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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 08:00

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La faim du monde 2/6

Frédéric Gaillard

 

 

 

Les 163 maisons de la commune furent vite prises d'assaut par une nuée de riches et prestigieux locataires désireux de survivre à l’Apocalypse imminente. Les principaux guides religieux atterrirent les premiers au village, qui sur son tapis volant, qui dans son papacoptère. Le Saint-Père du moment, prêt à taper sur les premiers pour ne pas être le dernier, fit de l'église de la commune son petit Vatican personnel, sous la protection rapprochée de ses gardes suisses, suivi d'un bataillon d'archevêques formés à rattraper la tiare en cas de chute.

Les grands de ce monde improvisèrent un sommet à proximité du sommet. À leur insistante demande, je louai mon bistrot et ma maison aux membres du G20, qui y établirent leur cellule de crise. J'obtins le droit de figurer sur la photo officielle de la rencontre. Je mis une partie des combles à la disposition du Dalaï-lama. Comme on le voit souvent assis en train de méditer, je pensai qu'occuper la soupente ne le gênerait pas. Je lui ferais même demi-tarif.

Suivant les Rois du monde comme des ombres, convoitant le moindre faux-pas des tyrans pour prendre leur place, possédant déjà leur cruauté, les prétendants aux trônes vinrent également demander asile. Ladres, obséquieux et retors, costumés et cravatés comme pour Carmentran, les ministres traînaient à bout de bras des mallettes débordant de traîtrise, de lâcheté et d'opportunisme. Et d'€uros. Faute de place, ils furent logés dans la porcherie du Marcel, avec les bêtes. Il y a un Dieu, après tout...

On vit à leur tour arriver les âmes damnées des Puissants, en costumes treillis, le cœur percé de dizaines de médailles, le regard caché derrière de larges lunettes de soleil : l’état-major de chaque armée était présent, de ceux qui avaient la bombe radicale à ceux qui lançaient encore des pierres sur les voisins pour leur voler leur antilope. Ils furent logés aussi : on leur indiqua pour planter leurs tentes le lit d'une rivière asséchée presque toute l'année. Presque. Météo-France annonçait de la pluie.

Dans ce qui aurait dû être le plus grand des secrets, mais qui fut en réalité le plus grand succès de l'ère Twitter, des colonnes d'hélicoptères firent des allers-retours sur le pic pendant des semaines, dès la nuit tombée. Dans ma cave, accoudés au bar clandestin exclusivement ouvert aux habitants du village, seule zone encore libre de la commune, les supputations enflèrent crescendo. On s'accorda sur l'hypothèse que les grandes puissances devaient réunir leurs réserves d'or pour les enfouir dans les nombreuses cavernes veinant le Pech. Ainsi que des armes, de la nourriture et, stockés sur de grands ordinateurs, de nombreux secrets d’État, d'alcôve ou de polichinelle.

Les derniers jours, on vit débarquer tout ce qui dans le monde se voulait important : rois du pétrole, stars du rock, acteurs hollywoodiens, grands sportifs, courant une fois n'est pas coutume plus vite que les soirs de finale, animateurs télé venus exhiber leurs dents blanches devant les caméras. Il y eut cette top model renommée, qui vint sans les deux enfants congolais qu'elle avait adoptés, restés à Las Vegas avec leur nounou. Également cet acteur de renom dont j'oublie déjà le nom, au talent et à l'esprit usés par le temps, l'argent et profusion de bons vins au profit d'un fort tour de chevilles, de taille et de tête, qui cherchait un pays plus impôtalier pour accueillir ses dérives. Voyant que ses amis, les grands de ce monde à qui il comptait demander asile venaient à Bugarach, il fit le plein de son scooter, programma son GPS, fit un crochet par son caviste et se mit en route. Ça ou apprendre le russe à l'arrache...

Suivirent aussi ceux qui n'avaient pour eux que l'argent et s'en trouvaient irrésistibles, ceux qui n'avaient pas un sou et, en flatteurs émérites, vivaient en symbiose avec les précédents, ceux encore qui pensaient que le monde sans eux ne pouvait pas tourner, ceux enfin qui n'y croyaient pas vraiment, mais étaient là quand même, des fois que la situation pût servir leurs desseins. On se serait cru sur une plage d'Ibiza.

Des spécialistes de tout poil, chaperonnés d'essaims de journalistes, se concertèrent. Tous avaient un avis sur le phénomène :  physiciens, historiens, géologues, astrologues, numérologues. On vit même un podologue arpenter les sentes du Pech pieds nus, les yeux fermés, ses chaussures à la main.

Les forces de sécurité durent repousser des cohortes d'illuminés : devins catastrophistes, prophètes millénaristes, ainsi que diverses sectes venues fêter à leur manière ce qui n'était somme toute au départ qu'un banal événement cosmique, le solstice d'hiver. Les uns guettaient E.T., d'autres attendaient Dieu, tous étaient habillés comme à Carnaval : cheveux longs ou crânes rasés, saris verts, oranges, fuchsia, clochettes, fifres ou tambourins, coiffés de casques d'aluminium aux formes excentriques. Tous voulaient être sauvés. Même ceux qui venaient pour procéder à un sacrifice collectif, en toge blanche, dans notre salle des fêtes.

Devant l'ampleur croissante du phénomène, le maire, qui avait fait des pieds et des mains pour attirer l'attention du monde sur le pic, essayait désormais un rétropédalage comique qui s'avéra inefficace.

Un farfelu avait calculé qu'on pouvait tenir debout à vingt millions sur la superficie de la commune. On s'était plus raisonnablement attendu à recevoir dix mille touristes, journalistes et curieux. Il y en eut neuf fois plus. Dix fois, peut-être. Cette fin du monde apporta une manne financière au village. Toutes les granges étaient occupées. Le vieux Fernand loua son poulailler à un grand volailler italien, qui fut obligé de cohabiter à l'ancienne avec des volatiles qu'il n'avait auparavant jamais vus qu'en barquettes. Mon beau-frère Jean-Louis débarrassa même son champ des cailloux qui le gênaient pour labourer. En trois jours, il en vendit deux tonnes sur le net. À 1500 € le kg.

 

à suivre...

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 08:00

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La faim du monde 1/6

Frédéric Gaillard

 

 

Ce matin, en ouvrant mon bar, je goûte la paix enfin revenue. Pour la première fois après presque deux mois, plus une ligne sur Bugarach dans le journal. J'offre une consommation à tous les clients, pour fêter ça. Tant que personne n'aborde le sujet. Pour le moment, il n'y a que le vieux Gaston venu boire son blanc du matin. Ça m'étonnerait que ça se bouscule. Tout est redevenu calme, comme avant. Deux ou trois badauds flânent encore dans le village, mais en ce glacial mois de février le Pech est seulement parcouru par quelques randonneurs discrets qui en explorent les pentes. C'est qu'il va falloir s'habituer à sa nouvelle topographie, maintenant. Les 4x4 des journalistes sont repartis, rassasiés d'images. Les derniers photographes japonais, toujours à l'affût de catastrophes pires que les leurs, ont levé le camp au début de la semaine, n'ayant plus à filmer qu'un rocher vierge et des autochtones hilares.

L’Auberge de la Fin du Monde, comme l'ont surnommée les médias, est redevenue le bar (tabac-poste-épicerie-boulangerie-cybercafé) du Pech qu'elle était avant tout ça, avec son flipper, ses quatre tables en formica et son jeu de fléchettes. Les chambres au-dessus du commerce sont débarrassées de leurs invités encombrants et j'ai réinvesti les pièces de ma maison. Vu la somme que j'en ai obtenu ces dernières semaines, je pourrais m'arrêter de travailler et aller me faire dorer sous les cocotiers jusqu'à la prochaine fin du monde. Mais l'argent s'est fortement déprécié ces derniers jours. Et surtout, j'aime mon petit estaminet, la vue qu'on a depuis sa fenêtre, et j'apprécie le village, sa tranquillité retrouvée et ses habitants.

 

Ça nous est tombé dessus sans crier gare. Les médias se sont focalisés sur Bugarach, détournant subrepticement l'attention de la populace de phénomènes autrement plus graves, en pleine période de crise économique. Les Mayas avaient annoncé la fin du monde pour le vingt et un décembre et un seul village serait sauvé : le nôtre. Encore difficile aujourd'hui d'en expliquer exactement les raisons. Le hasard, sans doute. La Sainte Victoire aussi aurait produit son petit effet, je suppose.

Les télés et les réseaux sociaux jetèrent ce non-événement en pâture à la plèbe. On y mélangea tout : tombeau du Christ, trésor des Templiers, vaisseau extra-terrestre, même l'Arche d'Alliance. Il y avait sous le Pech tout cela, et plus encore. Une vraie soupe au caillou espagnole. Chacun rajoutait sa contribution à la légende. Notre petit village et ses deux-cents âmes éveillèrent en quelques semaines la curiosité du monde entier. Chaque habitant fut interviewé au moins trois fois et les réponses les plus banales furent traduites dans des dizaines de langues. Les gens normaux, qui composaient heureusement la majeure partie de l'humanité, haussèrent brièvement un sourcil et reprirent le cours de leur vie, la tête courbée sous le joug du quotidien, un sourire narquois aux lèvres. Suivre la 183e fin du monde aux informations du soir suffisait aux peuples à étancher leur curiosité et leur soif d'aventure. Ils n'avaient pas besoin de s'inventer de nouveaux tourments. Leur labeur était déjà bien assez difficile.

D'autres prirent toutes ces légendes très au sérieux. Ceux qui possédaient le plus avaient davantage à perdre et par peur de sombrer la plupart des gens riches vidèrent la totalité de leurs comptes, mettant du même coup en faillite les paradis fiscaux qu'ils avaient jusque-là fort grassement nourris, et se ruèrent dans notre Aude, les poches emplies d'or et le cœur dégoulinant de vanité. La fin du monde qui s'approchait à grands pas devint leur seule obsession, leur raison de survivre. Leurs possessions finirent par les posséder, jusqu'à leur faire perdre la raison.

Contre l'avis du maire, la plupart des habitants de Bugarach louèrent tout ce qu'ils pouvaient. Ses protestations étaient uniquement motivées par une jalousie primaire : flairant la bonne affaire, il avait lui-même proposé des parcelles de terrains et des bâtiments communaux à des investisseurs fortunés venus du monde entier, à un prix estimé sur le moment suffisamment exorbitant. Quand quelques jours plus tard les autres propriétaires du village obtinrent des offres dix fois supérieures de leurs habitations, il devint fou de rage.

 

à suivre...

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 08:00

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 Musique !

 

 

Musique & chants : Karim Faure

Arrangements : Ludovic Turpin

Textes : Dominique Chappey

 

 

Quand est-ce qu'on mord ?

 

 

Attendre chacun dans la peur son tour de mordre le facteur

A force de se tromper d'ennemis, on en oublie tous nos soucis

 

La multitude accouche d'un rien, métamorphose du quotidien

Trépasse l'aube des indignations au couchant des résignations

 

Au comptoir de la panade siroter la même limonade

Prendre de bonnes résolutions pour la prochaine révolution

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

 

Oser redresser la tête, refuser de battre en retraite

Finir de payer la maison, espérer toucher sa pension

 

Toujours choisir entre deux maux celui qui nous tiendra au chaud

De peur d'attraper la crève, oublier qu'on avait des rêves

 

Chaque jour se voiler la face, aux illusions faire la chasse

Cesser de dire qu'on aurait pu, admettre qu'on y a jamais cru

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

 

Pourtant demain on promettra un coup de canif au contrat

Une fulgurance de la conscience pour prendre notre mal en patience

 

C'est la bataille du quotidien se dire que si ça sert à rien

De jouer le rôle du bon apôtre, c'est toujours la faute des autres

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 08:00

Chappey6.jpg

 

Ce poème de Dominique Chappey paraîtra exceptionnellemnt sur deux jours, avec demain une surprise à la clé... 

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Dominique Chappey 

 

 

 

Attendre chacun dans la peur son tour de mordre le facteur

A force de se tromper d'ennemis, on en oublie tous nos soucis

 

La multitude accouche d'un rien, métamorphose du quotidien

Trépasse l'aube des indignations au couchant des résignations

 

Au comptoir de la panade siroter la même limonade

Prendre de bonnes résolutions pour la prochaine révolution

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

 

Oser redresser la tête, refuser de battre en retraite

Finir de payer la maison, espérer toucher sa pension

 

Toujours choisir entre deux maux celui qui nous tiendra au chaud

De peur d'attraper la crève, oublier qu'on avait des rêves

 

Chaque jour se voiler la face, aux illusions faire la chasse

Cesser de dire qu'on aurait pu, admettre qu'on y a jamais cru

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

 

Pourtant demain on promettra un coup de canif au contrat

Une fulgurance de la conscience pour prendre notre mal en patience

 

C'est la bataille du quotidien se dire que si ça sert à rien

De jouer le rôle du bon apôtre, c'est toujours la faute des autres

 

Quand est-ce qu'on mord ?

Quand est-ce qu'on sort de la torpeur ?

Qu’on tord le cou de toutes nos peurs ?

Quand est-ce qu'on mord ?

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 08:00

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Trois temps, deux mouvements

Jordy Grosborne

 

 

Il est huit heures, je crois et je reste couché. Rien ne m’oblige plus à me lever. Enfin, je dis qu’il est huit heures, mais dire qu’il devrait être huit heures serait plus juste. Huit heures du matin même, pour autant que cela ait encore de l’importance. Le temps est si subjectif et ne concerne souvent que ceux qui craignent de le perdre, pour qui il est compté ou qui ne savent comment le faire passer. Mais pour ceux qui vivent à leur rythme, bien souvent, cela n’a que peu d’importance.

Je fais un premier mouvement et me retourne dans le lit glacé. Immédiatement je le regrette. Le froid s’empare de chacun des pores de ma peau pour aller réfrigérer mes terminaisons nerveuses. Je serre les dents, tente de me détendre pour laisser passer l’immense frisson, mais je sens bien que l’emprise s'accomplie. Le sculpteur a presque terminé son œuvre.

Dehors le monde est toujours là. Bien sûr, le monde connu, celui d’avant le 21 décembre 2012, n’est plus. Ce monde où tout n’était que mouvement perpétuel et chaleur, que recherche d’énergie pour avancer, mais jamais pour prendre le temps à bras le corps et le forcer à regarder derrière lui, devant lui et sur quoi il marchait.  Un monde qui se conjuguait au temps passé, présent, futur, mais toujours imparfait, quelque soit le mode. Un monde fait de cadrans et de carcans, car quand il fallait s’arrêter, regarder l’autre, ou s'observer soi, on ne pouvait prendre le temps. A quoi donc nous servait-il alors de le maitriser à nos poignets et sur nos téléphones ?

Ce monde fait place désormais à celui du froid, du gel et de la blancheur. Immobile et glacé, certes,  mais il existe quand même toujours. Il est physiquement palpable. Au point même d’en être ciselé. Je me demande si dans quelques siècles des êtres vivants viendront visiter nos maisons protégées dans la glace, nos corps bleuis mais dans un état de conservation sans nul autre pareil, avec pour chacun d'entre nous une expression du visage éternelle. Je me souviens de mon émoi devant les cendres de Pompéi. Je me souviens de ce sentiment confus à la contemplation des visages de ces statues qui n’en étaient pas. Je me souviens m’être demandé si ces yeux pouvaient me voir. Je me souviens car je n’ai plus que ça à faire.

Il est dix heures, je crois, mais je m’en fiche car le temps a disparu, terminé. Il est finit. L’impensable est arrivé. Ce qui semblait par dessus tout indestructible, incontournable, aller de soi, qui devait être infini, a cessé. Le temps n’avance plus. Et pourtant je suis toujours là. Et je vis encore. Et sans doute d’autres sont-ils toujours là eux aussi, blottis, recroquevillés dans des lieux éternels pour conserver chaque particule de chaleur en leur sein.

Peut-être devrais-je retourner dehors, partir à la recherche des autres futurs blocs de glace ? Nous pourrions nous serrer les uns contre les autres… Trouver de nouvelles choses à brûler ? Mais depuis sans doute quelques semaines, je renonce. Je sais déjà que dehors tout n’est que blancheur à perte de vue, une blancheur de neige et de glace. Une mort blanche qui a fait cesser toute circulation. Voilà ce qu’était finalement la fin du monde : la fin du mouvement. Mouvement des voitures dans les artères urbaines, du sang dans les artères des gens, de la sève dans les branches des arbres, de l’eau dans les rivières et les fleuves, des aiguilles sur les cadrans des horloges. Arrêtez tout, le temps est passé, désormais, il ne passe plus. Il ne fallait pas le perdre. Nous voulions être éternels, nous le sommes devenus. Le temps n’est plus, l’éternité est là.

Je pense à mes traces de pas au dehors, quand mon esprit pouvait encore faire mouvoir mon corps. Sans doute sont-elles toujours là elles aussi, figées à jamais. Reliefs d'une civilisation dont les circonvolutions dans la neige du temps passé ressemble à des siècles d'humanité. Traces éternelles d’un espoir fou quand les pas étaient grands et filaient en courant vers l’horizon à la recherche du temps perdu. Traces contrites, hésitantes, lorsqu’elles en revenaient, petitement, se retournant sans cesse pour voir si derrière soi le monde ne venait pas me voir. Traces énervées, trépignant sur place de manière désordonnée. Traces furieuseset impuissantesdes grands coups de pieds donnés à la neige. Traces de folies, tournant et retournant sans cesse autour de la maison, creusant le sillon dans lequel le désespoir allait germer pour laisser ensuite fleurir le renoncement. Derniers vestiges d’une humanité qui glaçait le sang à beaucoup, et qui se glace à son tour.

Je me souviens de ces images d’un certain chef Italien bedonnant,bétonnant les allées de Pompéi pour ne pas salir ses chaussures, je me souviens de l’ignorance brisant à la force des masses les bouddhas, je me souviens des incultes armés saccageant le berceau de l’humanité, je me souviens de la colère aveugle mettant à bas l’histoire conservé au cœur de la perle du désert. Que feront de moi les civilisations futures ?

Je ne me souviens pas de ce que nous avons construit ces derniers temps.

Il serait midi, sans doute, mais je sens avoir fait mon temps et je me laisse saisir par la froide éternité. Le sculpteur achève son œuvre, mais je reste libre de l’expression que je veux lui donner. Dans un deuxième mouvement, lent, mes dents se découvrent et j’offre mon plus beau sourire à la prochaine humanité. Parce que sourire est l'apanage de l'Homme. Parce qu'il faut bien rire… de temps en temps. Et parce que nous aurions dû prendre le temps de penser à tout cela avant que ne cesse le mouvement, dans le silence d'une partition qu'on referme.

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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 08:00

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La fin du monde n’a pas eu lieu

Benoit Camus

 

 

Elle sort du bâtiment avec ses camarades. La maîtresse les arrête sur le perron. Qu’ils se rangent par deux, en ordre et dans le calme. Les enfants s’exécutent et au signal de l’enseignante se mettent en branle. Ils descendent les trois marches qui les séparent de la cour ; le bel ordonnancement aussitôt se fissure. Mme Nivois ferme les yeux. Elle a hâte d’en finir. Moi aussi !

Ils traversent leur terrain de jeux bétonné. Certains se tiennent encore par la main, d’autres prennent leurs aises et risquent des zigzags hors du sillage de la maîtresse. Ceux-là s’affranchissent du troupeau, affirment leur personnalité. Du moins, en ont-ils l’impression. Léa, elle, reste bien sage à sa place. Elle m’a repéré.

Son visage s’éclaire. Elle me sourit, gênée. N’ose pas lever le bras ni l’agiter dans ma direction. Elle se contente d’écarter les doigts de sa cuisse, de les remuer timidement à mon intention. Elle m’a vu, ce n’est pas une raison pour en rajouter ! Ma discrète Léa. Dès qu’elle m’aura rejoint, elle enclenchera son moulin à paroles.

Ils arrivent à la grille. Les uns après les autres, les élèves en franchissent le seuil. Ça se bouscule ! Léa se fait copieusement doubler. On la pousse, lui marche sur les pieds. Des parents s’agglutinent devant l’entrée, bouchent le passage. Elle se fraie un chemin entre eux. Jusqu’à moi.

Je l’embrasse. Elle m’embrasse.

— Ça s’est bien passé ?

— Mmoui, me répond-elle.

Pour le moulin à paroles, il faut que j’attende encore un peu. Je la prends par la main. On rentre à la maison.

— Tu sais, papa ?

— Non, quoi ?

Elle hésite. Je lui serre sa menotte, l’incite à poursuivre.

— Tu sais, c’est pas la fin du monde si j’ai pas de pain au chocolat…

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 08:00

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Vieux matou (ter)

Ysiad

 

Je suis malaaaade… complètement malaaaade.... a fait Papa ce matin.

En effet, ça n’avait pas l’air d’aller bien fort. Il a titubé jusqu’à la salle de bains en disant qu’il lui fallait de l’aspirine de toute urgence. Et bien sûr, il n’y en avait plus. J’ai pris la dernière avant-hier ! a dit Maman. Ça va, fais pas cette tête, c’est pas la fin du monde tout de même ! Tiens, de l’Efferalgan. Prends-en deux tout de suite, et elle lui a tendu un tube de comprimés.

Papa n’en a pas voulu. Il a dit qu’il détestait le goût de l’Efferalgan, que c’était franchement ignoble à boire, même avec du sucre, qu’il préférait les comprimés d’UPSA, et qu’il descendrait s’en acheter si personne ne consentait à le faire pour lui. Maman a dit qu’elle était à la bourre, mais que Juliette irait volontiers en chercher pour son père quand elle serait levée.

Tu sais bien qu’elle dort tard quand elle n’a pas philo le jeudi ! a fait Papa. Je suis malaaaaade… malaaaade…

Juliette a dû entendre les lamentations car elle est sortie de sa chambre. Tu tombes bien, a dit Maman. Va chercher de l’aspirine pour ton père, je n’ai pas le temps ce matin avec la réunion des services. Il dit qu’il a de la fièvre et il est au lit. J’ai sorti le lave-vaisselle, Pompon a été nourri, le café est prêt, tu n’as plus qu’à prendre ton petit-déjeuner. A propos, a dit Juliette, il est où, Pompon ? Avec ton père, pardi, a fait Maman avant de partir. Tu sais bien que cette bête n’attend qu’une chose : que quelqu’un tombe malade pour squatter son lit…

Je dois reconnaître que Maman n’a pas tout à fait tort. J’aime bien les lits quand quelqu’un a de la fièvre. La chaleur des draps est à la bonne température. J’avais justement trouvé ma place contre le malade quand Juliette a fait irruption dans la chambre : Ben alors, Papa, ça va pas ? Tu as de la fièvre ? Tu veux quoi, comme aspirine ?

Heureusement que je peux compter sur ma fille, a fait Papa en se mouchant. Ta mère ne supporte pas les gens malades, elle s’en fout comme de l’an quarante. En attendant, j’ai des frissons, c’est certainement la grippe. Elle pourrait me laisser crever comme un vieux débris que ça ne la dérangerait pas… Prends-moi de l’UPSA, tu es gentille.

J’y vais tout de suite, a dit Juliette. Pompon ne te gêne pas ?

Un peu, a fait Papa. Il fait sa bouillotte et j’ai vraiment très chaud avec lui. Mets-le au pied du lit, s’il te plaît.

Juliette a caressé mon dos avant de glisser ses mains sous mon ventre. J’ai fait mon gros lourd, histoire de la dissuader de continuer. Dès qu’il s’agit de porter secours à son père, elle est prête à tout, même à me déloger.

Allez, Pompon, elle a fait, un bon mouvement. Tu vas garder Papa, soit, mais au pied du lit.

Je me suis mis en boule et j’ai plissé les yeux de dédain, histoire de lui montrer qu’elle pouvait toujours causer. J’ai attendu qu’elle soit sortie pour remonter à l’assaut des draps et reprendre mon creux initial. En me sentant contre lui, Papa a grogné puis il s’est tourné sur le côté. Quand Juliette est rentrée, elle semblait contrariée.

Tu exagères, Pompon, elle a fait. Allez, au pied du lit. Elle m’a déplacé à nouveau puis elle s’est occupée de l’aspirine.

Tu veux manger quelque chose ? Non, pas faim, a fait Papa en buvant son aspirine. Tire les rideaux. Je crois que je vais dormir.

Tu veux que je prenne Pompon ? a demandé Juliette.

Laisse-le. Au point où j’en suis, il ne me dérange plus.

C’est ainsi que lui et moi avons pu dormir tranquilles jusqu’au retour de Maman. 

Alors ? Comment va le mourant ?

Maaaaal, a fait Papa d’une voix d’outre-tombe. Appelle vite un médecin.

Quand le médecin est arrivé, je me suis planqué sous la commode pour les observer. Il a posé sa sacoche, l’a ouverte, puis il s’est fourré des tiges de fer dans les oreilles et il a demandé à Papa de respirer. Comme ils étaient occupés, je suis sorti de ma cachette pour aller humer la sacoche. Oh ! le beau chat ! a fait le médecin en me voyant. Très beau, vraiment, et il a avancé sa main pour me caresser. J’aime bien les gens qui me trouvent beau. Il a dit que j’avais un très beau poil et de très beaux yeux, et Papa a dit que j’étais un gentil chat de gouttière, mais un peu pot de colle quand on était malade.

C’est tout à fait normal, a dit le médecin. Les chats aiment beaucoup les malades.

Ce n’est pas comme ma femme, a fait Papa en soupirant.

Vous avez un rhume carabiné, a dit le médecin. Restez au chaud et faites des gargarismes à l’aspirine. C’est une affaire de trois jours. Soignez-vous bien. Au revoir, beau chat, a-t-il fait à mon endroit.

Comme Maman raccompagnait le médecin, j’en ai profité pour me glisser sous la couette.

Le médecin t’a donné trois jours d’arrêt, a fait Maman en revenant. Profites-en pour te reposer.

Trois jours, c’est peu pour récupérer, a chevroté Papa. Et cette fièvre qui monte… je suis brûlant... Heureusement que Pompon est là pour me soigner. N’est ce pas, beau chat ?

J’ai cligné des yeux sous la couette. Les malades et moi, on se comprend vraiment très bien.

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 08:00

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Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’Apocalypse !

Claude Bachelier

 

 

Je m’appelle Jean - Ezéchiel. Jean parce que c’est le nom de celui qui a écrit « le livre de la Révélation », ou si vous préférez « l’Apocalypse de Jean ». C’est en tout cas ce que me disent mes parents quand je fais une bêtise : « tu te rends compte de ce que tu fais ? Toi qui porte le nom de celui qui a écrit le livre de la Révélation » ? Non, je ne me rends pas compte et je me garde bien de le dire, car j’aurai alors droit à une explication de texte qui n’en finit pas.

Ezéchiel ? Je ne sais pas trop. Je sais juste que c’est le nom d’un prophète.

Il faut bien dire que mes parents sont des gens bien particuliers : ils croient dur comme fer dans tout ce qui est écrit dans le bouquin du type dont je porte le prénom. Et moi, j’ai pas tout à fait onze ans, et ça me gave !

En plus, mes parents mélangent tout. Un exemple : le 21 décembre dernier, ce devait être la fin du monde. Il paraît que les Mayas l’avaient annoncé il y a quelques siècles. Et mes parents ont cru à ce truc parce qu’annoncé par Jean ! Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Alors, au collège, je suis allé voir sur Google, pour essayer de comprendre. En fait, les Incas n’ont rien à voir avec Jean : ils vivaient en Amérique et lui en Grèce. Et en plus, pas à la même époque.

J’ai bien essayé de le dire à mes parents, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Il nous a fallu nous préparer, mes six frères et sœurs et moi, même la petite dernière de huit mois : on a dû écouter mon père nous lire des passages du bouquin, des trucs de fous qui parlent de l’enfer, des démons, des tortures qu’ils infligeront aux pêcheurs ! Et ça faisait si peur aux petits qu’ils se sont mis à pleurer, à hurler et quand l’un s’y mettait, tous les autres suivaient ! Et si ma sœur jumelle et moi, les aînés, on protestait, on se prenait une baffe et il nous menaçait des feux de l’enfer !...

Début novembre, ils ont commencé à faire des provisions : des dizaines de bouteilles d’eau, des pâtes, du sucre, de l’huile, des biscuits et des tas d’autres trucs, ce qui faisait qu’il n’y avait plus d’espaces de libres quand on revenait du Lidl, entre les sept enfants, mes parents et les provisions dans le vieux combi Volkswagen. On y allait presque tous les jours, jusqu’au moment où la carte bleue a refusé de fonctionner.

Alors là, aussitôt, mes parents ont décidé que cela ne servait à rien de faire des provisions puisque, de toute façon, tout le monde allait mourir. Même nous. En entendant çà, ma sœur et moi, on s’est mis à pleurer, à crier qu’on ne voulait pas mourir, qu’on voulait vivre. Et tous les autres se sont mis aussi à brailler. Ça a été un beau concert, surtout que nos parents n’ont pas voulu être en reste et s’y sont mis aussi. À tel point que les voisins ont tapé sur les murs. Il y en a même un qui est venu et qui a dit à mon père que si le bordel continuait, l’apocalypse allait arriver plus vite que prévu.

Je suis retourné plusieurs fois sur Google pour essayer de comprendre quelque chose sur cette foutue fin du monde. Mais je n’ai rien trouvé, ou alors des trucs idiots ou incompréhensibles. En tout cas pour moi.

Alors, j’en ai parlé à la CPE, au collège. Elle m’a saoulé avec tout un discours sur la tolérance, sur le respect que l’on doit à ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle n’a rien compris, ce n’est pas ça que je lui demandais. J’en ai parlé à Karim, un bon copain, et lui, il a commencé à me saouler avec le Prophète. J’aurais dû me méfier, car depuis qu’il va à la mosquée avec son grand frère, c’est tout juste s’il ne se balade pas en djellaba ! J’en ai parlé à d’autres copains après le cours de gym. Et là, éclat de rire général et ils se sont tous foutus de moi.

Bref, le 21 décembre est passé. Ça n’a pas été une journée très cool à la maison. Mes parents ont passé leur temps à prier, à lire leurs foutus bouquins. Ils ne sont pas plus occupés de nous que si nous n’avions jamais existé. Ma sœur et moi, on a changé les plus petits, on s’est amusé avec eux, on a regardé la télé et des films. On a tous eu faim. Alors on s’est attaqué aux provisions, surtout au Nutella. Mais trop de Nutella, ça devient écœurant. Et on a tous vomi. Un peu partout. Ça ne sentait pas très bon dans l’appart…

Le lendemain, nos parents nous ont fait une scène terrible. Mais ils n’ont pas parlé de l’enfer. Ou des démons. Et, apocalypse ou pas, il a fallu quand même aller au collège. Comme ils ont dit à la radio, la fin du monde est remise à plus tard.

Nous avons continué de vivre comme avant avec des prières, des lectures des livres saints. J’ai demandé à mon père pourquoi la fin du monde n’avait pas eu lieu. Il alors joint les mains, à regardé vers le ciel et m’a dit : « mon fils, les voies du Seigneur sont impénétrables ». Maman m’a fait la même réponse.

Même s’ils sont un peu déjantés, je les aime bien mes parents. Quand je parle avec mes copains de la vie qu’ils ont chez eux, je me dis qu’ils doivent souvent s’ennuyer.

C’est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’apocalypse.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 08:00

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La vie continue

Joël Hamm

 

 

 L’homme pénètre la matière compacte de la foule. C’est un lutteur, un combattant, un résistant de la première horreur, un fanal dressé sur l’arête blessante de l’époque. Il ne se résigne pas à la fin annoncée. Il veut convaincre la multitude inquiète. Il crie des slogans rouge sang.

   Le ciel resplendit, soudain fendu par un éclair blanc. Un soleil de magnésium grille la ville. Après le souffle ardent, des silhouettes noires marquent le sol irradié.

   On dirait qu’il est le seul survivant. Sa voix s’étiole, sa démarche est chancelante. Les protons l’ont criblé. Les rayons ont carbonisé sa chair. Sa peau diffuse des particules de suie. Il avance, vêtements et peau en lambeaux. Son ombre s’alourdie au fil de la journée. Elle devient dense, épaisse, grumeleuse, pénible à tirer. Sa surface pelliculeuse desquame quand une pluie bleu cobalt crépite sur le sol cramé. Il s’empêtre dans cette traîne et piétine sa flaque grasse, s’en met plein les chaussures, laissant la trace brillante de ses pas sur les trottoirs de la ville schématique.

   Il marche vers le désert nouveau. A la sortie de la ville, sur la plaine aride et vide de ciel, un arbre noir guette l'éternité. La vie est si lente…et si brutale, si violente, siffle l'acier d’une hache. Il voit l’arbre s’abattre. Une foule en haillon le dépèce jusqu’à la dernière brindille avant d’allumer un feu immense sur la dune pelée. D’autres que lui ont donc été épargnés. Il crie : La mort n’a aucun droit, bande de gogos ! Les flammes calcinent le reste de nature autour de l’arbre et dégagent une fumée acre. Il éructe et crache des scories sous une pluie tourbillonnante de papillons noirs. L’incendie est bordé de silhouettes gesticulantes. Il rejoint ce reste de horde. La compagnie des humains est un salut quand la solitude flambe. 

    Des inconnus hagards chantent des psaumes autour du feu. Ils fêtent la fin de la guerre comme des imbéciles qu’ils sont restés. Un vieillard, près de lui, vaticine :

   – Vous verrez, dit-il, rien ne changera. Les vaincus brûlent leur chagrin en alambic au bord des chemins. Ils distillent leur rancœur, la liqueur des prochains vainqueurs…

  Il fuit les survivants, se retourne. Personne pour le suivre. Il titube des heures sur la terre dévastée, traînant sa carcasse irradiée. Sa vue est brouillée, il se dirige à l’oreille vers les clameurs de l’océan qui continue imperturbablement à lancer ses vagues mortes sur le rivage. Essoufflé, il s’assied sur un rocher. La brise marine effiloche la brume laiteuse et balaie le ciel chargé d’astres aveugles. Le lapis-lazuli nimbe l’espace. Un soleil pourpre, surgi des nuages noirs, bouscule les phares quilles, file un rai vert entre les cuisses de la nuit.

   Il reprend sa route sous les nuées traversées de luminescences. Il longe la côte jusqu’au lever du jour. Etoles d'écume sale jetées sur le rivage. L’océan rafle les rocs. Les sables inlassables roulent roses sur les plages. Une clarté diffuse colore lilas le sable troué de flaques. Un chien étique lèche les algues. Les vents taillent la moiteur moka de l’air grillé. La barre bleue ramène l'horizon, jette ses émeraudes sur la grève noire. Au loin, une épave de tanker s'évapore, buée au large des graviers battus par le ressac.

   Il arrive le soir au port.

   La rade est vide de bateaux. Le parfum des vieux sacs, graissés par la sueur des chameaux porteurs de café, filtre par les tôles mitées d'un hangar abandonné.

   Etendu sur le môle encore chaud de la journée, il essaie de distinguer les paroles d’une chanson qui vient d’un café du port. La vie est là, qui continue. La chanteuse beugle d’une voix éraillée par l’alcool et la cigarette :

                  J'ai d’l'amour à r'vendre

                  Brûlant  sous la cendre...

 

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 08:00

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Non, elle ne radote pas, Jeanne…

Danielle Akakpo

 

 

Je m’appelle Jeanne. J’ai 62 ans. La retraite, je l’ai attendue avec impatience, j’allais pouvoir me reposer, prendre le temps de me faire quelques petits plaisirs. Les ménages, ça use. Quand j’ai vu le montant de ma pension, 650 euros, j’ai un peu déchanté. Déjà que ce n’était pas facile tous les jours avec un salaire (j’avoue que les ménages, je les ai acceptés bien souvent sans être déclarée, au noir, comme on dit, mais quand il faut, il faut), ma foi, le cinéma, les petites douceurs, j’ai vite fait une croix dessus. Le jour où j’ai compris qu’entre payer mon loyer et manger, il me fallait choisir, j’ai pris un bon coup sur la tête. Et puis j’ai mis mon orgueil dans ma poche avec mon mouchoir dessus, j’ai empoigné mon caddie et j’ai poussé la porte des Restos du cœur.

Pourquoi je vous raconte ça ? Pour vous tirer des larmes ? Sûrement pas. Patience, ne soyez pas si pressés, laissez-moi vous présenter la petite équipe d‘amis que je me suis faite là-bas. D’abord Célia, maman seule avec trois gamins, qui n’a pour tout revenu que ses allocs. Elle aussi, quand elle voit que le frigo est vide, elle vient aux provisions pour ses mômes, et je suis bien persuadée que certains jours, elle les regarde manger en leur disant : « Maman a mangé avant vous. »

Il y a aussi Louis : après son accident du travail que la Sécu n’a pas voulu reconnaître, il traîne la patte comme un pauvre cabot blessé et vivote avec son AAH. Léo, l’étudiant, lui n’arrive pas à joindre les deux bouts avec sa bourse d’études et il ne veut pas, ou plutôt ne peut pas demander un sou à ses parents. Les livres, les fournitures, sa petite piaule, ça coûte tout ça. Et je voudrais bien vous y voir, vous, à étudier avec le ventre vide. Alors lui aussi, il vient chercher sa bouffe au Resto.

Nico, il est en fin de droits ; il entasse sa famille de cinq personnes dans un gourbi de 10 mètres carrés sous les toits. Vous croyez qu’il a de quoi faire un tour au supermarché ?

Enfin Raymond, quarante ans, un travailleur pauvre : une nouvelle expression pour qualifier ceux qui bossent en étant payés à coups de fronde et tirent le diable par la queue.

Quoi, j’en entends qui murmurent : « Elle est à côté de la plaque, elle radote, la vieille ! » Non, je ne radote pas. Je vous déballe tout ça parce que le 21 décembre, j’étais au Resto du cœur avec mes copains de galère. Une fois les caddies chargés, on s’était assis autour d’un café chaud. Il est offert généreusement. Et ce n’était pas la joie pour aucun de nous. Louis souffrait de sa jambe, ça le foutait en rogne. Célia, elle avait les larmes aux yeux parce que Noël approchait et qu’elle aurait juste deux ou trois chocolats à mettre dans le soulier de ses mômes. Nico, il se faisait un sang d’encre pour les siens qui toussaient à fendre l’âme dans la  soupente insalubre. Léo, il était sûr d’avoir raté ses partiels et ça lui collait le moral dans les chaussettes. Quant à Raymond, il venait de recevoir sa lettre de licenciement. Moi ? Mes chaussures prenaient l’eau, mais même en attendant les soldes, pas sûr que j’aie les moyens…

Et ce vendredi-là, je me disais : «  Bon Dieu, mais dans quel monde vivons-nous ? Celui du père Zola ? Parlez d’un progrès ! (Je lis beaucoup, une chance que le bibliobus soit gratuit.)

Et comme cette putain de radio n’arrêtait pas de causer de cette connerie de fin du monde, en sirotant notre café chaud on a tous fait la même réflexion. La fin du monde, on l’avait déjà vécue à notre façon puisqu’on était les exclus de la société de consommation, du droit au minimum vital, à la dignité. Parce qu’on a beau s’astreindre à rester propres, à ne pas raser les murs, la honte, elle est là, tapie au fond de nous, elle nous file régulièrement son coup d’aiguillon surtout sous le regard des autres.

Et puis, on s’est dit aussi, que si tout devait s’arrêter cette nuit du 21 décembre 2012, on en serait bien heureux parce que ça sonnerait la fin de tous nos ennuis. On a repris un café, on s’est embrassés et on a trinqué : « A la fin du monde ! »

On n’en pensait pas un mot évidemment ! Parce qu’on n’est pas méchants, parce qu’on ne veut pas de mal à ceux qui s’en sortent, parce que sommeille encore en nous une mini étincelle d’espoir de voir se reconstruire un monde… meilleur.

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