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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 08:00

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Celui qui trouve les vaches

Castor Tillon

 

 

La violence du choc m’avait envoyée sur le cul deux mètres plus loin, la bouche grande ouverte, la robe relevée jusqu’à la limite de la décence. Des particules lumineuses dansaient devant mes yeux, tandis que les documents que je tenais à la main avant l’impact retombaient gracieusement dans la flaque d’eau où trempaient déjà mes quartiers arrière.

Quelques instants avant, je déboulais au galop de derrière le kiosque. La toute nouvelle photocopieuse high-tech venait de nous faire une crise, suivie de près par celle du directeur. Il était fou de rage, et avait balayé d’un revers mon paquet de pop-corn king size, heureusement presque vide. Puis menacé de m’expédier à Singapour pour le service après-vente dans le même carton que la putain de bécane si je ne lui copiais pas immédiatement à la boutique d’en bas la demi-douzaine de dossiers urgents de la journée.

L’homme qui m’avait renversée se tenait devant moi, un peu chancelant, visiblement désespéré par sa maladresse. Je suis petite, moins d’un mètre soixante, et la rencontre avec ce grand type m’avait vraiment sonnée. Il s’était accroupi, m’avait pris les mains, et demandé si j’allais bien. Un sosie de l’acteur indien Shahrukh Khan, en plus jeune, et en plus grand. Il m’avait relevée très doucement, et insisté pour m’offrir un remontant au café en face. J’étais pressée, et l’avais envoyé promener plutôt grossièrement, mais il avait un air tellement penaud en ramassant mes photocopies, que j’avais fini par accepter un rendez-vous en fin d’après-midi, après le boulot.

 

Il s’appelle Govind. Il m’expliqua ce fameux soir que son prénom était un nom de Krishna, et qu’il signifiait « le berger », ou encore « celui qui trouve les vaches ». Après avoir éclaté de rire en même temps, nous avons passé dans ce bistrot les trois heures suivantes à nous raconter notre vie, à glousser, et à mettre à mal le stock de cacahuètes.

En fait, nous bossions dans le même immeuble moderne, moi comme secrétaire pour les cadres de Bova & cow, une boîte de viandes/expéditions/frigorifiques, lui comme garçon de bureau pour le panel de notaires du douzième étage. J’avais d’ailleurs eu affaire à l’un d’eux lors du décès de ma mère, deux mois auparavant.

Govind est un garçon d’une délicatesse et d’une tendresse extraordinaires. Il a cette façon, quand nous sommes assis, de faire couler mes cheveux entre ses doigts, puis de remonter doucement ma robe sur mes cuisses en souriant, et de poser ses lèvres derrière le lobe de mon oreille… Bon sang, ça me rend folle ! C’est pendant un de ces moments intimes et délicieux qu’il m’a avoué, en me lorgnant comiquement comme un gamin qui va prendre une beigne, que notre rencontre n’était pas tout-à-fait fortuite. Il était tombé amoureux de moi depuis un moment, et son ami qui tenait le kiosque à journaux l’appelait sur son portable quand j’apparaissais dans les environs. Je lui ai alors demandé si le fait de me culbuter dans la rue plutôt que dans un plumard faisait partie des techniques de drague traditionnelles indiennes. Ça l’a fait hurler de rire, et il m’a expliqué, entre deux hoquets, qu’il m’avait perdue de vue, et s’était mis à courir pour essayer de me retrouver. Je lui ai promis d’aller casser la figure à son crétin de copain à la première occasion, et de prendre mon journal à la maison de la presse, désormais. Il m’a assuré, en dégrafant mon soutien-gorge, que j’avais raison, que son ami avait été très vilain, et que tout compte fait, il ne lui était plus d’aucune utilité depuis que nous étions ensemble.

 

Govind fait partie de la rarissime catégorie des gens qui donnent, il ne demande jamais rien, il ne m’a jamais laissé payer un restaurant ou une consommation. Jamais je n’ai eu un petit ami aussi désintéressé, et ça me touche profondément. Après trois mois de bonheur intense, nous avons décidé de changer d’air, de ficher le camp dans un autre pays. Entre-temps, mon bel amant s’était installé chez moi, le loyer de son logement étant hors de prix. Il aurait aimé partir en Inde, où vit une partie de sa famille, mais je n’étais pas d’accord. New-Delhi, pour moi, aurait été un exil.

Il m’a alors proposé une alternative géniale : Maurice, l’île de France. Un petit paradis dont la population est à large majorité indienne, où l’on peut parler français, où la nature et la mer sont omniprésentes. Un de ses oncles installé là-bas nous a envoyé quelques photos, dont celles de la ravissante église rouge et blanche du Cap Malheureux, et d’une petite maison avec varangue en vente dans les environs, pas loin de la mer. Un peu plus de cinquante mille euros que ma mère m’avait laissés et les maigres économies de Govind allaient nous permettre de partir sans trop de problèmes. Cet argent, de toute façon, était destiné aux voyages dont je rêvais depuis toujours.

Le premier jour de notre nouvelle vie est finalement arrivé. Les meubles ont été vendus, ne reste que l’indispensable pour moi. Mon aventurier va partir en éclaireur pour les derniers travaux et aménagements. Comme son modèle bollywoodien, il est très romantique, et il tient absolument à ce que notre petite maison soit un cocon. Qu’elle soit dotée d’une cuisine aux couleurs vives, et d’une chambrette moelleuse avec… eh bien, en fait, c’est tout ce qu’il nous faut pour le moment, n’est-ce pas ?

Je devrais pouvoir le rejoindre dans deux petites semaines. Avant de monter dans le taxi, il m’a serrée dans ses bras, et a déposé à la commissure de mes lèvres un baiser léger comme un colibri.

 

Trois semaines ont passé. Mon ordinateur portable est ouvert devant moi. Les yeux au plafond, je pioche machinalement dans le sachet de chips.

La boîte de réception de ma messagerie est vide, et le téléphone de Govind ne répond pas. Je ne sais pas trop comment faire pour les communications internationales… J’aimerais bien qu’il me donne des nouvelles. J’ai donné ma démission au bureau, et pour l’argent, ça va être juste.

Maintenant que l’appartement est veuf de tous ses meubles et de la multitude d’éléments qui lui donnaient son caractère, il a l’air de ce qu’il est : un galetas. Le papier peint pisseux révèle toutes ses déchirures, ses plaies exsudant le nitre, et la trace fantôme des tableaux et photos qui recouvraient sa misère. 

Contre le mur, quelques cartons crasseux remplis des derniers objets, la plupart venant de maman. Un fatras hétéroclite qui restera probablement là encore longtemps. De vénérables albums photos vides aux pages collées, des vieilles cassettes vidéo, un ancien moulin à légumes en alu. Des merdes, quoi. D’un tas hirsute de fils électriques emmêlés émerge la tête de mon vieux Chonchon, avec son oreille décousue et sa fourrure pelée par l’âge et les câlins. L’ours le plus fidèle du monde.

 

La journée ayant achevé de se traîner, je suis allée faire une rapide toilette. Même le miroir a un air morne qui me pétrifie. Il me renvoie mon faciès blanc et rond, mes petits yeux enfoncés dans la graisse, mes longs cheveux noirs qui font ressortir les pâles bourrelets de mon cou.

Je vais aller à mon ordinateur, consulter une dernière fois la boîte de déception .

 

Tirer Chonchon de son exil et essayer de répartir mes quatre-vingt-sept kilos sur le vieux canapé en serrant mon ours dans mes bras.

Et dormir.

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 08:00

Matou.jpg

 

Vieux matou

Ysiad

 

 

Ils m’ont bien bassiné les oreilles avec leur fin du monde. On ne parlait plus que de ça à la maison. A la fin, ça devenait vraiment pénible. Si pénible que le jour J, j’ai décidé de dormir toute la journée, pour leur montrer que moi, la fin du monde, franchement, je m’en brossais les babines. Maman n’arrêtait pas de répéter : « S’il y en a un qui n’a pas peur de la fin du monde, c’est bien lui ! Regarde le ! Tout le temps en train de roupiller sur ses oreillers ! » C’est sans doute pour fêter la fin du monde que Papa et Maman ont décidé d’inviter Madame Larombière à dîner. Comme dit Maman, inviter Madame Larombière, ça peut pas faire de mal à la carrière de Papa !

 

Avant l’arrivée de Madame Larombière, Maman était très nerveuse. Elle n’arrêtait pas de me lancer : Et toi, tu te tiens à carreau, s’il te plaît. Tu ne viens pas nous déranger, tu restes bien tranquille dans ton coin ! » Papa a suggéré que l’on m’enferme, mais Maman a dit que c’était une très mauvaise idée, que je ne le supporterais pas, et qu’il faudrait s’attendre à des représailles. Maman me connaît bien, elle sait de quoi je suis capable quand je suis contrarié. Il n’a plus été question de m’enfermer, seulement de me verser une double ration de croquettes pour que je me tienne tranquille.

 

Quand Madame Larombière est arrivée, j’ai tout de suite compris que nous avions affaire à une personne très antipathique. Je les repère, les ennemis de la famille, j’ai un flair infaillible. Elle n’avait pas que des bonnes intentions, Madame Larombière, ça non ! Je me suis glissé sous le lit en attendant qu’elle s’en aille. Quand j’ai entendu qu’ils discutaient, je me suis coulé derrière la porte du salon pour les épier. Madame Larombière était assise sur un fauteuil en face de Papa, et elle pinçait la bouche d’un air dégoûté. Elle s’est mise à éplucher mon coussin préféré. Ne me dites pas que vous avez un chat ! elle a fait d’une voix sèche. Maman a rougi. Elle a incliné la tête. Elle a parlé à mon propos d’un vieux matou inoffensif qui passait son temps à dormir sur ses coussins. J’ai failli en avaler mes moustaches. C’était un peu fort. J’ai fait mes griffes cinq fois de suite sur le tour du sommier, je m’en suis passé l’envie, ils allaient voir de quoi le vieux matou était encore capable.

 

Puis ils ont commencé à dîner. Maman avait fait du poisson, ça embaumait dans toute la maison. Elle en avait fait tomber un gros morceau dans ma gamelle, mais elle m’avait tellement vexé avec son « vieux matou », que j’ai refusé d’y toucher tout de suite. Je voulais qu’elle me croie malade, elle avait bien mérité de se faire du souci pour moi. Je me suis approché à pattes de velours et je me suis planqué sous le buffet. Papa se penchait sans arrêt vers Madame Larombière, qui mangeait du bout des lèvres. Elle triait dans son assiette pour voir s’il n’y avait rien de suspect, et je voyais bien que ça agaçait Maman, qui passe son temps à faire la chasse aux arêtes quand elle me donne du poisson. Je me suis un peu assoupi, le temps qu’ils passent à la suite, et comme Madame Larombière s’est servi une copieuse portion de camembert en disant qu’elle était « très fromage », j’ai attendu encore un peu jusqu’au dessert.

 

Maman avait acheté un gâteau à la framboise avec de la crème autour. J’adore la crème, parfois Maman m’en donne à lécher à la petite cuillère. Quand tout le monde a été servi, j’ai fait comme à la maison, après tout j’étais chez moi, et ce n’est pas une Madame Larombière qui va me détourner de mes bonnes habitudes. J’ai bondi sur la table et je me suis mis à lécher les bords du gâteau qui était posé à côté d’elle. Madame Larombière a poussé un cri strident en faisant mine de s’évanouir, Papa s’est levé et a fait le geste de me chasser. Allez ouste ! Hors d’ici ! il a hurlé d’une très grosse voix, alors qu’il me fait des mimis et des grat-grat menton quand nous sommes en tête à tête. Je me suis mis en boule, j’ai feulé le plus fort possible, pour faire peur à Madame Larombière, fffffff ! et j’ai déguerpi.

 

Quand Madame Larombière est partie, Maman est venue me chercher sous le lit. Boude pas, mon Pompon, a fait Maman. Elle est partie, la méchante sorcière. J’ai risqué une moustache, j’aime bien quand Maman m’appelle son Pompon. Je suis sorti de ma cachette, j’ai sauté sur la table et j’ai lapé très fort l’eau du vase en éclaboussant la table. Après quoi, j’ai joué à pique-babines contre les aiguilles de pin du bouquet, j’ai mordillé les feuilles, j’y suis allé à fond les griffes sur mon griffoir ergonomique, il y avait du carton partout, je me suis roulé dessus comme un gros léopard, et comme Maman me tendait ma gamelle pleine de poisson, j’ai consenti à m’approcher en étirant une cuisse. Ces émotions m’avaient mis en appétit. Tu en veux encore mon Pompon ? Tiens, mon Pompon ! Du rab ! Je me suis régalé. Ensuite j’ai pris toute la place sur le lit, et j’ai dormi entre eux d’une traite jusqu’au matin. 

 

Moi, je dis que ça devrait être tous les jours la fin du monde.

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 08:00

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Bis repetita

Benoit Camus

 

 

Tu attends. Trois quarts d’heure que t’es là, à taper la semelle devant le hall de l’immeuble. T’en peux plus. T’as froid. T’es en sueur. Qu’est-ce qu’il fout ? Tu tournes en rond, tu voudrais qu’il arrive. Je vais clamser, te dis-tu. T’as la nausée. Mal au bide. Ça te démange. Faut qu’il rapplique. Te file la came. T’en as besoin. Juste un fix. Dans ton bras crevassé. Rien qu’un taquet et laisser glisser. Oui, laisser glisser. Tu le hais. Le détestes. Mais il te la faut. Et tu lui refuseras rien. Il te la faut et il l’a.

Ça y est ! Tu le vois. Il se pointe. Il t’a repéré. Tu lui souris. Il est ton sauveur. Il l’a et il s’approche. Tu le rejoins. Te colles contre lui. « T’en as ? » Il te repousse. Te réclame l’argent. Tu l’alignes. Il t’en réclame plus. Tu allonges. T’as tout prévu. T’es content. T’es un malin. Il te dit que t’es un malin. Tu confirmes. T’es un malin, t’es fier de toi. Tu le regardes. Il prend son temps. Joue avec toi. Tu le supplies : « donne-la moi ! » Il ricane. « T’es pressé ? » « Non, enfin si… » Tu insistes. « Donne-la moi ! » Et tu t’agrippes à sa manche. « Allez, s’te plaît ! » Tu chiales presque. C’est trop dur. « Me touche pas ! » Il se dégage. Il recule. Tu le débectes. Il t’a assez vu. N’a plus qu’une envie, que tu t’effaces. Alors, il sort de son blouson le képa. Ton petit képa. Te le sert. Tu trembles. Tu exultes. Le bonheur ! Le récupères et t’arraches. Sans te retourner. « À bientôt, ma gagneuse ! » Il se marre derrière ton dos. Tu t’en fous. Tu l’as. Au creux de ta paume. Ton petit képa. La poudre. Elle est à toi. Elle est pour toi. Et tu perds plus une seconde.

Tu l’emportes dans le local poubelle. La poses sur le couvercle d’un bac à ordures. Et retrousses ta manche. Bon dieu, elle est à toi. Tu sors ta vieille pompe de ta poche. Et tu ris. Tu ris parce qu’elle est là, que dans quelques secondes, tu la sentiras dans tes veines. Tu la dissous. La charges dans la seringue. La dose. Et une bonne. Tu tends ton bras gauche. Un petit nœud autour. Cadeau ! Tu serres. Tu regardes pas ton bras, t’as pas envie de savoir ; tu te contentes de shooter. Tu lâches. Le rush. Elle coule. Le flash. La fin du monde. Une de plus.

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 08:00

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Fin d’un monde

Claude Romashov

 

 

J’ai d’abord senti le silence.

Le monde a retenu son souffle.

Le ciel s’est obscurci de cendre

Le brasier a enflammé la planète.

 

La douleur m’a arraché la peau.

Mes bras ont imploré les dieux,

Dérisoires lambeaux d’existence

Face au danger, au nuage suffocant.

 

Les puissants du monde se sont terrés

Dans leurs bunkers, dans leurs abris

Les charniers fumaient à ciel ouvert.

Et brûlaient l’écorce tendre des arbres !

 

Le sol pétri par les griffes de mort

Exhalait son magma putride,

Ses eaux bouillonnantes d’acides,

Tuaient des mers alanguies et vides.

 

Ces jours, d’après l’apocalypse

Au soleil crevé de fumerolles,

Ces jours maudits

Ont dévalé des montagnes. 

 

Et sous les pierres qui ravinaient

Les pentes du temps,

J’ai entendu le hurlement de la terre.

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 08:00

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A la recherche du temps perdu

Claudine Créac’h

 

 

Chez Betty, personne n’a retrouvé les trois secondes perdues depuis la fin du monde. Betty, Quinze Grammes, Gégé, la Briquette et les autres ont beau consulter plusieurs fois par jour  l’horloge parlante, ou, par portable, l’heure au poignet du copain resté sur le trottoir, les secondes s’évaporent dès qu’on franchit le seuil du Betty’s Bar. Mimi relève parfois la tête quand on l’interroge.

- Dis Mimi, tu te rends compte, trois secondes ?

Mais Mimi s’en fout des secondes perdues. Elle, ce qu’elle veut, c’est retrouver Gino. Elle revoit son cadavre tout gris, tout gonflé, repêché dans cette saloperie de fleuve qui coule devant le rade. Alors, le temps, bordel, qu’il disparaisse, qu’il passe et qu’il l’emmène vers son Gino. Les secondes perdues ?  Du moment qu’il y a toujours du beaubolpif, le reste… S’en fout... De toutes façon, la vie c’est un long  fleuve putride qui vous entraîne vers le grand au-delà et...

- Ouais. On sait Mimi. On sait. Tu nous bassines avec ton macchabée !

 Le bar est devenu une attraction depuis le 22 décembre. Betty ne s’en plaint pas. Les affaires, c’est les affaires. Du moment que les habitués ne fuient pas le rade. Au contraire, ils rappliquent dare-dare. Faut dire qu’il y a toujours du rock n’roll, mais en plus de drôles de zigomars, pas piqués des hannetons, des originaux, des farfelus en robe blanche avec des femmes aux pieds nus, portant des fleurs dans les bouclettes ou des espèces de mayas de Prisunic aux cheveux longs, noirs et luisants et qui  soufflent dans de drôles de flûtes ; ça change un peu d’Elvis. El condor pasa, c’est beau quand on aime l’exotisme. On pousse la porte de chez Betty à l’heure du pastaga, disons, à 12 heures et 2 secondes et dès qu’on met un pied dedans, on s’aperçoit qu’il n’est que 11 heures, 59 minutes et 59 secondes. Les autorités compétentes ont procédé aux vérifications. Macache bono, personne  ne sait pas où est passé le temps.

 

Le 4 février, plus d’un mois après la fin du monde, à 20 heures et 10 secondes, la fée clochette s’agite et un inconnu entre en regardant sa montre. Vrai, chez Betty, il n’est que 20 heures et 7 secondes. L’homme s’accoude, gêné, au comptoir et tourne la tête à droite et à gauche, l’air paumé. On voit bien que c’est la première fois qu’il vient chez Betty et même, peut-être qu’il entre dans un bar.

- Et pour vous ? lui demande Betty en se remontant la choucroute.

Le déplumé hésite longtemps avant de répondre.

- Comme pour Monsieur !

C’est ce qu’il dit en regardant Quinze Grammes. Et puis il ajoute.

- Ah Monsieur, vous aussi, vous attendez l’instant ?

Mais, Quinze Grammes n’attend que les gros nichons de sa blonde. Décontenancé, il regarde sa montre pour faire quelque chose. L’homme semble soulagé.

- Ah, je vois que vous êtes quelqu’un de très précis.

Très précis. Tu parles Charles ! Oui, pour mesurer un tour de hanches, il n’y a pas plus fort que Quinze Grammes, mais pour le reste...  L’autre déplumé continue.

- Je ne sais pas sous quel signe vous êtes né, mais moi, je suis de la Grande Aiguille. Ce qui explique une certaine lenteur, voyez-vous ?

Quinze Grammes ne voit rien. Heureusement que Gégé le pousse du coude. Un intello, Gégé. Il se glisse dans une conversation, comme Quinze Grammes entre les cuisses de sa blonde.

- Moi, je suis Trotteuse et mon ami, ici présent, Petite Aiguille…

- A la bonne heure, Monsieur. Vous êtes marié, vous avez des enfants ? Je vous demande ça parce que ma femme est Trotteuse comme vous, mais ascendant Retard ; mon fils est Ressort et ma fille Mouvement. C’est difficile à vivre.

- Vous semblez…. remonté contre eux ! sort Gégé, tout de go.

- C’est vrai. Remarquez, cela aurait pu être pire. Imaginez qu’ils soient chiffres tous les deux, toujours à la même place, toujours tranquilles. Trop tranquilles. Ils seraient précis, c’est vrai, mais avec moi, Monsieur, il faut que ça bouge, même si j’avance lentement. Encore, ceux qui ont un ascendant demi ou quart… mais quand-même, se faire toujours passer dessus…

 

L’homme se tait, inquiet soudain. Il regarde sa montre. Il est 21 heures, 21 minutes et 21 secondes. Exactement. Le déplumé se lève.

- Je me sauve. C’est l’instant que j’attendais. Je vais tenter de rattraper le temps. Voulez-vous venir avec moi ?

Il interroge Gégé qui hausse les épaules. Le déplumé ajoute en sortant :

- Je pars devant vous. Vous me rattraperez. Vous êtes tellement plus rapide que moi…

 

L’homme pousse la porte du bar et disparaît dans le noir. Non vraiment, la fin du monde n’a rien changé. Sauf chez Betty où il manque toujours trois secondes.

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 08:00

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Tête de convoi.
Hommage à Prévert

Ryko M.

 

 

Ceux qui marchent en tête
Ceux qui décident
Ceux qui possèdent
Ceux qui efficacent
Ceux qui font croire
Ceux qui interdisent
Et s'autorisent
Ceux qui ont les moyens
Ceux qui se voient au-dessus de la moyenne

 

Tous ceux qui détenaient les preuves
Qui les filtraient
Les experts toujours formels
Les tyrans toujours élus
Qui n'ont de force que pour frapper
Les pères du peuple
Quelques mères porteuses
Gagnantes du concours Miss Fin du Monde
Les FMIstes, les Banquemondialistes,
Et leurs mains invisibles

 

Tous embarquaient pour l'Exo-1000
La millième exo-planète si prometteuse
Emportant leurs numéros de comptes
Mais pas leurs richesses
Pas de place dans la soute

 

Pour échapper au cataclysme
Pronostiqué, modélisé
Ils abandonnèrent la Terre
En une flamboyante prophétie
Auto réalisatrice

 

Ce fut la fin de leur monde

 

Les sceptiques, les rêveurs, les amants
Les j'm'en-foutistes, les non-mercistes
Les créateurs, les artisans de la vie
Ceux qui restaient les pieds sur terre
Applaudirent au décollage

 

Un nouveau monde s'offrait à eux

 

Tete-de-convoi.jpg 

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 08:00

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Naître et avoir

Jordy Gosborne

 

 

Alors c'était vrai ! Jamais je n'aurais pu imaginer que le monde puisse réellement finir un jour.  Comme ça, sans aucune raison valable. Sans qu'on l'ait provoqué, sans qu'on l'ait humilié, sans qu'on l'ait même réellement regardé en face car on sait devoir courber l'échine et baisser les yeux pour espérer vivre un peu plus. Espérer surtout que nos enfants vivent. Mais le monde se finit, juste pour son bon plaisir, parce que l'infini n'est pas pour nous. Parce que l'infini n'est qu'une notion mathématique abstraite, autant que l'éternité est une notion philosophique qui nous échappe. Nous, nous sommes dans la réalité, les pieds dans le sable et les mains dans le sang des autres. Parfois dans notre sang à nous.

Bien sûr, notre monde n'était pas parfait avant, on pouvait lui reprocher tant de choses, mais on l'avait quand même façonné au fil du temps afin qu'il réserve au moins un avenir à nos enfants. Tant de générations s'étaient sacrifiées pour que la suivante vive mieux, et pourtant, aujourd'hui, chaque parcelle que peut embrasser mon regard n'est que douleur. Chaque son parvenant à mes oreilles n'est que cri, chaque pierre que mes mains effleurent n'est que ruine, chaque odeur qui agresse mes narines n'est qu'émanation du vivant qui brûle et dans ma bouche, à jamais, ne règne que le goût du sang.

Je reste assise au milieu des décombres et la rue m'engloutit, m'avale toute entière. Je sais ma maison derrière moi. Je sais le temps passé à l'édifier, et j'ai découvert le temps pour la détruire. La fin du monde… C'est donc ça. Une abominable contraction du temps qui se retourne, juste une seconde pour, dans un clignement d'œil, détruire ce que des vies ont construit. Des cris m'entourent, des gens courent, affolés. Certains se tiennent le ventre, la tête, tentent désespérément de retenir la vie qui s'écoule au dehors d'eux. Quelques-uns s'agenouillent et implorent, regardent le ciel, lui demandent des comptes, des explications, du temps. Un regard, juste un, pour voir ce qu'on nous fait. Les explosions se multiplient, le ciel d'acier et de mitraille se déverse sur nous, laboure la terre, nous ensevelit vivants, morts, à moitié l'un, à moitié l'autre, peu importe, le ciel n'est pas mathématicien. Il n'est pas très philosophe non plus.

Ma vue se brouille. J'ai cessé depuis bien longtemps d'appuyer mes mains sur mon ventre pour en retenir la vie, car une autre existence, si précieuse, en avait plus besoin que moi. Mon enfant est là, dans mes bras, il me regarde de ses yeux noirs écarquillés, mais ne me voit plus. Elle était pourtant là, l'éternité, en lui et en ce monde qu'il allait créer à son tour. Mais mes mains ont été inutiles. Je les retire. De par le passé, je les aurais jointes et aurais poussé des cris. Mais nous avons appris, j'ai appris, qu'implorer est inutile et que les cris n'assourdissent que ceux qui écoutent. Assise par terre, je regarde le monde se finir. La langueur me gagne, tout s'étiole, se déchire. Un voile, un simple voile, recouvre peu à peu ce qui était et qui n'est plus. Plus rien à naître, plus rien à avoir. Juste à attendre que cela se termine, enfin.

Un regret, quand même, me vient au moment de rejoindre mon enfant. Celui qu'il ne soit pas né en Occident. En Europe. En France. Là-bas, il paraît que le monde tourne toujours. On devrait leur dire qu'ici rient les morts, et pleurent les vivants, et que le monde n'en finit pas de finir.

On devrait leur dire, que la fin de l'humanité commencera avec la fin des Homs.

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 08:00

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Hervé, 41 jours après la fin du monde

Dominique Chappey

 

 

Pour une fois que j’étais en avance sur quelqu’un quelque part. Une petite semaine avant le reste du monde, une proposition de fin pointait doucement son nez.

Les troncs des arbres à pain qu’on n’avait jamais vu bouger d’un pouce s’agitaient dans tous les sens. En prévision de la coupure d’électricité annoncée, tu profitais des dernières heures d’Internet pour prévenir tout le monde qu’on allait déguster. Il n’y avait pas de raison qu’on soit les seuls à s’inquiéter, et puis, s’il y avait grand départ, autant ne pas faire le voyage dans l’indifférence. L’envol avait quand même plus de gueule si de l’autre côté de la planète, on pouvait se ronger les sangs. Les enfants, déroutés de se trouver enfermés à cette heure de la journée, abusaient de leur console de jeux pour tromper l’ennui. Devant la maison, on percevait un son étrange, quelque chose qu’on n’avait jamais eu le loisir d’entendre ici : le bruit des vagues sur le lagon. Evan soignait son entrée, les signes avant-coureurs du grand chambardement dramatisaient la scène d’ouverture. C’était bien organisé.

De l’autre côté du grillage, le voisin debout sur sa terrasse et planté dans les courants d’air affichait la ferme intention d’y passer la nuit.

Chez la plupart des Wallisiens, la fin du monde maya ou guatémaltèque n’avait soulevé qu’une seule arcade sourcilière amusée, rarement les deux. Chez les Papalagis, le phénomène avait été évoqué avec plus de régularité. Les origines métropolitaines diverses garantissaient des degrés variés de cartésianisme et un sujet de conversation récurrent à l’heure de l’apéritif. Un truc faisait l’unanimité : on attendait, inquiets, de goûter à l’avant-première.

L’électricité a rendu l’âme en milieu de soirée. Couchée dans le grand lit avec les enfants, tu t’efforçais de dédramatiser les coups de boutoir que le vent assénait sur les murs. Les enfants prenaient la chose avec sérénité. Au compteur de leur vidéothèque personnelle, le nombre impressionnant de films catastrophes permettait d’envisager l’issue du combat en technicolor. Ils savaient qu’à la fin du film les gentils pompiers et le président des États-Unis viendraient les chercher en hélicoptère. Ils sursautaient bien de temps en temps, mais cela faisait partie du scénario.

Derrière les baies vitrées crucifiées au ruban adhésif comme dans les films de guerre sous les bombardements, je devinais de moins en moins ce qui se passait dehors. À la lueur de la lampe à pétrole, j’ai ouvert une autre bière australienne et j’ai pensé à tout ce que je manquerais si cela se terminait ainsi, ici. J’ai passé en revue les personnes et les choses qui comptaient pour moi. Quand j’en suis arrivé à ma collection de CD et de vinyles, j’ai compris qu’il était temps d’essayer de dormir.

Dehors, il n’était pas nécessaire d’y voir clair pour comprendre que ça secouait énormément. Avant d’éteindre la lampe, j’ai cru deviner sur un coin de sa terrasse, le voisin.

J’ai passé la nuit dans le fauteuil de la chambre, à votre chevet, serrés tous ensemble dans le même lit. La maison jouait au bilboquet et des grands bruits venaient entrecouper le sommeil des enfants. Et puis ça s’est calmé, petit à petit, le silence est revenu et le soleil s’est levé.

Au petit matin, je suis sorti sans crainte dans le calme après la tempête. J’étais confiant, j’avais vu les mêmes films que les enfants. Le voisin n’était plus sur sa terrasse, ça tombait bien parce qu’il n’avait plus de terrasse. Les trois arbres à pain du jardin dormaient couchés par terre. Ça venait sans doute de là, les grands bruits qui avaient réveillé les enfants. J’ai voulu pousser jusqu’à la mer, mais j’ai renoncé assez vite à cause de tout ce qui se trouvait en travers du chemin. La bananeraie et les cocotiers qui nous séparaient du lagon, il y avait à peine quelques heures, nous offraient maintenant une vue imprenable sur la mer.

Je suis retourné vers la maison. Tu hurlais après les enfants qui couraient partout au risque de se casser une jambe dans les entrelacs de débris qui tapissaient la pelouse. Tu criais sans conviction, je crois que tu étais simplement heureuse de pouvoir le faire. Nos regards se sont croisés, on s’est souri, apaisés. On allait passer quelques jours la pelle et le râteau à la main, la fin du monde pouvait bien arriver maintenant, on trouvait qu’on avait bien négocié la nôtre.

Même si, à ce moment-là, on ignorait encore qu’on se trouvait dans l’œil du cyclone et qu’une heure plus tard, Evan allait passer la seconde couche.

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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 08:00

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Une fin du monde minable

Corinne Jeanson

 

 

 

Ils l'avaient annoncée. Ils étaient allés chercher le calendrier des Mayas. Ils avaient pointé un village de l'Aude. On va tous crever, chantait Didier Super. Et là on connaissait la date. Parce que sur la toile, quelques-uns s'étaient interrogés, certains y avaient vu un fait sociologique, et d'autres avaient flairé la bonne affaire médiatique. Les gourous obscurs passaient à la télé, c'était une bonne aubaine pour eux, le Mexique s'était demandé s'il pouvait attirer des touristes sur cet événement ultime.

Pendant ce temps-là, une dictature en Syrie s'essuyait les bottes sur des cadavres, des radicaux islamistes délibéraient au Mali sur le vol et le voile et tranchaient des mains, et Sandy terminait le boulot sur l'île de Haïti après le séisme.Gérard pensait que les médias n'avaient aucun respect pour les vraies fins du monde. Gérard pensait que les Occidentaux s'inventaient d'angoissantes visions pour éviter de voir les réels dérapages du monde bien humain. Gérard savait que les Juifs attendaient l'arrivée du Messie, Gérard savait que les chrétiens attendaient l'antéchrist, Gérard savait que les musulmans attendaient l'Heure. Gérard n'aimait pas la vision monothéiste du monde. Gérard savait que ce rendez-vous n'avait rien de fatal. Gérard soulevait son verre de cru classé en regardant le ciel et saluait les dieux qui jouaient avec ses nerfs.

Gérard devait préserver pour les siens ce qu'il avait bâti à coup d'amour et de passion. Peu importe qu'on jugeât son geste de minable. Rien ne l'arrêterait. Le 22 décembre 2012, 22, 12, 12, s'effaçait, on fêtait déjà le premier jour de 2013, 01, 01, 13. Ça fait combien de jours en calendrier chinois ?

Il tenta d'appeler Dieu le père - en vain - aucun secours de ce côté-là. Il embrassa la main tendue de l'antéchrist qui s'était levé pour lui derrière le mont Oural. Il agita au-dessus de sa corpulence son laissez-passer. Il se déguisa en petit père du peuple. Il fit tout cela avec le talent qui était le sien, même quand il fallait prendre le mauvais rôle. Il fit tout très bien. Il avait frappé fort.

Il se souvenait de sa fin du monde. Le jour où son ange des enfers était parti. Guillaume lui disait : « Gérard, tu es pourri par l'argent, tu veux être aimé, mais tu ne sais pas nous aimer. »

Bien sûr qu'il continuera son périple en Russie, sentir l'âme slave, le nez au vent dans le port de la Neva ou les pieds dans la Volga. La Russie, ça sent Guillaume. Entre Fédor et Marcello, il se sentirait bien. La Russie, ça le sauvera de sa fin du monde.

  

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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 08:00

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La fin en direct

Joël Hamm

 

 

   C’est l’hiver. Il habite une ville d’opérette au kiosque déserté par les orphéons, fière de ses pâtissiers repérés par les guides gastronomiques, de ses noces en dentelles de chantilly sur le parvis de la mairie et tenant sa vraie misère confinée hors des remparts. Ce qui le rend triste, c’est de se sentir éloigné de son être poétique. L’elfe en lui meurt souvent d’une indigestion de saucisses.

   Il ne dort pas, torturé par mille souvenirs encombrants et retors. Il se lève pour pisser puis va sur son balcon. Il scrute la nuit. Une comète givrée insole le ciel vide, un court instant. Ce n’est pas celle-ci qui mettra le feu au monde. Il boit plusieurs verres de gin avant de regagner son lit. Il somnole et se dresse d’un bond à la première sonnerie de son réveil. Pris d’un léger vertige, il titube jusqu’à la salle de bain, migraineux, vulnérable. Il se douche, se rase, s’habille. La fatigue le plombe d’un coup. Une lueur grise filtre par les rideaux de la baie vitrée. Il frissonne en enfilant son manteau d’hiver et s’affale sur un fauteuil. C’est aujourd’hui que tout doit arriver.

   Ce matin là, il reste chez lui. Inutile de courir le risque d’être heurté par un autobus qu’il n’aurait pas entendu arriver, de supporter le sourire mendiant d’un malheureux recroquevillé sur une grille de métro ou le parfum d’une fille trop belle qui le croiserait, indifférente. Et puis, Il ne voudrait surtout pas mourir avec les autres, en même temps... Il branche sa télé et attend la fin du monde en direct.

   A la nuit tombante, il est toujours engoncé dans son fauteuil, le regard vide, devant l’écran vibrionnant.

   On le retrouvera deux mois plus tard, cadavre liquide, assis devant sa télé toujours allumée. Il n’avait manqué à personne.

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