins cher que chez Delil et huit centimes moins cher que chez Naucha, Fourrecar toujours moins cher ! »     

La fin du monde ? Foutaise, il y a tout à refaire !

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 08:00

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Premiers matins

Patrick Denys

 

 

J’ai dû quitter mon quartier, dans l’urgence et la brutalité. Peu de temps avant les évènements, je m’étais établie dans un coin retiré de la ville pour y vivre seule et tranquille, à l’abri des trépidations du monde. Les humeurs des hommes sont tellement bizarres !

A l’époque, j’habitais dans une sorte de grand passage, entre un mur blanc  et une forêt de thuyas qui grimpaient jusqu’au ciel ; juste en face d’un tremble  argenté. C’était apaisant et je m’y trouvais bien, au moindre souffle, tout frissonnait de lumière.

Inutile de m’attarder sur ces souvenirs. Je ne sais trop ce qu’ont fait les hommes, un grand chambardement, je crois, un remue-ménage comme on n’avait encore jamais vu. Tant et si bien qu’un jour, le monde explosa, ce fut comme un déchirement de l’air et de tout ce qui existait alors. Les hommes avaient disparu. Et moi, je me retrouvai à terre, sans nourriture et sans repères, ne possédant plus que ma volonté de survivre et ce besoin  insurmontable de retisser ma toile. Au plus vite.

J’ai cherché un autre quartier. Je me suis rapprochée des ruines de ce qui avait dû être une maison des hommes. Plus personne, plus aucune de ces insupportables vibrations de l’air qui me terrifiaient, plus trace de ces effluves acides qui me brûlaient l’abdomen, à certaines heures. C’était un air nouveau. Si léger ! Jusqu’alors, j’avais vécu en recluse, dans l’ombre des choses comme si elles n’existaient qu’à moitié ; à moins que ce fût le temps lui-même qui n’ait  jamais existé pour les regarder.

Je me suis donc établie entre une tige de laurier, un pot de fleurs en terre resté là, et un rosier. J’ai toujours aimé les roses ; les rouges surtout. A la fraîcheur du soir, après les feux du soleil, je m’approche en trois coups de patte ; pas trop près, cependant, le velours de ces pétales est dangereux. Mais, quelle ivresse ! A la moindre vibration, tout mon paysage se colore de ces senteurs lourdes et poivrées

Depuis mon déménagement, je sors tôt le matin. Au lever du soleil. Quand ce qui reste du toit de la maison des hommes cède le passage aux premiers rayons, ma toile s’irradie. J’en suis gênée moi-même, ça fait tellement riche ! Comme si j’avais accroché à chaque fil des paillettes de diamant, par milliers.  

Les premières senteurs de résine chaude et, plus tard dans la saison, la fragrance des troènes me mettent en alerte. C’est l’heure du guet. De l’attente. On a beau dire que le monde est beau, on y a toujours faim ! Je ne sais pas comment s’y prenaient les hommes … la splendeur des choses ne remplacera jamais la jouissance d’une conquête, d’un piège refermé patiemment sur une proie, l’étonnant divertissement d’une dévoration. La voluptueuse sidération de la dévoration !

Pas très loin, au pied d’un grand pin, j’ai repéré la masse bleu mauve d’une lavande. C’est l’heure exquise des premiers bourdonnements et des grandes espérances. Je n’aime pas les bourdons : trop maladroits, et quel bazar ! Grands espoirs mais gros dégâts ! Des heures de travail pour réparer les trous, mes soies ne sont pas inépuisables ! Les mouches, c’est déjà mieux. Après les évènements, il y eut un long silence, elles ne vibrionnaient plus. Les voilà de retour, un peu amaigries, plus diaphanes, plus légères à digérer, mais des mouches tout de même. Je leur préfère les papillons, surtout les petits bleus, très délicats, et les orange zébrés de noir, quand ils ne sont pas trop turbulents. Ils se prennent dans mes filets comme des balourds et la fête commence. Le jabot tout émoustillé de sucs, je les dilacère ou les pique à vif, c’est selon. Quel festin ! Elle est belle, la vie !

Pour l’ordinaire, je lorgne du côté des capucines. Ça, c’est une trouvaille, un vrai trésor,  l’exubérance fauve de leur feuillage, la vibration invisible  d’un nuage de moucherons. Parfois, à n’en plus savoir où donner de la patte. Ils arrivent par deux ou trois sur ma toile ; alors  on file la soie et on engrange pour les jours de pluie.

Ces jours là qui annoncent  l’automne et, peut-être, la fin d’une vie, je prends tout mon temps pour contempler la beauté du monde. Avez-vous observé une goutte de pluie cherchant son chemin sur le dos d’une feuille de laurier ? Arrivée sur le bord, elle hésite longtemps, longtemps… c’est le moment à saisir, de la lumière jouant avec les couleurs du ciel. Gorgée de rêves, elle finit par se détacher pour  retourner à la terre. Où tout commence et tout finit.

 

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 08:00

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Assomptions

Castor Tillon

 

La barre de métal aux angles aigus était tombée du ciel avec une vélocité foudroyante, coupant littéralement sa compagne en deux, et rebondissant hors de vue. Le bas du corps de la malheureuse était réduit à une sorte de bouillie clapotante, et sa tête se tordait de gauche et de droite dans une effroyable agonie pendant que s’écrasaient autour d’elle sur le sol vitrifié d’énormes gouttes graisseuses. Sa fille n’avait pas eu plus de chance. Tandis qu’elle courait se mettre à l’abri, une gigantesque forme ligneuse lui avait aplati la tête, la clouant au sol. Sa belle enfant, si menue, si fragile. Une odeur de viande grillée imprégnait l’atmosphère, le bruit et la terrible luminosité ambiante perforaient ses sens. Protégé miraculeusement par un surplomb, il avait assisté, impuissant, aux drames qui n’étaient que les prémisses de l’annihilation.

Jusqu’alors, la vie n’avait pas été facile pour eux, mais ils avaient réussi à s’organiser ingénieusement. La recherche de nourriture ne posait pas vraiment de problèmes, à condition de sortir la nuit pendant laquelle les chutes, les terribles chutes étaient pratiquement inexistantes.

La petite communauté de départ avait prospéré, et le besoin d’espace avait même incité les plus indépendants et les plus courageux à aller s’installer dans les hauteurs, où les conditions de vie étaient plus rudes, les ressources vitales plus rares. Ils étaient plusieurs centaines dans ce petit coin d’univers pourtant hostile, à travailler, aimer, ripailler, lorsque le cataclysme fondit sur eux.

Il progressait lentement le long de la paroi, s’aidant des aspérités et des fissures pour se hisser péniblement. Une brume délétère et nauséabonde avait envahi l’espace, empoisonnant toute vie. En jetant un regard plus bas, il aperçut son père écroulé sur la table du petit déjeuner, les membres agités de longs frissons et de crispations spasmodiques.

Il détourna la tête, révulsé, et reprit son ascension en se morigénant et s’aiguillonnant : « plus vite, feignasse, magne-toi de monter ton gros cul là-haut, tu veux crever ou quoi ? ».

Car il avait remarqué que le brouillard létal redescendait lentement, très lentement, mais indéniablement vers le sol.

Trop tard, hélas. Ses forces l’abandonnaient. Il ne pouvait plus respirer, ses appuis se dérobèrent un à un, et ce fut la chute vertigineuse. Son corps rebondit lourdement, manquant de peu la tasse de café froid, et s’immobilisa sur la cuiller, à côté de celui de son père. Un immense sentiment d’échec l’envahit, la grande famille des blattes était en train de s’éteindre. Ses longues antennes frémirent et tressautèrent, agitant des volutes de fumigation jaunâtres.

Puis il mourut.

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