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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 08:00

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Les 100 jours du serpent à plumes.

Ryko M.

     

 

Au matin, le Créateur s'écria :

- Ma boule ! Où est Ma boule ?

Le serpent à plumes lui répondit en haussant les épaules :

- Tu vas pas en faire une Histoire, de ta boulette - pff - bleue.

 

- M'enfin ! Elle était encore là hier soir. Elle tournait autour de Mon soleil.

- Qu'est-ce que tu racontes ? Elle y est toujours.

- Où ça ?

- Là.

- Mais… ?  Elle n'est plus bleue !

 

- Ouais, bon, je l'ai pas fait exprès. A mon tzolk'in, il était l'heure de changer l'eau des poissons...

- Mais… Tu ne l'as pas "changée", tu l'as VIDÉE ! Plus d'eau, plus d'oxygène, plus de bleu ! Et les grouillants qui Me vénéraient, Me craignaient, Me construisaient des maisons pointues et s'entre-déchiraient en Mon nom…

Ils ne vont pas s'en remettre !…

 

- En effet, ils doivent être tout secs à l'heure qu'il est. Pleure pas, je vais la rebleuir, ta boule.

- Et tu me remets des grouillants !

- Si tu veux, mais pas autant que toi, c'était ingérable. Va pour trois milliards, c'est bien assez pour mettre de l'ambiance. Tu me donnes combien de temps ?

- 100 jours. Pas un de plus.

- T'es dur.

- Te plains pas, je l'avais faite en 6 jours.

- Faut voir le résultat…

     

Au soir du 100e jour, le Créateur rendit visite au serpent à plumes. Celui-ci, gai comme un démon, donnait en sifflotant un dernier coup de mutation aux primates.

- Alors cette récréation ? T'es à jour ?

- Plus qu'à jour, mon gros lourd. Je viens de virer les dinosaures pour laisser la place aux mammifères. Dans 5 minutes t'auras les singes et tout de suite après, tes semeurs de merde.

- Tu les as virés comment les dinos ?

- Tout au volcan. Je n'utilise que des produits locaux, on gagne du temps. Du coup, j'ai 65 millions de révos* d'avance sur ton business-plan. Regarde, ils t'ont déjà construit des pyramides et s'apprêtent à aller sautiller sur la lune. Ça s'arrose !

- Non, merci, j'ai arrêté les déluges. Mais dis donc… "Soixante-cinq millions"… t'es fou ! Ça va être l'heure de l'astéroïde !

- L'astéro… Merde !

 

Poc !

 

Note.

Révo = une révolution de la Terre autour du Soleil. Soit une année pour les grouillants. Quelques millièmes de seconde pour des immortels qui batifolent dans l'éternité.

 

 

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 08:00

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Le banquet

Corinne Jeanson

 

 

Ars - J'en peux plus, de l'air !

Her - Oui, la terrasse et son horizon valent mieux que ce banquet interminable.

Ars - J'en peux plus, et toutes ces vierges qu'on peut à peine regarder, avec leur nouvelle morale.

Her - C'était couru, je l'avais portant prévenu qu'il n'avait rien à y gagner.

Ars - Ça sert à rien de prévenir, regarde Cassandre. Mais t'as raison, on aurait pas dû les accepter tous. À douze on s'en sortait bien, on n'était jamais d'accord, mais on était une famille !

Her - C'était couru d'avance, on n'a pas les mêmes valeurs. Posèd en a avalé sa fourchette quand il lui a annoncé l'arrivée des autres.

Ars - S'il nous avait demandé notre avis.

Her - On aurait refusé s'il avait fait un vote démocratique.

Ars - Ses arguments sonnaient faux. Qu'on pouvait pas se passer des nouveaux venus, que l'époque voulait ça. Encore heureux qu'ils nous aient pas interdits l'hydromel.

Her - Quoique le vin de Diony, moi je préfère. Ah les gouttes de dieu !

Ars - Dommage qu'il ait fait alliance avec l'autre libérateur. Ça lui vaut rien toutes ces fadaises à Diony. L'amour, l'amour, l'amour. Ils ont plus que ça à la bouche. Regarde-les tous les deux affalés sur leur couche à se demander lequel des deux est le meilleur rejeton, lequel a le père le plus puissant.

Her - Ben, quand t'es né de la cuisse de Jupiter ou d'une Vierge...  Au fait, qu'est-ce qui se passe en bas ce soir ?

Ars - Ils ont trouvé 8 000 pièces d'or. Pour leurs insurgés.

Her - Au moins eux, ils font leur révolution. Nous on fait quoi ? Je te dis on est devenu des falots, des finis, dépassés qu'on est. Notre monde est foutu.

Ars - Disons que pour les pièces d'or, je leur ai soufflé l'idée.

Her - Beau coup, Ars !

Ars - Silence, en principe, j'ai pas le droit, délit d'initiés. Et ça fait partie du patrimoine, encore un truc que le vieux me pardonnerait pas.

Mag - Eh bien, les garçons, vous avez l'air maussade. T'as perdu tes ailes, Her ?

Her - Salut Mag. On parlait des tiens. Depuis que le boss les a acceptés à nos banquets, c'est mortel.

Mag - Petit massage des pieds pour vous détendre ? Quoique toi Her, avec tes sandales, pas facile de te délasser.

Ars - Non, le fils passe encore, mais le père ! Et ses inspirés qui se disputent la part du gâteau.

Her - Forcément, à chacun il a promis le meilleur : peuple élu, dernier prophète. Même son fils il l'a mis à contribution. Dieu unique ! Quelle plaisanterie !

Ars - Sauf pour ceux d'en-bas. Parce que le paradis sur terre, c'est bien fini. Je crois que je préfère les fêtes d'Hadès, au moins on sait à quoi s'attendre avec lui.

Her - Et surtout, sa femme est si belle, n'est-ce pas ? Si tu crois que j'ai pas vu votre manège. Méfie-toi d'Hadès, il a l'oeil. Enfin, si je pouvais prendre ta place, une seule fois !

Ars - Ah non, y a Sid qui se pointe, y manquait plus que lui. Salut, Sid ! Ça va ? Tu viens chercher la fraicheur sur la terrasse ?

Sid - La fraicheur est là. Inutile de la chercher. Je la porte en moi.

Ars - Ah oui, bien sûr, en toi. Ouf, il se tire. Parce que question jouissance éternelle, on a trouvé mieux. Merde, ça crame en-bas. Regarde là et là. Putain, cette fois-ci c'est les Grecs qui foutent la pagaille.

Her - Ça va nous l'énerver, le vieux.

Ars - Si au moins ça pouvait le mettre en colère, qu'on roule dans la boue son peuple.

Her - Il bougera pas le petit doigt, ils l'ont renié. Il oublie pas.

Ars - Ouais et nous on a récupéré le nouveau dieu et ses acolytes pour que Zeus se croit magnanime en l'acceptant aux champs élyséens. Bien fini pourtant sa toute-puissance, elle a glissé à l'Est et c'est pas fini. Si encore les vierges on pouvait s'en amuser.

Mag - Vous n'en avez pas assez de ressasser votre passé glorieux ! Vous êtes pathétiques. Regardez plus loin. Y a encore des peuples qui aspirent à vos polythéismes. Regardez. Salut Tian. Imposant non ?

Her - Oh toi, il faut toujours que tu guettes le mâle dominant, t'es prête à te mettre à ses pieds. C’est sûr qu’avec son potentiel de pratiquants, un empire à lui tout seul, ça va les faire trembler le dieu unique et ses prophètes. Ils vont rire jaune.

Mag - Vous savez de quoi parlaient vos dieux ce soir ? Si vous étiez restés, vous auriez pu entendre la grande nouvelle.

Ars - Quoi encore ?

Mag - Ils débattent sur l'idée d'accepter dans le Panthéon les dieux de HD 69830.

Her - Quoi ? H D comme Harley Davidson ? Si ça peut m'aider à voyager loin.

Mag - Hoshun Dakhan. Le système stellaire de la Poupe.

Ars - Ben voyons, y manquait plus que ça. Des dieux extraterrestres. Et nous on devient quoi ? Je vous le dis on est foutu. Le temps du rêve est bien fini. Bon qu'est-ce qu'on fait, on finit la nuit chez Hadès ? Tu nous accompagnes Mag ? T'auras bien deux copines à nous présenter en bas ? Parce que si notre monde c’est fini autant profitez tout de suite du nouveau...

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 08:00

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Big Bang Boum.

Yvonne Oter

 

 

Ils l’avaient prédit, le Big Bang Boum est arrivé. Le monde est fini, terminé, balayé, péri, annihilé : il n’y a plus que le grand rien. Le néant, le vide, la vacuité totale. Et moi au milieu.

Je ne suis pas mort pourtant, mes cors aux pieds me font toujours autant souffrir pour que je puisse en douter. Quand on est mort, on n’a plus mal nulle part, n’est-ce pas ? Moi, j’ai mal. Je me touche, je me tâte, je suis bien là, présent au milieu de rien. J’ai beau regarder autour de moi, je ne vois que l’absence de tout ce que j’ai connu. C’est assez déstabilisant, mais, en y réfléchissant, pas trop angoissant non plus.

Il y avait tellement de choses qui me déplaisaient dans le monde d’avant, qui me faisaient pester et râler au point de passer pour l’emmerdeur du village. En premier lieu, les p’tits cons qui polluaient mon air pur avec leurs saloperies de mobylettes pétaradantes à toute heure du jour et de la nuit. Disparus, les p’tits cons, et leurs foutus engins avec eux. Disparue, la Germaine qui m’en voulait à mort d’avoir refusé de me marier avec elle, et qui m’empoisonnait la vie à coups de cancans et de méchancetés. Disparu, le fermier avec son tracteur bruyant, ses pesticides, ses insecticides, ses engrais chimiques, ses OGM, ses turpitudes. Disparu, le curé qui vitupérait contre ceux qui aiment boire un verre au Café de la Marine, plutôt que d’assister à la messe du dimanche. Disparus, les gamins qui envoyaient leur ballon dans les potagers et s’en allaient le rechercher en piétinant tout sur leur passage. Disparues, les gamines qui couraient se plaindre qu’on leur avait lancé des regards libidineux. Mon œil ! C’était la seule manière de se donner une certaine importance, à ces jeunes éhontées. Disparus, les gens, les choses, les bruits, les couleurs. Enfin un peu de paix ! Et je vais pouvoir en profiter tout à mon aise.

Pourquoi moi ?

Pourquoi pas moi, après tout ? S’il n’en reste qu’un, pourquoi ne serais-je pas celui-là ? J’en vaux bien d’autres, après tout. Comme disait l’effrontée dans la publicité, « Parce que je le vaux bien ». Je ne me fais pas trop d’illusions, je ne suis pas parfait, loin de là. Mais pas plus mauvais que d’autres non plus. Je crois que je suis resté parce que j’ai en moi la capacité à jouir du néant qui m’entoure. Je me sens bien, en repos, à l’aise, pour la première fois de ma vie.

Soudain, une voix tonitrue dans le vide. « Nous sommes lundi, il est sept heures, il faut s’y mettre ».

Un panneau lumineux se déplie en m’éblouissant.

 

LUNDI : créer les cieux et la terre, les ténèbres et la lumière ;

MARDI : séparer les eaux d’en-bas des eaux d’en-haut ;

MERCREDI : faire émerger la terre des eaux et la couvrir de végétaux ;

JEUDI : créer le soleil, la lune et les étoiles dans le ciel ;

VENDREDI : faire apparaître les oiseaux dans l’air et les poissons dans la mer ;

SAMEDI : imaginer les autres animaux, dont les hommes ;

DIMANCHE : repos. 

 

Ah non ! Pas ça ! Pas les hommes ! Je ne veux pas ! Je n’en veux plus ! Tout, je veux bien créer tout le reste, mais par pitié, pas les hommes !

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 08:00

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Marc : 26 jours après la fin du monde.

Dominique Chappey

 

 

Des ministres qui voulaient faire croire à leurs croisades contre un capitaine d’industrie et ses vaches sacrées.

Des journaux qui faisaient leur Une ou les gros titres du vingt heures sur le test de grossesse d’une princesse britannique.

Deux vieux coqs orgueilleux qui sabordaient leur Titanic politique et tombaient le masque sans plus se soucier des apparences.

Des diversions pour nous faire oublier l’essentiel. Un contre-feu allumé pour brouiller les pistes et atténuer les effets des reportages avalés jusqu’à la nausée sur les survivalistes de truc, les illuminés de machin, les sinistrés exaspérés de Pétaouchnock et leurs jardins piétinés par les égarés du ciel et les journalistes.

Je croyais que c’était fait exprès. Qu’à l’approche de la date fatidique du grand saut, pour éviter la panique et l’hystérie collective, les puissants lançaient leurs écrans de fumée. Dans un dernier effort, ils lâchaient les trucs les plus éculés, les plus invraisemblables, les moins dignes d’intérêt pour attirer l’attention. Puisqu’ils étaient vraiment au courant. Parce qu’ils savaient toujours tout avant tout le monde. Je pensais avoir deviné qu’ils s’étaient mis d’accord, tous, pour que ça se termine dans le calme. Parce que fichu pour fichu, autant sauver les apparences jusqu’au bout. Et si c’était le grand soir à rebours, se faire sauter le caisson, cigare aux lèvres et verre à la main, ça avait quand même plus de classe que le croc du boucher. Ce n’était pas parce qu’on allait tous y passer qu’il fallait supporter une fin du monde chaotique. Mieux valait pour tous, un départ en douceur, sans émeute ni pillage. Autant arriver au bout du voyage bien rangé dans sa case.

La propagande soporifique d’avant apocalypse, j’y croyais dur comme fer. Passé la première surprise, quand j’ai vu qu’il ne se passait rien, j’ai même failli fêter ça.

Un truc me chiffonnait. Je ne comprenais pas pourquoi on nous avait enrhumé les neurones à l’approche des fêtes de fin d’année. Est-ce que la crise était vraiment si terrible pour que l’annonce des libations annuelles ne suffise plus à calmer le peuple ? Il fallait inventer quelque chose en plus des petits barbus rouges avides de cartes bleues, des haut-parleurs de grand magasin qui bégayent Jingle Bells, des étals de charcuterie et des danseuses à plumes. En complément du saumon orange, du petit blanc et du gros rouge, des oies obèses et des nains qui s’ennuient sur les génoises roulées beurre chocolat. Par-dessus la perspective des embrassades de masse, de l’euphorie programmée des douzièmes coups de l’horloge, des bonnes années à venir puisque les mauvaises sont derrière nous, des meilleurs vœux.

Malgré le foie douloureux, le cerveau nauséeux, au petit matin du nouveau monde, j’avais encore des questions pleins les cernes. Pourquoi s’étaient-ils donné tant de peine ? Pourquoi fallait-il, cette année plutôt qu’une autre, trouver autre chose pour faire passer les bulles ?

Et puis, aussi, c’était quand la prochaine fin du monde ?

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 08:00

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Fausse joie !

Danielle Akakpo

 

 

Qui pourrait me dire ce que je fais là, en longue robe blanche, sous un magnifique ciel bleu, dans un immense espace peuplé d’individus vêtus tout comme moi ? Qui pourrait m’expliquer pourquoi je me sens extraordinairement léger, délivré de tout souci, apaisé par une bienfaisante atmosphère de paix et de quiétude ? Il règne une douce chaleur. Pas de neige, de bise glacée. Nous sommes nombreux, mais nous ne nous gênons pas. Chacun, détendu, confortablement allongé sur un nuage douillet, se laisse bercer par la délicieuse musique diffusée en permanence en sourdine. Un grand vieillard à la barbe fleurie s’approche enfin de moi :

- Saint-Pierre, salut : désolé de ne pas avoir eu le temps de t’accueillir. Nous avons eu tellement d’arrivées à partir du 21 décembre vers minuit que je ne sais plus où donner de l’aile.

- Du 21 décembre… mais…

- Oui, cher bienheureux. Dieu le père, au vu de la pagaille qui régnait dans le monde entier, de la conduite inconsidérée des politiques, entre autres, a finalement saisi l’opportunité de la prédiction des Mayas. Le grand ménage a été fait sur terre, il n’y reste plus rien. Rien de rien. D’ailleurs, c’était vraiment trop de travail : surveiller en bas, gérer ici le Paradis, ça devenait l’Enfer… pardon, ça devenait… hyper compliqué.

- Le Paradis ? Mais alors, je suis… mort ?

- Tsss, tu renais à la vie éternelle.

Je jette un rapide coup d’œil autour de moi puis j’ose :

- Louise…

- Ta Louise ? Est-ce qu’elle n’a pas assez pourri ton quotidien ? Regarde donc, là-bas au fond, ce grand écran de fumée, infranchissable : c’est derrière lui qu’avec des millions d’autres ta Louise paie pour ses péchés, chez Lucifer. Ça te surprend ?

Alors c’est vrai, plus de contraintes de boulot, plus de problèmes pour boucler les fins de mois, et surtout plus de bonne femme pour me gâcher la vie ? Je n’entendrai plus jamais Louise me rabaisser, me morigéner pour un oui pour un non ? (J’ai jamais eu le courage de divorcer.) « Fais moins de bruit en mangeant ta soupe, sors les poubelles, va à la cave me chercher des pommes de terre. » Radine en plus, toujours à chipoter pour trois francs six sous. Pas moyen de faire un petit tiercé, un petit loto. Tenez, elle y croyait tellement, Louise, à la prédiction des Mayas, qu’elle avait décidé de ne pas payer le loyer, les factures d’électricité, d’eau, de téléphone arrivées en décembre. A quoi bon ? Pire, on ne faisait plus non plus de provisions. Pourquoi stocker si c’était pour gâcher ? Si bien que le 21 au soir on a dîné d’une mini-brique de soupe aux poireaux, tout ce qui restait dans les placards. Enfin pas tout à fait, parce qu’avant d’aller au lit, j’ai surpris Louise en train de s’envoyer une bouteille de whisky qu’elle avait planquée dans la machine à laver. « C’est pour cette nuit, je le sens, je veux pas souffrir, je veux pas souffrir », sanglotait-elle. J’ai réussi à choper le Label 5 qu’on s’est partagé.  Je n’y croyais pas trop, moi, à la cata, mais on ne savait jamais, si je pouvais éviter de souffrir… 

C’est vrai qu’on est bien ici. Mes voisins immédiats m’adressent des sourires de bienvenue, se présentent : bienheureux André, bienheureuse Annie. Je me présente aussi : bienheureux Gaston. D’autres approchent, portés par leur couche ouatée voguant à la manière d’une barque. J’essaie : ça marche ! Je vogue, je me laisse porter à travers cet univers où tout est calme et béatitude. J’accoste près du mur de fumée. Des gémissements s’échappent. « Les occupants de l’Enfer expient leurs péchés attachés sur des tapis de clous et léchés par des gerbes de flammes. », me souffle à l’oreille bienheureux Jacques. L’image de Louise transformée en cochon grillé m’arrache un petit rire. Pris de remords pour ce méchant gloussement, d’un battement d’ailes j’éloigne mon nuage de ce lieu sinistre et… atterris lourdement sur le plancher à côté de mon lit. À peine ai-je le temps d’ouvrir les yeux et de reprendre mes esprits que Louise est déjà accourue depuis la cuisine :

« En voilà des fantaisies ! Mais on va dire que tu tombes bien, il est 8 heures passées. Dépêche-toi de te préparer, il y a du courrier à poster d’urgence et il faut aller faire les courses au supermarché. Quoi ? Fais-pas cette tête ! Sortir sans prendre de petit déjeuner, c’est pas la fin du monde ! »

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 08:00

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Cadavres

Franck Garot

 

 

Il a entassé les cadavres. Il les a comptés : quatre cent vingt-cinq. Pourtant, il avait dit un par jour, pas plus. Un moyen comme un autre de compter les jours qui passent depuis cette catastrophe. Quatre cent vingt-cinq donc, en à peine cent jours. Il serait cependant bien incapable de dire exactement le nombre de jours. Quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-dix-huit, cent seize peut-être. Qui sait ? Ce dont il est sûr, c’est qu’il a passé les cinquante-huit jours. Tiens, cinquante-huit, comme mon âge, avait-il noté. D’ailleurs, c’est depuis ce cinquante-huitième jour qu’il a accéléré la cadence. Il en était déjà à trois cadavres quotidiens. Quatre, puis cinq, huit maintenant. Sans aucun remords. Dans ses moments - rares - de lucidité, il avoue avoir un peu honte. Puis qui s’en soucie ? Un de plus, un de moins... Sauf qu’on ne peut plus circuler dans le garage. Le sol se recouvre d’une couche poisseuse et noirâtre : la chape boit le rouge qui s’échappe des cadavres et qui sèche lentement. L’odeur devient intenable. Les centaines de cadavres, ça prend de la place, fussent-ils des cadavres de bouteilles. Les litrons de rouge qu’il s’enfile chaque jour depuis son licenciement.

Cette mise à la porte, il l’avait vécue comme la fin du monde, son monde. Trente ans de boîte, ça pesait pas lourd face aux trente pour cent de marge qu’exigeaient les actionnaires. Il a vidé ses comptes, oh pas grand-chose, juste de quoi acheter huit cent sept litres de vin, qu’il prévoit de boire. Trois mois qu’il picole tout seul comme un con dans son vieux pavillon qu’il ne tardera pas à perdre, comme le reste. Enfin, s’il n’a pas crevé avant. Parce qu’à ce rythme, ça ne traînera pas. Il pense à ces salopards qui viendraient saisir sa baraque. La tronche qu’ils feraient quand ils verraient ces cadavres, quand ils comprendraient qu’il faudrait les apporter au container de recyclage à l’entrée du lotissement. Et quelle tronche ils feraient en voyant le sien, de cadavre, pendu au-dessus de cette montagne de verre ! Ah, les cons ! crie-t-il, avant que la toux n’interrompe ses pensées alcoolisées. Et d’ouvrir une autre bouteille pour boire à la santé des cons.

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 08:00

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L’appel du Duchemin

Benoit Camus

 

 

Duchemins de tous les pays, unissons-nous ! Oui, unissons nos forces, il n’est que temps ! Car une fois de plus, ils nous ont roulés dans la farine ! Nous les Duchemins abusés, les Duchemins floués, les Duchemins trompés mais… nous, les Duchemins indignés ! L’heure est venue pour eux de rendre des comptes.

Marre de leurs promesses non tenues ! Celle-là sera la dernière ! Depuis des mois, ils nous prédisent le grand soir. Depuis des mois, proclamations et slogans se succèdent. Faites-nous confiance, vous allez voir ce que vous allez voir ! ont-ils martelé à longueur de propagande. Et comme d’habitude, nous y avons cru. Ce bouleversement adviendrait puisqu’ils l’affirmaient avec aplomb. Comment pourraient-ils se dédire après un tel ramdam ? Pauvres naïfs que nous sommes !

Le grand soir, tant vanté, s’est conclu par un flop. Même pas le moindre avis de tempête, pour faire illusion. Non !  Rien ! Bernique ! Peau de balle ! Et nous voilà, cocus éternels. La faute à la crise ! nous expliquent-ils à présent. La sempiternelle antienne, qu’ils nous resservent, rebattue à chacune de leur volte-face. On n’a pas les moyens ! Les caisses sont vides ! Ça coûte trop cher ! Mais le prétexte a vécu ! Non, messieurs les potentats, nous ne marchons plus ! Non, messieurs les dirigeants, nous ne nous satisferons pas de la lente éradication que vous tentez de nous imposer. Nous ne nous contenterons pas de vos pauvres mesurettes de réchauffement climatique, d’épuisement des sols, d’empoisonnement de l’air et des eaux. Non, non et non. Nous voulons de l’efficace, du drastique et du radical. Ici et maintenant ! Et c’est ensemble, main dans la main, que nous les Duchemins nous nous dresserons et vous contraindrons à respecter vos engagements. Parce que cette fois, vous ne vous en sortirez pas par de vaines excuses. Vous êtes au pied du mur, messieurs les nantis ! Pas d’échappatoire ! Et d’ores et déjà, nous réclamons, exigeons, ordonnons, et ce dans les plus brefs délais, l’application des mesures propres à instaurer les conditions efficaces d’une fin du monde digne de ce nom. Alors bougez-vous les fesses ou on fait tout sauter !

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 08:00

Cirque Romashov

 

Un cirque fabuleux

Claude Romashov

 

 

 

Ils se pressent sur les gradins, enveloppés de couvertures, car il fait vraiment froid dans l’enceinte de ce cirque à ciel ouvert. La soirée est gracieusement offerte par le CIO (Comité d’Intervention Originel) celui même qui est en charge de la recherche des personnes disparues.

Les mères de famille tentent de calmer les gosses surexcités, les amoureux s’enlacent et les lumières vacillent. Tout ressemble à du bricolage, mais les organisateurs ont bénéficié d’un délai trop court pour préparer la scène du spectacle. 

Après de longues minutes d’attente. Un Monsieur Déloyal vêtu d’un costume à rayures entre sur la piste.

- Bienvenue à vous, cher public. Le spectacle que vous allez voir vous entrainera aux confins du rêve et de la féerie. Nos artistes vont vous présenter leurs plus grands numéros. Ceux d’avant et aussi des nouveautés qui vous laisseront sans voix. Émotions et frissons seront au rendez-vous pour vous faire passer une soirée inoubliable. Mais tout d’abord, si vous êtes d’accord, faisons la joie des enfants qui sont nos trésors les plus précieux : Plaaace… aux clowns.

Les clowns sont propulsés sur la piste. Vêtus d’oripeaux et le chapeau mou. Ils tombent dans des postures ridicules, se relèvent sur des jambes élastiques si drôlement qu’ils provoquent l’hilarité générale. Tout le monde aime les clowns. Imaginez donc le monde politique sans eux, a plaisanté le bonimenteur sous les sifflets !

- Ils tombent un peu trop souvent tu ne trouves pas, demande la jeune femme à son compagnon.

Elle est d’aspect gracile avec un visage grave.

- Mais non, ils s’éclatent et amusent les enfants. Regarde celui qui ajuste son gros nez rouge.

- Éclater c’est le mot juste. C’est son vrai nez qui ne tient pas. Et il tire un peu la jambe. Non vraiment ces clowns sont tristes, en tout cas moi, ils ne me font pas rire.

L’auguste récite des chiffres à l’envers sous les quolibets du public. Des larmes s’écoulent de son chapeau. Il l’essore et cueille une rose imaginaire qu’il tend à une écuyère debout sur sa monture. La fleur s’effeuille instantanément entre ses doigts. Il prend un air si désolé que la jeune acrobate l’enlève sur son cheval. Un cœur énorme se dessine sur la poitrine du clown blanc. La poésie reprend ses droits. Le monde ne va donc pas mal finalement. 

Déloyal refait son apparition.

- On applaudit très fort nos amis et nous accueillons maintenant le grand magicien Ajax.

C’est un magicien qui a eu son heure de gloire, il y a bien longtemps. Des vivats s’élèvent de la foule bon enfant. Une fumée colorée enveloppe l’homme qui tient à bout de bras un globe terrestre.  Elle se dissipe lentement et la terre apparaît cabossée aux pôles.

- Je vais la redresser notre bonne vieille planète. L’éclat de rire fait vibrer les gradins. Une assistante ouvre un meuble, vérifie sous les yeux attentionnés des spectateurs qu’il n’y a pas de trappe ou de cache dérobée. Le magicien place avec mille précautions son globe à la triste figure sur une étagère. Une assistante court-vêtue vérifie les cadenas des serrures et recouvre le tout d’une étoffe rouge et or. Un roulement de tambour et la terre réapparaît fraîchement repeinte et toute ronde dans les mains du magicien. L’illusion est parfaite.

Le public applaudit à tout rompre, certains même, essuient quelques larmes. Le sol qu’ils foulent depuis maintenant une centaine de jours est racorni et noir. Des fumerolles s’élèvent des failles creusées en pleine rue et sur les pentes verdoyantes des collines qui entourent la ville, toute forme de vie a disparu.

Le magicien joue au ballon avec sa terre de baudruche. Elle est si légère et baigne dans sa lumière tendre et bleue.

- Joli spectacle n’est-ce pas mes amis, éructe Mr Déloyal à la fin du numéro en louchant sur les courbes alléchantes de la jeune assistante. Je vous présente maintenant le clou du spectacle. Mesdames et Messieurs, faites un triomphe à la ménagerie. Un numéro mémorable avec des lions et des tigres. Oui, rassurez-vous la faune existe et n’est pas près de s’éteindre n’en déplaise aux verts de rage qui contestent les statistiques de nos scientifiques sur le terrain.

- Quel terrain ? Murmure la jeune femme. Tiens les fauves ont l’air correctement nourris, contrairement à nous !

En effet, la nourriture devient rare et il ne reste plus de rations pour les faibles.

Les lions, les tigres se bousculent sur la piste. Le dompteur, un homme de belle allure enflamme des cercles qui illuminent les gradins. Les fauves agitent leurs têtes anormalement développées et s’élancent dans les cercles enflammés. Ils feulent et crachent leurs dents. Dents porte-bonheur pensent les naïfs qui cherchent à les récupérer au bord de l’arène.

- Attention, c’est dangereux, aboie le bonimenteur, réapparu par miracle tandis que le dompteur pousse les félins hydrocéphales dans leurs cages. Ne vous aventurez pas sur la piste, les animaux sont souvent incontrôlables depuis… Vous savez bien…

Mais les bêtes subitement atones rentrent docilement dans les cages.

Des acrobates s’élancent sans filet. Les chevaux montés par de fringants écuyers aux habits chatoyants font un dernier le tour de piste. Les clowns reviennent saluer. Le public applaudit debout la prestation des artistes qui ont tout donné pour assurer un beau spectacle.

Monsieur Déloyal, s’éponge le front, soulagé de la réaction du troupeau des survivants, prend la parole pour la clôture de la soirée.

- N’oubliez pas, la semaine prochaine le comité organise l’élection de Miss Survivor, nous vous attendons nombreuses Mesdemoiselles et cher public, le cirque FINDEUR vous souhaite une excellente nuit.

Les lumières vacillent de plus en plus. Il fait très froid maintenant. La foule descend des gradins en silence. Chacun va reprendre sa misérable place dans un monde qui n’existe plus. Le monde impossible à recréer le temps d’une représentation.

- Nous n’aurions pas du venir murmure la jeune femme à l’oreille de son compagnon. Ce cirque fait de briques et de brocs est d’une tristesse infinie, tout comme celui de nos vies désormais.

- Allons, ma douce, ne perds pas espoir. La semaine prochaine si tu veux nous irons écouter la prophétie des illuminés de la montagne sacrée. Ceux qui pensent qu’un vaisseau providentiel sauvera le peuple des élus !

- Désolé, mon pauvre ami ! Malgré les images mentales des temps heureux que je me projette en continu, tu n’arriveras pas à me redonner le sourire.

 

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 08:00

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Trou noir

Claudine Créac’h

 

 

Cela faisait une bonne vingtaine de jours que je n’avais vu personne. Ni parlé. Les écrans seuls brillaient, la télé et l’ordinateur éclaboussaient de leur lumière glauque les murs et le plafond de mon appartement du quatrième étage. Les livres s’étalaient sur le sol. J’attendais le feu purificateur qui  dévasterait notre monde pourri. Même, je comptais sur lui pour le sale boulot.

Je ne saurais dire pourquoi, à vingt heures et trente cinq minutes, j’ai eu un hallucinant désir de partager ce dernier moment. Et puis, j’hésitais une fois de plus entre pavé de saumon et nouilles à la sauce tomate. Marre du surgelé et du lyophilisé. J’ai ressenti le désir  extravagant de croquer dans un hot dog brûlant, gruyère-moutarde, et de boire une bière. J’ai marché longtemps, au hasard, dans les rues, en me demandant quel bar choisir pour mon dernier repas. 

Quand on tourne à l’angle de la rue de Paris, on voit clignoter l’enseigne du Betty’s Bar et ses reflets rouges se tortiller dans le fleuve. Le rade était éclairé, il y avait du bruit, de la vie, de la chaleur et des gens qui parlaient pour se sentir vivants, pour s’accrocher aux mots comme à une bouée. J’ai poussé la porte. Le néon verdâtre figeait les clients dans une lueur maladive. Ils étaient une dizaine dans le rade. La ville est petite et je les connaissais tous : vieux copains d’école, de caté, de centres de loisirs, devenus les piliers du Betty’s Bar. Betty trônait derrière le comptoir, dans sa robe rouge tendue à craquer. Fil de Fer agitait ses mains osseuses en écoutant un blues mortifère. D’un signe de tête, j’ai salué Gégé, Quinze Grammes et sa  blonde. Mimi Crépon philosophait, soudée à sa table, beaujolisée jusqu’au trognon, le délirium au bord des lèvres. Elle appelait l’apocalypse.

- Je t’attends charogne. Enfin, je vais revoir mon Gino. Je vais le retrouver, t’entends ? Vous entendez tous, je vais retrouver Gino. Betty, un verre ! 

Betty servait. Moi, assommé, saoulé de bruits et de mouvements, j’avais du mal à remettre mes mots en ordre de marche. Je devais abandonner le monde de l’introspection pour celui de la parole. Le vacarme me clouait sur place. Les matamores du Betty’s Bar buvaient à la fin du monde dans une avalanche de chants, de rires, de cris, de sifflements du percolateur, de blues.

Je me suis installé à une table, au plus profond du bar. J’ai commandé un hot-dog, une bière blonde. Un deuxième hot-dog et une deuxième bière. A 11 heures, la fée clochette s’est agitée au-dessus de la porte et la fille est entrée. Elle semblait paumée. Elle portait un pull à grosses mailles noires et rouges, sur un jean délavé. Elle a traversé le bar sans un regard, s’est attablée sans une parole, elle s’est fait servir une bière en montrant le verre posé devant moi.  C’était une fille Tanagra comme dans ce film d’anticipation, cheveux roux, visage d’une telle pâleur qu’il semblait luminescent, les yeux bleus transparents. Elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux étaient un puits de tristesse immobile. Je ne pouvais la quitter du regard. Me voyait-elle ?

Il s’est passé quelque chose d’incroyable. Pour elle, dans ce bistrot minable, j’ai eu envie de renaître, d’arracher ma vieille peau. J’avais honte de ce que j’étais, de mon studio vétuste, des surgelés, de ma solitude, de ma timidité corrosive, de la peur embusquée, des cheveux en bataille, des sous-vêtements négligés. Changer ! Mais, assis devant mon verre, en regardant mes mains moites, j’ai compris que je demeurerai le même, l’enfant mal aimé, le pauvre type terrorisé par la vie, suant de peur. Jamais mes mains ne caresseraient une nuque de femme. 

Au comptoir, un type a dit « C’est presque l’heure ».  J’ai pensé « Tant mieux » et aussi que ce serait merveilleux d’être atomisé avec elle, de devenir une particule de rien qui s’accrocherait à une particule de rien de la fille et que nos particules de rien danseraient soudées l’une à l’autre au milieu du brasier.

Mimi priait à voix basse pour retrouver Gino. Les autres gueulaient. Gégé a regardé sa montre. Il a tapé avec une cuillère sur le bord de son verre, a crié d’une voix arrogante embrumée d’alcool « On y est les gars ! A ma montre, 21 décembre, 23 heures, 59 minutes et 56 secondes. 57. 58. 59… ».

Tout s’est mis à tourner, la lumière s’est éteinte, rallumée, éteinte à nouveau. Il y a eu des cris. Les mailles du pull de la fille semblaient de métal et jetaient des flammes rouges autour d’elle. Betty a hurlé « Pas de panique, c’est les plombs qui ont sauté. Ça arrive souvent. L’installation date de Billy et il y a vingt ans qu’il est au trou, Billy ». Elle est allée au compteur et la lumière est revenue.

Gégé examinait, incrédule, le cadran lumineux de sa montre.

- 22 décembre, 2 secondes. C’est dingue, j’ai pas lâché ma montre du regard. On a perdu trois secondes.

Mimi pleurait, la tête sur ses bras repliés. Quinze Grammes embrassait sa blonde à pleine bouche. J’étais debout, collé contre la fille. Sa voix se mêlait au blues.

- Tu danses bien.

J’ai glissé ma main sous la masse cuivrée de sa chevelure.

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 08:00

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L’amateur d’art

Jacqueline Dewerdt

 

 

Sur son vélo, Nono, il parlait pas. Qu’est-ce qu’on était bien sur les routes ! On a même poussé jusqu’en Belgique. C’est son pays, à Nono, la Belgique. Maintenant, je le sais. On était heureux. Libres comme l’air. Pas trop de soucis mécaniques. Toujours un endroit où crécher. Moi, à la pause, je racontais mes salades. Faut toujours que je fasse des commentaires sur ce que je vois. Surtout sur les gens. De temps en temps, ça m’arrivait de tailler une bavette avec un quidam qui m’était sympathique. Ça faisait du bien et souvent ça rapportait quelque chose à béqueter. Nono levait un sourcil ou se raclait la gorge. Je comprenais. Quand il me tournait le dos, je me taisais. Les copains, faut les respecter.

La pluie d’été ne nous a pas empêchés de pédaler. La pluie, ça rafraîchit les idées, je disais. La première fois que j’ai dit ça, Nono, il s’est tapoté la tempe plusieurs fois et il m’a fait un clin d’œil. Bon, moi ce que j’en disais, c’était pour occuper le temps. On était d’accord pour continuer le voyage. Je sais pas s’il avait fait ses classes dans un club cycliste en Belgique ou quoi, mais il m’a montré un bon truc pour pas avoir froid. Il a pris des journaux, il me les a glissés entre mon marcel et ma chemise. Je me demandais ce qu’il me voulait à me tripoter comme ça tout d’un coup. Il a raison, ça fait une bonne couche isolante. Tu ligotes bien ton sac-poubelle par-dessus tout le reste, et tu restes au chaud.

L’automne est arrivé, il a continué à pleuvoir. On n’a pas tenu longtemps. On a eu froid aux pieds. Les journaux dans les godasses, avec la flotte, ça fait de la pâte à papier. On a arrêté de pédaler. Ça s’est fait un peu par hasard, mais pas tout à fait. On était quelque part du côté de Lens. C’est mon coin par là-bas. Dans les anciens corons, il y a encore pas mal de maisons murées. Il y aurait de quoi loger des dizaines de familles. Je sais pas s’ils vont les démolir ou les rénover, mais en attendant, c’est pas trop compliqué de s’y glisser. À condition d’être discrets.

On s’en est trouvé une à l’abri des regards et petit à petit on s’est mis à l’aise. Les vélos sont prêts à repartir. Mais c’est pas demain la veille parce que depuis, quel déluge. Un temps, j’ai même pensé que c’était encore un coup du grand horloger céleste qui voulait punir l’humanité pour ses péchés. Des relents du catéchisme, ça te colle ces trucs-là. Je l’avais dit à Nono avant même que les journaux se mettent à parler d’une chose et d’une seule : les Mayas ont prévu la fin du monde et vous êtes priés d’y croire, bande de crétins. J’y ai jamais cru. Et quand bien même, moi, ça me fait ni chaud ni froid. Chienne de vie.

On est au courant de tout par les journaux, parce que Nono, les journaux, il aime ça. Et ça isole les murs des maisons aussi bien que les côtelettes des cyclistes. Il a vite repéré les poubelles de quelques intellectuels pas loin d’ici. C’est pas des bouteilles plastiques qu’ils jettent, c’est que des journaux ! Nono s’en fiche que ce soit des vieilles nouvelles. Il les lit et après, il les cloue au mur, en couches superposées, bien entrecroisées comme il faut. C’est moi qui lui trouve les clous. Vous ne vous imaginez pas comme c’est facile de trouver des clous, il en traîne partout. Un jour, j’ai dégoté un chantier de démolition. Trêve des confiseurs, personne à l’horizon. J’ai ramené du bois pour faire du feu et plein de clous pour fixer les journaux. Qu’est-ce que tu dis de ça, Nono ?

Il n’a pas levé son sourcil comme d’habitude, il n’a pas levé le pouce, il n’a pas secoué les épaules. Non, il a tapoté le mur avec son index :

Écoute ça.

Oh ! Y’a quelqu’un ? Nono ? Je peux vous dire que ma mâchoire s’est décrochée et que ma salive est partie de travers. J’étouffais. J’ai cru que j’avais avalé ma langue. Le temps que je retrouve mes esprits et que j’arrête de tousser, Nono a attendu patiemment, le doigt toujours pointé sur une photo du journal.

Écoute bien. Ça, c’est un mec. Écoute bien ce qu’il a dit, c’est écrit là : « Il faut trouver un moyen de distribuer l’argent. Nous avons besoin de l’art comme du pain de l’esprit ». 

« Be-soin-de-l’art-comme-du-pain-de-l’esprit. »

L’index soulignait chaque syllabe. J’ai pourtant pas bien saisi ce qu’il voulait dire le mec. J’essayais d’intégrer le fait que Nono s’était mis à parler. Je regardais autour de nous, histoire de vérifier qu’il n’y avait pas quelqu’un d’autre dans le gourbi. Nono continuait à lire l’article à voix basse. En tout cas, je peux vous confirmer, vu son accent, Nono, il est belge. Flamand. Je me suis approché pour relire la phrase écrite en gros sous la photo du mec. Ouais, c’est bien, c’est intéressant. Mais bon, il le dit et puis après ? J’ai demandé :

C’est qui, ce mec ?

Voisin de quand j’étais môme. Fils du boulanger. On était à l’école ensemble.  Maintenant, tu vois comme moi, directeur de l’opéra de Madrid. Le pain de l’esprit ! Ouais !

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