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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 08:00

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L’apocalypse est en nous.

Claude Bachelier

 

 

Ma chère Amie,

 

Je lis et je relis votre lettre et je m’aperçois avec stupeur que vous n’êtes pas la femme rationnelle et cartésienne que je pensais. J’en veux pour preuve cette espèce de terreur que vous a inspirée la fin du monde annoncée pour le 21 décembre dernier. Vous, une femme si cultivée, si intelligente, comment avez-vous pu vous laisser abuser comme une midinette par cette mascarade ? Comment avez-vous pu un seul instant croire ces sornettes d’un autre âge ?
Il est vrai cependant que l’apocalypse n’est pas une vue de l’esprit, une invention de je ne sais quels prophètes de l’Antiquité. Parce que, ma chère Amie, elle existe, mais pas là où vous redoutiez qu’elle soit, mais plutôt dans l’Homme. Au cœur de l’Homme. Et vous remarquerez la majuscule à Homme.

Depuis que le monde est monde, et cela a commencé avec Caïn et Abel, les hommes se déchirent, se battent, s’entre-tuent. Sur chaque continent, dans chaque pays, parfois même dans chaque village. Et pour quelles raisons ? Pour quels motifs ? Pour de l’argent, pour le pouvoir et même pour des femmes. Parfois même pour rien, sinon pour le seul plaisir absurde de montrer sa force, d’étaler sa puissance.

Un philosophe anglais du XVIIe siècle, Thomas Hobbes je crois, a écrit dans un de ses ouvrages: « dans son état de nature, l’homme est un loup pour l’homme. » La modernité de cette phrase n’a rien perdu de son actualité, hélas. À ceci près que le loup tue pour se nourrir, pour vivre. Alors que l’Homme, lui, tue par orgueil, vanité ou pour le plaisir.

Voulez-vous des exemples ? Je n’en citerais que quelques-uns. La place et le temps me manqueraient pour les citer tous.

On a souvent affirmé que la première guerre mondiale avait été provoquée par l’assassinat d’un aristocrate à Sarajevo. Foutaises que cela ! Balivernes pour gogo ! En réalité, si cette abominable boucherie a été déclenchée, c’est parce que les Français, depuis la défaite de 1870, rêvaient d’en découdre ; mais aussi parce que le militarisme prussien, l’orgueil et la suffisance d’une caste militaire prussienne décadente, la morgue et l’aveuglement d’un monarque borné ont été la cause de la pire boucherie qu’il ait été donné aux hommes de subir.

Si cette guerre n’a pas été l’apocalypse, alors, qu’est-ce que l’apocalypse ?

Et comme si cela n’avait pas suffi, le monde est reparti dans sa folie meurtrière vingt ans plus tard, mais en montant de plusieurs crans dans l’horreur, dans le cauchemar, dans l’épouvante. D’Auschwitz à Hiroshima. Et là encore, pourquoi, bon dieu, pourquoi ? Parce que l’Homme porte en lui, au plus profond de lui la terreur infinie, l’horreur absolue ! Et comment appeler cela, sinon l’apocalypse ?

Mais aussi, comment ne pas parler de toutes ces guerres locales à travers le monde ? Ces guerres où des enfants sont enrôlés, de force, pour tuer leur propre père, leurs propres frères ; pour violer leur propre mère, leurs propres sœurs ! Ces guerres où des millions de pauvres gens sont affamés, empoisonnés, réduits à l’état de troupeaux errant d’une famine à une autre !

Ne s’agit-il pas, là aussi, de l’apocalypse ?

Et que dire de ces tueurs armés jusqu’aux dents et qui vont d’une école à une autre, d’une fête à une autre et qui tuent, qui massacrent le sourire aux lèvres !

Que dire aussi de ces obscurantistes qui lapident la femme adultère, qui coupent la main du voleur, qui brulent les livres, qui détruisent les temples qui font la richesse de l’Humanité ?

Oui, que dire de tout cela ?

Rien. Ou plutôt que cette apocalypse dont on nous a rebattu les oreilles ces derniers temps, une autre apocalypse est là, réelle, vivante, au cœur de l’Homme. Depuis la nuit des temps et jusqu’au moment où l’Homme par sa démesure et sa vanité se détruira lui-même.

Quand j’étais jeune, j’avais coutume d’affirmer haut et fort que si je n’attendais rien de l’homme, je croyais en lui, en son humanité, en son intelligence.

Mais les années passants, mes lectures et la réflexion aidant, je ne suis plus aussi optimiste et j’ai revu à la baisse cette vision quelque peu naïve de ma jeunesse : si je n’attends toujours rien de l’Homme, je ne crois plus du tout en lui.

D’ailleurs, que peut-on attendre d’un être qui porte si fièrement l’apocalypse au plus profond de lui ?

Je vous embrasse ma chère amie.

H.A.

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 08:00

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Nera planète subhum7

(après le quotidien, passons à demain)

Jean-Luc Lapoule
   

 

Les filles n'étaient pas vraiment des femmes ; et les femmes gardaient une part de leurs premières années enfouie au plus profond d'elles. Tout était enfoui. On ne les appelait même plus des femmes. Chacun était cantonné dans son patricule, les subhum7c=8 et les subhum7)(

Les subhum7c=8 avait conservé cette main-mise sur l'ordre, la règle et la fesse bombée des subhum7)(. Elles n'étaient là que pour l'utilité, la futilité et la fertilité.

Tous les printemps, dont on savait qu'il arrivait quand l'allumage séquentiel de nos écrans plats se faisait plus tôt, la période de reproduction commençait.

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Les subhum7)( nouvellement menstruées depuis plus de trois 3 mois représentaient la tranche des plus jeunes accouplées. A l'opposé, il y avait cette minorité supérieure, qu'on nommait encore les "cougars" (subhum6 ou subhum5), dont le surnom était la dernière trace de nos lointaines origines, dernière trace de notre lointaine ironie.


Toutes devaient participer à l'effort de survivance avec ardeur. Il n'y avait pas de couple. La notion de famille était démembrée. Seul restait le nom à préserver par la descendance et les alliances entre familles. Jusqu'à cinq familles pouvaient coexister dans les mêmes murs. Généralement, les abris en étaient constitués de trois. Et les plus aisés des subhum1 ayant cru privilégier leur confort en emplissant de leur seule famille le large espace de béton, s'étaient bien vite rendus compte de leur malheur, au fil des générations.

Bien qu'entièrement clos, l'intérieur d'un abri ouvrait de larges fenêtres panoramiques sur la végétation tout autour, le ciel bleu magnifique, les arbres, les fleurs, le soleil... Ces écrans plats qui tapissaient les murs étaient connectés sur tout un réseau de caméras solaires disposé à la surface. Chaque cube blindé en était équipé. Il était assez rageant finalement de voir fonctionner tout ce système, naturellement activé par la simple lumière du jour. S'ils avaient réalisés plus tôt seulement...

Qui savait encore le début de l'histoire ? Qui croyait le savoir ? Qui osait y croire ? Personne n'en parlait. Personne depuis le premier jour d'alerte n'en avait jamais parlé. Une habitude chez ces gens fortunés de Suisse, de garder les secrets, d'enterrer les affaires. Nous étions dans le secteur Françaphone, qui regroupait les divers grands comptes d'alors, de Suisse mais surtout de France, ce pays dont la fuite fut vraiment la spécialité nationale !

Une fuite fatale, celle des centrales. C'est pourquoi chacun avait anticipé dans son coin, construisant des abris à tout va dans les strates rocheuses de la chaîne alpine. Ce surplus d'argent devait bien servir à quelque chose, enfin !

Se retrouvaient là familles du béton, familles du plastique, familles du spectacle populaire, familles des réseaux politiques, familles des médias, familles de la pharmacologie, familles de la chimie, famille de la médecine, famille de l'hypercommerce, familles des transactions financières, familles de l'armement ...et forcément familles des énergies ! (qui mieux qu'elles connaissait l'inéluctable avenir ?)

subhum1 cherche tras 2vie :-() subhum1 cherche tras 2vie :-()

Ce texto envoyé à l'infini depuis les portables interconnectés du secteur Françaphone au lendemain de l'événement était devenu notre devise à tous. Notre génération était la septième seulement, pas tout à fait la dernière.

On ne communiquait plus qu'à distance, d'un bunker à l'autre, par écran interposé. On nous appelait toujours les blogueurs.


Sources proches et lointaines : Miranda July, Daniel Mermet, Philip K. Dick

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 08:00

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Ce n’est pas parce qu’un certain nombre d’auteurs, survivants du cataclysme du 21 décembre 2012, se retrouvent au café pour disserter sur l’évènement qu’il faut négliger les us et coutumes du dit café. Car quand même, avant la prochaine apocalypse, on pourrait peut-être prendre le temps de se faire un concours de nouvelles, non ? D’autant que pour Calipso ce serait la douzième édition. Douze, un chiffre hautement symbolique et singulièrement parlant, n’est-ce pas ? Et si l’on imagine la fête qui ne manquera pas de couronner cette nouvelle aventure littéraire, on ne voit pas pourquoi il faudrait s’en priver.

Alors, si vous le voulez bien, nous vous donnons rendez-vous autour du thème :

 

« De paille et de feu »

 

 

Le concours est ouvert à tous, sans distinction d'âge, de nationalité ou de résidence.

Les textes soumis pourront avoir fait l’objet d’une publication préalable sous quelque forme que ce soit à charge pour les auteurs de vérifier s’ils sont libres de droits.

Le format des nouvelles devra être compris entre 1500 et 2000 mots (plus ou moins 10%)

Deux mois après la clôture du concours, un jury de cinq membres procédera à une première sélection de 12 nouvelles dont les titres seront annoncés sur le site Calipso en septembre 2013.

Trois grands prix seront attribués pour un montant de 750€ (dont 300 € pour le premier, 250 € pour le second et 200 € pour le troisième). Les douze nouvelles lauréates seront publiées en recueil au cours du dernier trimestre 2013. Elles seront également présentées au public et mises en voix et en musique par des comédiens et musiciens lors d’une journée "Nouvelles en fête" le 26 octobre 2013. Les lauréats seront prévenus par téléphone ou mail au moins trois semaines avant cette journée. La présence des auteurs primés y est bien sûr souhaitée. Une contribution à leurs frais de déplacement d'un montant variable en fonction de leur résidence leur sera allouée, l'hébergement sera assuré par les membres de l'association Calipso.

Les auteurs primés s’engagent à ne pas réclamer de droits d’auteur autre que le prix reçu à l’occasion de ce concours. Les nouvelles, primées ou non, restent libres de droits.

Le jury et l’association Calipso se réservent la possibilité d’annuler le concours si la participation était jugée trop faible. En ce cas, les droits de participation et les manuscrits seraient renvoyés à leurs auteurs aux frais de l’association Calipso.

 

Pour participer

Les nouvelles présentées au concours sont limitées à deux par auteur. Chaque texte, présenté avec un titre original, sera rédigé en français, dactylographié, agrafé et expédié en cinq exemplaires. Il n’est pas nécessaire de reprendre l’expression « de paille et de feu » dans le texte présenté.

Ni le nom, ni l'adresse de l'auteur ne devront être portés sur le ou les textes. Par contre, sur chaque feuille du texte, en haut à droite, l'auteur portera un code de deux lettres et deux chiffres au choix (exemple : AB/10). Ces deux lettres et ces deux chiffres seront reproduits sur une enveloppe fermée à l’intérieur de laquelle figureront le nom, l'adresse, le téléphone et l’adresse mail de l'auteur ainsi que le titre du texte (ou les titres, un code par titre).

Les droits de participation sont fixés à 5 Euros par nouvelle. (le chèque sera libellé à l’ordre de Calipso et encaissé après la clôture du concours). Une ou deux enveloppes timbrées à l’adresse de l’auteur pourront également être jointes à l’envoi si l'auteur souhaite un accusé de réception de sa participation et/ou l’envoi du palmarès. (à préciser sur l'enveloppe).

La date limite d'envoi des œuvres est fixée au 30 juin 2013.

Calipso - 35 rue du Rocher 38120 Fontanil Cornillon, France - Mail assocalipso@free.fr  

Une rubrique "Concours de nouvelles 2013" est ouverte sur le site Calipso pour informer, commenter, questionner et suivre l’évolution du concours. http://calipso.over-blog.net

Le barman et toute l’équipe de Calipso vous souhaitent une agréable participation.

 

Précision importante : les demandes d'accusé de réception de participation parvenues entre le 6 et le 31 mai 2013 ne seront envoyées que le 3 juin 2013. 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 08:00

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Michel, Lucie et Antoine : trente six jours après la fin du monde

Dominique Chappey

 

 

Je m’améliore. Ce n’est pas encore parfait, mais je progresse. J’ai résolu le moment délicat du petit-déjeuner. Je laisse mon bol et ma petite cuillère sur l’égouttoir de l’évier. Plus besoin d’ouvrir le placard de la cuisine. Je fais pareil pour les repas. J’ai mon minimum vital sorti en permanence. Mes couverts. Deux assiettes, une grande et une petite. Un verre. Une casserole pour les pâtes, une autre pour les viandes.

Je me faisais avoir à chaque fois. Je préparais à manger, je dressais le couvert et au moment de m’asseoir, je réalisais que la table était préparée pour deux. Avec en face de moi, ton assiette vide et les dents de ta fourchette qui pointaient vers ma poitrine. Dressage à l’anglaise, les pointes des fourchettes vers le haut, comme tu m’avais appris. Alors, je me relevais et je jetais tout ce que j’avais préparé à la poubelle. Je faisais disparaître la totalité de la vaisselle dans l’évier et je sautais un repas. Impossible d’avaler quoi que ce soit avec cette boule qui occupait tout l’espace, dans mon ventre.

Les enfants se sont inquiétés, je perdais du poids. Je n’ai trouvé que cette misérable stratégie de l’égouttoir pour continuer à m’alimenter. Cela les rassure un peu. Je leur ai demandé de l’aide pour ta garde-robe. C’était au-dessus de mes forces. Chaque fois que je voulais changer de chemise, dès l’ouverture de la penderie de notre chambre, je reculais en titubant pour m’asseoir sur le rebord de notre lit. Une volée de coups bas. Ta petite robe d’été, celle qui s’ouvrait sur le devant avec son interminable rangée de petits boutons nacrés. Ce chemisier satiné si sage et ses transparences. L’écharpe de laine grossière où tu enfouissais tes joues et ton sourire d’hiver. Ils sont venus un dimanche, ont tout emporté.

Vider la maison ne résout rien. Les dangers du souvenir me guettent à chaque coin de porte. Même le silence entonne la rengaine de l’absence. Si je veux m’échapper un instant, le regard vide qui traverse la fenêtre vient buter au milieu du jardin contre l’érable du Japon. Celui que tu as planté lorsque nous avons emménagé et qui depuis invariablement fait des pousses de trois mètres chaque été. Je n’aurai pas le cœur de le tailler cette année.

Les enfants et moi avons zappé la fin du monde, le réveillon des cadeaux, celui du foie gras et du champagne aussi. Ce fut, à l’aune de l’humanité, un départ discret au beau milieu de toute cette agitation. Depuis, je me désintéresse un peu de la survie de mes contemporains. Notre fille, les yeux rougis, me dit qu’il ne faut pas que je m’enferme. Je sais bien que le monde continue de tourner avec moi qui trottine au dessus. Je trouve ça injuste, que tout ne se soit pas arrêté en même temps. Souvent le soir, je me dis que j’aurai dû partir, moi aussi.

Pour faire plaisir aux enfants, je fais des efforts. Ils pensent que je suis sur la bonne voie, trouvent que je vais mieux. Je fais mon apprentissage. Quelques petites maladresses, encore. Comme il y a quelques instants, dans la cuisine. Je me suis fait avoir comme un bleu, une erreur de débutant en somme. Lorsque je me suis saisi de la boîte de thé dans le placard du haut, que j’ai bousculé légèrement l’agencement des bocaux. Une petite embuscade. Un sachet de tes infusions préférées qui tombe et que je rattrape au vol par réflexe. Un bouquet de senteur qui explose la fragile barricade, la mince carapace que je feignais de croire plus solide. Réglisse et cardamome. Cannelle.

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 08:00

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  L’écrivain et la fin du monde

 Pierre Mangin 

 

La fin du monde était programmée pour le 21 décembre 2012. La fin du monde n'ayant pas eu lieu, une autre date sera programmée ultérieurement. Veuillez nous excuser pour ce contretemps indépendant de notre volonté.

Il n'empêche que l'information, relayée jusqu'à plus soif sur tous les médias, réseaux sociaux compris, n'avait pas échappé à l'écrivain. Non plus son lot de questions oiseuses qui l'accompagnait. Du genre : « Et si c'était vraiment la fin du monde, que feriez-vous ? » Sous-entendu, que feriez-vous avant. Puisqu'après, par définition, ce serait trop tard. Quand on a posé cette question à l'écrivain, il n'a pas hésité. Pour lui, l'évidence s'est imposée d'elle même : « Si c'était la fin du monde demain, j'écrirais une page. Une page sublime. Une page pour la postérité. » Toujours sa foutue obsession de la postérité. Toujours sa foutue obsession de laisser une trace. Une marque. Une fois n'est pas coutume, mais pour ce cas précis, la réponse de l'écrivain manquait de pertinence. Je suis bien obligé de le reconnaître... Si fin du monde il devait y avoir, plus de postérité. Plus de descendance. Plus de librairies. Plus de bibliothèques. Plus de livres. Plus de lecteurs futurs... À quoi bon écrire une page sublime pour une postérité qui ne verra pas le jour ? Pourquoi diable s’échiner sur une page que jamais personne ne lira ? En reprenant ainsi l'écrivain j'étais sûr de moi, sûr de ma logique implacable, sûr de mon bon sens. L'écrivain avait proféré une bêtise, une ânerie, il devait en convenir et rire de sa légèreté. En raisonnant ainsi je me méprenais et sous-estimais gravement sa noblesse de cœur ainsi que son amour inconditionnel du geste gratuit. « Une belle page », m'a t-il répondu en substance, « une belle page, je veux dire une de celle que l'on destine à la postérité, une belle page se suffit à elle-même. Le plaisir qu'on a à l'écrire vaut toutes les récompenses. La jouissance ressentie quand on y appose le point final fait oublier toutes les peines. Que cette page par la suite ne trouve pas de lecteurs pour cause de fin du monde n'est qu'un détail sans importance. Qui sait, d'ailleurs, si dans ce monde pas encore disparu, des nuées de belles pages ne dorment pas faute d'avoir su trouver le chemin des lecteurs... » Encore une fois, je ne pouvais m'empêcher de songer que l'écrivain était décidément un curieux personnage. Je trouvais son dernier trait non dénué de sens cependant. C'est vrai, tant de manuscrits ne parviennent jamais à franchir l'étape de la publication, que sur le lot, nécessairement, quelques chefs-d'œuvre restent en souffrance. C'est la dure loi de la statistique.

Dans le train qui me ramenait chez moi, je songeais aux paroles de l'écrivain. Etait-il sérieux en m'affirmant ne désirer rien d'autre qu'écrire une belle page ? Ne trouverait-il rien d'autre à faire si un jour une telle alternative lui échoit ? Cela me paraissait invraisemblable. Bercé par le ronronnement du train, j'avais fini par somnoler sans cesser de penser à ce drôle de bonhomme. Dans mon demi sommeil je le revoyais me parler de sa belle page, celle qui viendrait parachever une vie au service de la littérature. Et j'avais fini par comprendre le sens de ses paroles... En réalité, je crois que l'écrivain écrit. Le souci de savoir s'il sera lu ou pas ne vient qu'après. Alors, fin du monde ou crise de l'édition, ce n'est pas ça qui l'empêchera d'écrire...

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 08:00

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Encore un peu de sel ?

Ysiad

 

 

« Passe moi le sel, Bébert »

 

Et ça continue, encore et encore, et c’est pas fini, y en aura toujours derrière. Du sel, Bébert, du sel… Non. De grâce. Ne plus jamais entendre ça. D’abord moi c’est Albert, pas Bébert. Je hais qu’on m’appelle Bébert, surtout au bout de trente ans de mariage. Trente ans. Faut être dingue, tout de même. De grâce, donnez-moi la force de lutter pour ne pas l’étrangler ! Qu’est ce qu’elle a foutu, la fin du monde ? Pourquoi m’a-t-elle fait faux bond ? Je comptais pourtant sur elle, pour qu’elle me la décale de mon champ de vision, Marceline. Une bonne fois pour toutes. Ben bon.

 

Et hop ! Le voilà, le sel, lancé façon discobole. Prends ça dans la tronche, Marceline, de la part de Bébert, et puis bonne année avec ! Flûte, elle a baissé la tête, pour une fois que je visais bien... Elle anticipe, maintenant. Pas de chance. Je te jure. La voilà qui sale, renfrognée, poignet lourd, et vas-y que je te saupoudre… Rien que ce geste me donne envie de lui filer des baffes. Peux plus la voir saler ses lentilles. Peux plus la voir du tout, d’ailleurs. Et puis avec le lard, question sel, ça devrait suffire. Ben non, faut qu’elle en rajoute une couche… Si seulement la fin du monde avait pu l’emporter, elle et tous ses maudits : Passe moi le sel, Bébert ! Bim ! Braooum ! Plus de Marceline ! Disparue, Marceline ! Engloutie dans les espaces infinis du philosophe ! Magie ! Abracadabra, trois tours de passe-passe, un petit croche-patte au bord de la falaise… Hop ! Grand bond dans le néant ! Fini, la sérénade du sel, le silence, ouais, à la place, un bon gros silence bigrement salutaire… Débarrassé d’elle à tout jamais, Albert ! Liiiiibre ! Planant au-dessus du monde les ailes déployées, sans personne pour lui mettre du sel dans les oreilles ! Plus de laisse, plus d’ordres, plus de tronche, plus rien ! Mais qu’est ce qu’elle a fichu, la fin du monde ? Elle a eu un empêchement, ou quoi ? Elle a loupé le coche ? Sa montre s’est arrêtée ? Elle a croisé un bug sur sa route ? Un dragon ? Une météorite ? Court-circuit de dernière minute ? Faille spatio-temporelle ? Dans quel couac est-elle tombée ? Y a eu un hic quelque part ? Elle a sombré où, la fin du monde ? Elle s’est égarée entre deux parallèles ? Dans quel hémisphère se cache-t-elle ? Et l’autre qui continue à saler comme une malade… Regardez-moi ça… Quelle mouche la pique ? Hou hou, fin du monde ! Rapplique ! Viens à mon secours, vite ! Fais quelque chose ! Fais en sorte que ça s’arrête ! On nous l’avait pourtant promis ! Des promesses, en veux-tu en voilà, jetées à la tête du premier imbécile, promesses à gogo, encore et toujours, la fin du monde est proche, le compte à rebours a commencé, faites vos valises pour l’au-delà, en voiture M’sieurs dames, on ferme les portières, montez par deux c’est plus facile, plus que trois jours avant la fin du monde, et puis n’oubliez pas : le changement, c’est maintenant… Promesses, belles paroles, slogans bidon : Grâce à la fin du monde, soyez définitivement débarrassé de votre conjoint!  Optez pour la fin du monde : LA solution radicale à tous vos tracas ! Tu parles ! Préposés à la passe du sel, unissez-vous ! Exigez la fin du monde ! Plus de Marceline, retrouvée morte sous un gros tas de sel, écrasée par une salière géante, tombée dans une crevasse de sel…

 

« Y’a plus de sel, Bébert. Faut penser à la recharger, la salière… »

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 08:00

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Question de temps

Patrick Ledent

 

 

 

Ça, quand on veut y croire, on y croit, y’a pas à dire !

Pour eux, rien n’a changé. Courent à leur travail et courent les magasins. Vont chercher les enfants à l’école et les ramènent à la maison. Mangent en vitesse le soir et se plantent devant la télé. Gobent les infos, le film ou les variétés, et s’endorment. Puis rêvent, encore et encore. Debout ou couchés, pareil, rêvent.

Ceux qui ne dormiront pas tout de suite feront des enfants, comme avant. Même pas gênés. Le 21 décembre 2012, tout le monde s’en tamponne. On a bien un peu paniqué avant, sans oser le dire, en silence, chacun pour soi, c’est dans l’air du temps, mais maintenant que c’est passé, on roule les mécaniques, on joue les fiers-à-bras, on la ramène au bistrot, au boulot ou ailleurs :

- T’as eu peur, toi ? Pas moi. Penses-tu ! Ils nous avaient déjà fait le coup en 2000. Paraît que tout allait exploser : les PC ramenés à l’âge des bouliers-compteurs, les satellites de la NASA en travers de la gueule, les centrales nucléaires en mille morceaux, plus que des scorpions et quelques blattes en surface. En sous-sol, dans les bunkers, une centaine d’illuminés et autant de politiques – ce n’est pas incompatible – qui attendent de crever de soif ou de faim, c’est malin !  Au lieu de ça, le premier janvier 2000, un ciel céruléen, comme ils disent dans les livres. Ta souris qui n’a jamais aussi bien ronronné, au lit comme au tapis, pas un soupir qui ne soit sincère, pas une lettre qui manque à l’appel ; ton sexe fier comme au temps béni des fiançailles et ton disque dur qui ne saute pas un bit! Félicité de la cave au grenier. Alors, des fins du monde comme ça, moi, je ne les redoute plus, j’en redemande !

             

Sauf qu’ils causent, qu’ils causent, c’est tout ce qu’ils savent faire. Les innocents, ça cause toujours. Moins ça sait et plus ça cause. Le simplisme de leur raisonnement donne le tournis : on devait tous crever le 21. On est le 22 et on est toujours là. Conclusion : c’est du flan.

Parce que le temps, évidemment, c’est le même pour tout le monde, et le centre du monde, naturellement, c’est nous. Cette foutaise ! On a fini par admettre qu’on tourne autour du soleil et sur nous-mêmes, dix mille ans tout de même, saluez la prouesse, mais on ne parvient toujours pas à concevoir la relativité ailleurs que sur le papier ! C’est Einstein qui doit se retourner dans sa tombe !

Bref, ça me tue, leurs raccourcis. Ce que je voudrais être con comme eux pour vivre heureux, rêver d’avenir, de gosses et de lendemains qui chantent. Mais voilà, je ne peux pas. Trop humble pour ça.

Parce que les Mayas, je ne les prends pas pour des branques, moi ! Ils en avaient dans le chou. Je ne les snobe pas comme nos savants qui tournent en rond avec leurs étoiles et qui se tapent trente ans d’études et autant d’années de recherches pour rafistoler jour après jour une cosmogonie qui bat toujours un peu plus de l’aile. Mon télescope, je ne le plante pas dans le vide en attendant de voir passer quelque chose, non, j’en cale l’objectif sur la cible : coefficient espace-temps 4.682 point 5. Oui ! À la Star Trek ! C’est là que ça se passe, pas ici. C’est écrit, gravé, voici plus de deux millénaires, dans les colonnes des temples de Tegucigalpa.

Coefficient espace-temps 4.682,5. C’est là que tout a commencé, très précisément, au degré près et à l’heure dite, le 21 décembre 2012.

À 0 heure précise, l’astéroïde « Gymkana 8833» a franchi les limites de la voie lactée. Depuis, mon télescope en suit la course incendiaire.

Je le répète : ce n’est plus qu’une question de temps.

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 08:00

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Peur du lendemain

Jordy Grosborne

 

 

Le sol s'était rapproché à grande vitesse alors que ma chute ne semblait plus vouloir finir. Les yeux écarquillés derrière mes lunettes de protection, j'avais imprimé dans mon cerveau chaque image comme devant être la dernière. "Surtout, n'ouvre pas la bouche" avait dit l'instructeur.  Ok, facile à dire, mais j'étais tellement heureux que je parvenais difficilement à cacher mes dents et à ne pas sourire jusqu'aux oreilles, juste parce que le bonheur devait physiquement se concrétiser. J'avais tiré presque à regret sur la poignée d'ouverture du parachute, sans réellement m'inquiéter de savoir si tout allait bien se passer ou non. Après tout, la fin du monde était proche, alors mourir comme ça ou autrement ne m'importait pas. Mais le parachute s'était ouvert et j'avais touché le plancher des vaches quelques minutes plus tard. De retour chez moi, je m'étais serviun cognac et, dans mon calepin, sous la rubrique "Choses à faire avant la fin du monde" j'avais barré "Saut en parachute".  Au début, je l'avoue, j'étais assez inhibé. J'avais mis quelques trucs simples sans grande ambition, mais faut dire que je venais de loin quand même. Quarante années à ne pas risquer grand-chose d'autre que de chopper la crève dans un TER, avoir un accident de chaise à roulettes au bureau ou de me tordre la patte entres deux pavés que je ne destinais même pas à un cordon de CRS, alors pensez donc ! J'ai commencé prudent. Appuyer l'intégralité de mon corps, y compris les zones non protégées, sur les sièges du fameux TER. Aller aux toilettes sans tenue spéciale dans un TGV ou sur une aire d'autoroute du sud de la France. Ne pas tourner la tête au moment de l'éternuement d'un passager ou d'un collègue de boulot. Accepter de lui serrer la main alors qu'il se plaint de la gastro de son petit dernier. Fort de mon audace nouvelle et de ma victoire sur les miasmes en tous genres, j'avais décidé de me promener en ville la nuit. D'abord le centre-ville, puis les quartiers étudiants et enfin, la banlieue. Au fur et à mesure, je prenais de l'assurance. Je me fichais bien de ce qui pouvait arriver. J'allais mourir bientôt ! La puissance que ça vous confère de ne plus avoir à vous inquiéter de la mort, dingue ! Un soir trois types ont commencé à me chercher des noises. Je ne m'étais pas démonté, leur répondant sans trembler, persuadé qu'au pire, je perdais quelques jours de vie, pas plus. Ben ça les a impressionnés au point qu'ils s'étaient barrés. Pas habitués les gars qu'un mec seul ne se dégonfle pas à leur vue. Ils avaient dû croire que j'étais un maitre kung-fu version moderne, sans les sandales, le sac de toile et le petit scarabée.Où un inspecteur Harry surarmé sous mon tee-shirt. La folie ! C'est là que j'avais eu de l'ambition. Ça avait commencé avec mon patron. Ah ça, il avait failli en avoir un, lui, d'accident de chaise à roulettes quand je lui avais dit ce que je pensais de sa gestion de la boite ! Quand il m'a viré, il croyait m'avoir piétiné, détruit. Il faisait le fier, se rengorgeant, comme s'il avait pissé plus loin que moi ! Pauvre naze ! Je lui avais rétorqué que je m'en fichais, de toute façon, il allait y rester comme tout le monde dans quelques jours, alors son boulot ! Fallait voir ses yeux incrédules quand je lui ai dit ça ! Après, j'avais enchainé direct avec mon banquier. J'avais vidé tous mes comptes. Ok, ça ne faisait pas bien lourd, mais bon, fallait voir sa tête quand je lui avais dit que j'allais tout claquer. Il m'avait dit qu'il ne fallait pas, qu'il fallait placer l'argent. Qu'on ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. Si je le voulais, il pouvait me proposer des super produits avec des taux de rendement à 7 % nets, et il me donnait en même temps la carte d'un ami conseiller fiscal qui me permettrait de payer zéro impôt. Il m'a fait trop rire, lui. Je lui ai juste dit qu'on savait de quoi demain serait fait, alors son placement manquait particulièrement d'intérêt ! Quand j'étais sorti, j'avais filé plein de billets aux sdf qui avaient commencé à me suivre, puis aux vieux tous seuls avec leur caddy. J'ai donné de la joie plus que de l'argent, je crois... Ça m'a fait un bien fou d'aider les autres. Jamais je n'avais ressenti ça. J'étais presque triste que tout le monde meure, maintenant que je regardais les autres. Mais bon, il était trop tard pour s'apitoyer, fallait se faire plaisir. Du coup, j'avais quand même acheté une grosse voiture de sport ! Pas compliqué, j'avais fait un prêt sur 15 ans dans une autre banque ! Trop drôle. Quinze ans alors que je n'allais même pas payer la première mensualité ! Puis, j'ai commencé à m'ennuyer. Alors j'ai foncé sur les sensations fortes. Anneau de vitesse, courses de côte improvisées, descentes en rappel, vols en hélico, vol à voile, chute libre, plongées dans les grands fonds au milieu des requins, causette avec des ours, des lions… J'ai même fait un stage en accéléré pour devenir homme canon. M'en fichais, j'allais mourir bientôt !

Puis il s'est passé un truc tout con. Impensable ! L'accident bête quoi. La fin du monde n'a pas eu lieu. Ces andouilles de Mayas s'étaient plantées. Oh, au début, je n'avais pas paniqué. "Ce n'est pas grave, je m'étais dit, quelques jours de retard, profites !" J'étais parti illico descendre quelques rapides en rafting et j'avais enchainé par une virée en montgolfière au-dessus d'une réserve de piranhas. Mais je sentais bien que ce n'était plus pareil. Les jours se suivaient, inexorablement, et ça, ce n'était pas prévu. Si on ne peut même plus faire confiance aux Mayas maintenant ! Le mois se terminait, les mensualités ont commencé à tomber. J'ai revendu la voiture de sport, mais avec une décote énorme qui a failli se faire étrangler de rire le concessionnaire. Mon banquier m'a vu revenir penaud et en a profité pour me refaire payer ma carte bleue que j'avais brûlée au camp de base de l'Annapurna. Je devais payer plein de trucs, alors j'ai vendu ma maison. Je suis allé habiter dans un studio en périphérie. De toute façon, comme j'avais plus de boulot, j'avais plus de trajets à faire non plus. Au moins étais-je préservé du Ter ! C'est quand 2013 a commencé que j'ai réalisé toute l'horreur de la situation. Je n'étais pas en danger de mort ! J'allais très bien et cela n'allait sans doute pas s'arranger avant un bon paquet d'années. L'angoisse ! Plus question dès lors de prendre le moindre risque avec ma petite santé.

Voilà, aujourd'hui, faut plus me parler de Mayas, pas même de l'abeille, ça me fout trop le bourdon. Il ne faut plus me parler de rien d'ailleurs. De toute façon, je suis en super santé là, et je ne m'approche plus de personne, j'ai trop peur de chopper la crève. J'évite aussi les chaises à roulettes, un accident est si vite arrivé. Remarquez, le monde est quand même bien fait, finalement, car ils n'ont pas mis de roulettes sous leurs chaises à Pole – Emploi.

Ne le dites pas aux autres, mais, maintenant que je sais que la fin du monde n'est pas pour tout de suite, j'ai de nouveau mailles à partir avec mes lendemains !

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 08:00

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21 janvier 2013

Sophie Etienbled

 

 

Un mois après la fin du monde, faut-il dresser un bilan ?

Sur son radeau malmené par la débâcle européenne, la France médusée regarde tomber des cieux troués d’ozone les eaux qui ne la laveront pas de la tyrannie d’un CAC 40 flottant.

Le gouvernement rame : le pauvre, il n’avait pas prévu de manœuvrer une galère à la godille !

Perturbée, l’opposition nouvelle a perdu sa boussole Rolex et, serpent de mer schizophrène, se mord la queue à en perdre la tête, à moins que ce ne soit le contraire.

Du mât de misaine, grimpé en grade comme son parti, la main passée du cœur au front, un ancien pote scrute un monde d’intouchables en rêvant que la Marine chavire.

Les Verts se noient dans la grisaille, le soleil boude les panneaux abandonnés au vent mauvais qui fait tourner à tombeaux ouverts les pales éoliennes.

A Revin, Florange ou Petit-Couronne, les sirènes ont renoncé à chanter pour des usines mises au rebut. Les mutins ont décroché, le visage de la mort n’envahit pas que les drapeaux. 

De Noé, d’aucuns n’ont gardé que des bouteilles impropres à la plongée et les vélibs n’ont pas de palmes.

De l’autre côté du monde, le scénario n’est pas plus réjouissant : l’ombre de Manu Reva erre dans les clapotements déchaînés et l’eau verte des mers rimbaldiennes monte, grosse d’exils irrémédiables, tandis que des cyclones aux noms d’héroïnes s’acharnent à détruire l’espoir d’un futur.

Il faut se rendre à la raison, que ce soit à bord de jonques, de paquebots, tankers, chalutiers ou frégates, si Google et GPS nous abandonnent, nous sommes tous des boat-people.

 

Perplexe face au naufrage, je pense à un autre 21 janvier. En 1793, c’est une autre fin du monde qui se jouait. Sur la place de la Révolution, la tête de Louis XVI, victime expiatoire, qui tombait, c’était le symbole d’un monde injuste qu’on refusait. On voulait y croire alors à l’abolition des privilèges, à l’égalité des hommes devenus frères, à la liberté de penser !

J’avais oublié que pour mieux changer le monde on ne s’économisait pas, on avait même créé un nouveau calendrier. Nivôse n’est pas janvier : voilà sans doute pourquoi nous sommes piégés… Nous, nous allons chercher chez les Mayas en oubliant que guerres et non-respect de la nature sont de probables causes de leur disparition !

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 08:00

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Même pas en rêve...

Emmanuelle Cart-Tanneur

 

 

Faut pas jouer avec la naïveté des gosses. C'est nul, ça craint, c'est minable.

Moi j'y ai cru – pas longtemps, enfin plusieurs mois quand même, peut-être même un an, depuis qu'ils ont commencé à en parler. À table, avec leurs amis, entre eux, et plus vicieusement, à moi, sans en avoir l'air, comme ça, entre deux banalités :

Tu verras, bientôt plus rien ne sera comme avant !

Ce sera la fin de notre monde égocentré !

On sera prêts quand ça arrivera, et toi aussi, tu verras : ce sera une aventure extraordinaire !

Au début j'ai cru qu'ils déliraient ; et puis j'ai bien vu qu'il n'y avait rien à faire pour lutter. Ils ont commencé les préparatifs. Accumulé des trucs dans la chambre du fond ; doublé la porte et calfeutré les fenêtres ; garni les placards de lait, de sucre et de farine... Ils ne regardaient plus la télé, passant des heures sur Internet pour décider de la meilleure façon d'anticiper l'arrivée de l'Evénement et la façon d'y survivre, après. Parce que ça allait être un cataclysme. Un bouleversement ! Enfin, c'est ce que je les ai entendus dire à mi-voix, un soir où ils me croyaient endormi. Ils appréhendaient ma réaction. Alors ils ont discuté longuement de qui allait m'en parler le premier, de comment m'annoncer les choses et de tout ce qui changerait bientôt dans ma vie.

 

Et puis j'ai bien vu que tout le monde le savait, finalement : aux infos, à l'école, cela n'était un secret pour personne : la fin du monde approchait ! Le 21 décembre, telle était la date fatidique, celle qui marquait le basculement vers autre chose : c'était donc de ça qu'on parlait chez moi, mais de façon si énigmatique que j'ai été heureux de comprendre enfin ce qui se tramait, et fier aussi d'avoir la chance de participer à un happening aussi rare – pensez donc, la fin du monde en direct live, ce serait autre chose que les feux d'artifices du 14 juillet de la place du 30 ! Y'a juste un truc qui me chiffonnait, c'est qu'avec tout ça, on allait rater Noël ; ou bien, non, en fait, on le passerait dans les abris : finalement ce serait peut-être sympa, et ça changerait des déjeuners interminables chez Mémé.

Je me suis documenté de mon côté, et je me suis entraîné à fabriquer des bougies avec de la croûte de Mimolette et un lacet, et à respirer à travers un masque en boîte à ?ufs. En quelques semaines, j'étais fin prêt. Et impatient que ça commence ! Les parents ne tenaient plus en place, ça courait dans tous les sens pour trouver le dernier matelas ou l'alarme radio qui manquait, et j'ai pensé qu'avec toute cette énergie dépensée il était bizarre que Maman ait grossi comme ça. Elle devait avoir anticipé et fait des réserves pour après, des fois qu'on manque. Mais bon, moi je m'inquiétais pas : depuis des semaines je planquais mon Babybel du soir sous la table et j'en avais une réserve de plusieurs dizaines. Ils seraient fiers de moi quand je leur sortirais mon stock !

 

Décembre est arrivé, et on a été le 20. Je n'avais pas dormi de la nuit et avais guetté le lever du soleil, qui m'avait paru étonnamment normal. Mais bon, il restait plusieurs heures. Toute la journée j'ai attendu que ça arrive. Et RIEN. Pas une goutte d'eau, pas une vibration, où étaient les tsunamis et les séismes que j'attendais ?? Le soir venu, je me suis endormi, furieux et déçu, n'espérant plus qu'une chose : que la fin du monde daigne me réveiller si elle arrivait avant minuit.

 

C'est Papa qui m'a réveillé : ça y est !! a-t-il crié en déboulant dans ma chambre.

Ça y est ?? J'ai bondi hors de mon lit et ai couru vers la fenêtre : la rue était d'un calme mortel sous son réverbère. Papa a éclaté de rire et m'a dit : hé ! C'est par ici que ça se passe ! Je me suis retourné, et j'ai vu avancer Maman, qui tenait une chose dans ses bras et qui m'a lancé en souriant : voilà ta nouvelle petite soeur !

 

Et voilà. On est fin décembre, et je le confirme, ma vie a changé. Mais pas comme je le voulais !!!

Ça promettait d'être si chouette, la fin du monde. Pfff. Tu parles.

Ils m'ont bien eu, ouais, avec leurs salades.

Moi je vous le dis : c'est la dernière fois que je crois mes parents.

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