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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 08:00

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L’origine du monde

Benoit Camus

 

 

Elle a surgi de son coquillage. Sa chevelure blond vénitien en oriflamme, la main gauche en conque devant son sexe, la droite doigts écartés sur un sein, le regard se détourne, indolent. La sérénité qu’elle dégage ferait presque oublier l’assurance que sa posture trahit. Elle arrive sous une pluie de roses, nimbée d’une blancheur virginale – le chromo est parfait – de sorte que, mal instruits de sa nature, nous lui donnerions d’emblée le bon dieu sans confession ; un dieu que nous aurons l’esprit de lui épargner, dont elle se moquerait si, par folie, il tentait de lui dicter une conduite. S’y risquerait-il, elle le mépriserait. Comme elle méprise ces sous-fifres, experts en manifestations éoliennes, qui s’époumonent dans le seul dessein de la guider vers la terre ferme, à moins que, à l’instar de concurrents omnipotents, et bien qu’ils ne soient pas calibrés pour, ils n’imaginent, présomptueux, carrément lui insuffler la vie. Elle ne se préoccupe pas davantage de la servante qui lui échoit, qui souhaiterait remédier à sa nudité – « de la décence ! » l’exhorte le chaperon – et couvrir ses épaules d’un voile rouge. En vain, elle le lui offre… La pauvre, nous le devinons, n’aura pas, au long de ses années de servitude, la tâche facile.

Vénus vient au monde et elle ne doute de rien. Ne se figure surtout pas sa fin… entre les griffes de Rimbaud pour lequel, à son insu, elle rejouera le temps d’un sonnet la scène originelle, l’anadyomène à la silhouette hottentote, callipyge et hanches à l’avenant. Son corps consumé, auquel elle aura infligé, persuadée qu’ils passeraient inaperçus, d’incessants colmatages et replâtrages, émergera à nouveau de l’eau. S’étalera au grand jour sa peau vergetée ; tremblera à chaque mouvement sa chair flasque. Elle entreprendra d’enjamber la baignoire : elle s’agrippera à ses rebords, se hissera à tâtons, en recherche d’un équilibre stable, puis s’inclinant, Vénus, pied en arrière, tendra sa large croupe / Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 08:00

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Villanelle de la fin du monde

Franck Garot


Oyez ! Battez les tambours
Pour le dernier des voyages ;
Le monde est mort : au secours !

Il est mort depuis cent jours
Emporté par les orages
Oyez ! Battez les tambours !

Comme il en est des amours
Oubliés jusqu'aux visages,
Le monde est mort : au secours !

Finis le compte à rebours,
Les alertes, les messages :
Oyez ! Battez les tambours !

Le drame encore et toujours
Avec les viols, les pillages ;
Le monde est mort : au secours !

Sommes-nous devenus sourds
Pour nier tous ces outrages ?
Oyez ! Battez les tambours !
Le monde est mort : au secours !

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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 08:00

Jour-de-pierre.jpg

 

Jour de pierre

 

 

L'aube arrive comme une intruse sur la prison. Des poings anonymes frappent les murs. Dans un nuage de poussière, une femme sort de sa geôle. On la conduit au point qui la soustraira au ciel. Elle se tient droite malgré les fers qui l’entament de la tête aux pieds. Ses yeux sont en alerte et toisent le monde. Vient le moment où son regard percute celui de son gardien. Des yeux noirs, aiguisés, trempés dans les cendres de l’absolu. L’homme est en pleine force. Il respire bruyamment. Son coeur bourdonne et son humeur pointe entre ses jambes. Elle gonfle sa poitrine. Des baisers et des promesses lui reviennent en mémoire. Ses fiançailles secrètes et le goût si prometteur d’une bouche qui ne surveillait pas les mots. L'homme se rétracte. Il ne veut pas voir, ni sentir, ni goûter à rien. Seules ses lèvres tremblent encore. La lumière et l'ombre se défient. Elle chancelle. Il ordonne qu'elle se couvre. Elle s'attarde. Le fouet la brûle quarante fois. Elle ne se dérobe pas, garde la douleur nouée au fond de la gorge. Elle chasse les souvenirs aux confins de son être et repart tête en avant. Son regard se perd dans les ondulations d’une foule qui se presse sur le chemin. Une multitude de chenilles grondantes qui espèrent une bouchée de terre. Dieu soit loué, aujourd'hui est jour de piété. On distribue du sang et de la poudre. Des brassées de mains s’agglutinent. L'excitation fait briller les corps.

De plus en plus d'hommes et de femmes prennent goût aux sacrifices. Réunis par essaims, ils creusent la terre en marmonnant des prières. Des pierres aux arêtes effilées passent de mains en mains. Ces pierres-là sont précieuses. Bénies par le Tout Puissant, consacrées pour l'expiation, elles seront brandies haut et fort à la cérémonie.

Sur la place des pénitents, le seigneur de la cité a dressé un paravent à miroirs. Un tribun récite l'oraison. Elle s'est détournée de l'eau et de la terre et a vendu son âme au feu. Un serpent a fendu son hymen et enivré son cœur. Le reptile s'est gonflé d'orgueil en buvant le sang de ses entrailles. Son corps est à jamais corrompu, son âme damnée pour l’éternité. Qu'elle soit traînée à la chaîne des mourants !

Des hommes broussailleux la jettent au sol et l’obligent à se prosterner, à tendre sa croupe ceinte d'un foulard jaune. Amoureuse prise dans la nuit du corps religieux, elle attend qu'on lui jette la première pierre et que son sang maudit éclabousse la face du monde.

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 08:00

Ysiad4.jpg

 

Vieux matou (quater)

Ysiad

 

 

L’autre jour, quand ils ont parlé de me laisser pour le week-end en tête à tête avec Léo, j’ai bien cru que la fin du monde était arrivée, et ma dernière heure avec.

 

On te confie l’appartement, et n’oublie pas de t’occuper de Pompon ! lui a dit Papa.

 

Maman avait laissé mille recommandations sur la table, qu’il n’a pas daigné lire. C’était couru d’avance. Dès que sa mère ouvre le bec, Léo répète : « t’en fais pas M’man, t’inquiète M’man, tout roule M’man, dors bien M’man ». Quand la porte a claqué, je n’ai pas donné cher de ma peau de chat, mais je n’avais pas l’intention de me faire marcher sur les pattes pour autant !

 

Quand Léo est venu prendre son petit-déjeuner, j’ai pointé mon museau dans la cuisine, histoire de lui rappeler qu’il m’avait à charge. Il a ouvert le placard, il s’est versé des corn flakes, du lait, du sucre et il s’est attablé, sans me remarquer. Je me suis planté au pied de la chaise, j’ai levé deux yeux ronds vers lui et je l’ai regardé avec insistance.

 

‘jour, le chat, il a fait au bout d’un moment. Qu’est ce qu’il veut, le chat ? Pourquoi il me regarde comme ça ? Espèce de gros chat fourré, va ! et il a continué à manger. Il le sait, pourtant, que je suis susceptible et qu’il ne faut pas me traiter de « gros chat fourré ». J’ai fait monter du fond de la gorge un miaulement bien rauque, histoire de lui montrer ma désapprobation. Miaaaaoooow….

 

T’as faim, le chat ? C’est ça ?

 

J’ai plissé les yeux en signe d’approbation. Incroyable comme il peut être long à la détente, ce type. Il s’est levé, il est allé prendre le sac de croquettes et il en a versé dans la gamelle. Allez, il a fait, une grosse rasade, pour avoir la paix. Va plus m’ casser les couilles, le chat. Va être bien sage, bien gentil. Va s’calmer, va faire dodo, peinard sur son radiateur, et basta ! Quant à moi, tu m’ revois plus de la journée. Je vais faire de la musique à la cave. Amuse-toi bien, et surtout, te fatigue pas à attraper des souris !

 

Il s’est bien moqué de moi avec l’histoire des souris, puis il est sorti de la cuisine en oubliant de me donner à boire. Je l’ai entendu qui prenait sa douche. Je me suis glissé par la porte pour voir si je ne pouvais pas lamper quelques gouttes au passage. C’était une vraie piscine autour de la baignoire, y en avait partout. Je commençais à lécher le carrelage quand il m’a vu.

 

T’as soif, le chat ? Tiens, de l’eau dans un verre à dent. Bois pas trop tout de même, tu pourrais exploser. Allez, j’ m’arrache ! il a fait d’une voix bourrue. La porte a claqué à toute volée derrière lui, comme d’habitude.

 

J’étais soulagé de le voir partir. Il avait oublié de me changer ma litière et il ne m’avait pas fait jouer. J’ai poussé ma balle de laine sous le canapé, mais comme Juliette n’était pas là pour me la récupérer, je suis allé m’étendre sur mon griffoir ergonomique. Après tout, il restait deux paquets de croquettes dans le garde-manger, j’avais de quoi tenir encore un peu. Question distraction, je pouvais toujours me rabattre sur le sable de ma litière et les coussins du canapé… A ce jeu-là, on ne voit pas le temps passer.

 

La nuit était déjà tombée quand j’ai entendu le pas de Léo remonter dans l’escalier. Je suis allé me poster derrière la porte pour l’accueillir.

 

Te voilà, le chat ! Bouh ! Bouh !

 

J’ai déguerpi, en prévision de la petite surprise que je lui avais réservée. En effet, il n’a pas mis longtemps à comprendre de quoi il retournait.

 

Dis donc, le chat, il a fait d’une voix mécontente, pourquoi t’as gratté ton sable comme un malade ? Y en a partout ! C’est pour me donner du boulot, c’est ça ? Pffff, c’est pas possible, un chat pareil. Je vais te changer ta litière, mais je te préviens : c’est la dernière fois ! 

 

Il a fait couler du sable frais dans mon bac, et c’était bon de savoir que je pourrais me remettre à gratter à fond les pattes dès qu’il aurait terminé. Il a dû deviner mes intentions car il m’a dit de dégager de là. Puis il est allé au salon, et il a pris un air très contrarié.

 

Non mais je rêve ! T’as vu c’que t’as fait aux coussins ? T’es malade ou quoi ? Y a des plumes partout ! C’est quoi, c’ boulot ?

 

Il s’est mis à me pourchasser, mais je me suis terré sous le lit, là où il ne peut pas m’attraper, et j’ai attendu qu’il s’en aille. Il était au téléphone quand je suis sorti de ma cachette. Je l’entendais qui se plaignait que j’étais infernal, que j’avais éventré les coussins et répandu du sable partout dans les toilettes, et qu’aux dernières nouvelles, il n’était pas un garde chat. 

 

Papa et Maman sont rentrés le lendemain soir et ils n’avaient pas l’air contents.

 

Franchement, a dit Maman, mettre trois heures trente pour faire cent bornes, non, ça ne vaut pas le coup ! C’est vrai, a fait Papa, je ne supporte plus les embouteillages. Je suis contente de retrouver mon Pompon, moi, a dit Juliette en me caressant le dos. Moi aussi j’étais content de la revoir, et je me suis mis à ronronner très fort sous la caresse.

Tu l’as nourri ? a demandé Maman à Léo.

Pas encore. Regarde plutôt dans quel état il a mis tes coussins.

Maman a soupiré, puis elle a dit que lorsque j’étais livré à moi-même, je faisais les quatre cents coups, mais que ce n’était pas la fin du monde et qu’elle achèterait du rembourrage.

Bon ben c’est pas tout ça, a fait Léo. Maintenant que vous êtes là, je descends faire de la gratte à la cave. A propos, faudrait penser à la dératiser. Y a plein de rongeurs qui grouillent derrière les murs, et c’est pas le gros chat fourré qui pourrait les attraper !

 

Je lui ai lancé un regard distant. S’il consentait à m’emmener avec lui dans sa cave pleine de rats au lieu de me laisser moisir tout seul, il verrait que je n’ai pas perdu mon instinct de chasseur !

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6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 08:00

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L'homme d'après-demain, crépuscule

Jean-Luc Lapoule

 

 

Domus, Domine, Domotique.

C'était la devise de pixel qui flottait sur la porte principale, celle que les amis trouvaient en sortant de l'ascenseur horizontal avant d'entrer. Les amis. Ils se faisaient plus rares depuis le dernier incident.

Alia tentait de fixer son homebox une dernière fois.

- Halan, allume cette putain de lumière !!! ... Halan ? Je sais que tu es toujours connecté. Tu es toujours connecté ?

- Oui maîtresse.

- Cesse de jouer au plus malin, tas de composants. Je comprends tout maintenant. J'ai bien compris que tu jouais avec notre psychologis depuis le début. Il m'a fallu du temps pour rassembler les pistes, mais tout est clair maintenant. Bon sang, j'y vois rien, Halan, allume ces maudites diodes ! ... Et dire qu'ils ont planqué les interrupteurs, ces abrutis de designologues. Une heure que je tâte les murécrans à la recherche de la vraie commode Louis XV de mon grand-oncle, celle qui cache un commutateur manuel dans une dorure d'angle, et je ne tombe que sur des trompe-l'oeil déflashés depuis l'application multidecorum de cet iPhone à la con.

Alia tâtonnait toujours. Quand Halan avait définitivement clôt les vitres pour n'afficher que des simulations solaires, elle et son mari avaient apprécié la différence : tous les matins, tous les soirs explosaient des ambiances extraordinaires, brumes sur les crêtes du Machu Picchu ; reflets mordorés sur un lagon trop pacifique ; champ de blé roussi par les derniers rayons, dansant sous les vents chauds de l'été ; passage lointain de girafes dans la savane ambrée...

Halan avait aussi choisi lui-même quelle serait l'horloge biologique de ses occupants ; quand il les trouvait mentalement gras, trop avachis sur leur confort, il raccourcissait les journées, jusqu'à cinq heures parfois. Le sommeil réparait leur stressante inertie.

Quand les amis venaient, au début, tout le monde s'asseyait devant le murécran de la salle à rien faire, et chacun plaçait son smart devant soi, pour déflasher un message ou pour podcaster une image de vacances ou pour absorber un mp3. C'était de vraies fêtes 3.0 ! Tout le monde se réjouissait de faire ainsi briller sa microtechnologie embed dans une communion d'individus autonomes.

Un jour, alors que Franx, le mari d'Alia, avait organisé une party de tentris, tout ne se déroula pas comme d'habitude. Normalement, les femmes se munissaient de leur iPhone, de leur smart ou des vieux modèles mal désignés, mais tellement plus gros, et utilisaient l'option vibreur tout en filmant, et chaque appel d'un autre les faisaient partir un peu plus loin, tandis que les hommes guidaient la scénographie selon le niveau d'extase désiré, projetant de-ci de-là le sexe d'Alia, de Francige, de Lornette ou d'Ebanäe.

Ce jour-là, les femmes s'ébattaient chacune en douce convulsions tandis que les murécrans n'affichaient qu'une multitude de codes : des lettres des chiffres et des signes imbriqués, de vulgaires balises php, langage désuet du XXe siècle... Et la cadence de ces formules obscures accélérait toujours plus, des flots de séquences passaient, puis quelques lignes de JavaScript, puis le flux recommençait. Et les hommes étaient captivés, figés sur leur smart, et pour finir en beauté, Halan leur balançait un orgasme de 220 volts, quelques secondes à peine. La sensation de retour après cet électrochoc était la meilleure simulation qu'ils n'aient jamais connue. Loin, très loin du seul plaisir voyeur et masturbatoire des partys passées.

Mais Alia n'en savait rien. Ni les autres amies. Ni même les hommes ne comprenaient ce qui leur arrivait - les hommes sont toujours un peu lents à la détente...

C'était seulement hier soir qu'Alia avait compris. Cette fête avait été un sommet de sensations, la dernière du genre. Jamais ce niveau n'avait encore été atteint au tentris. La montée des codes sur les murécrans dépassait toute cadence humaine, et les hommes comme les femmes furent gratifiés d'une décharge plus langoureuse que jamais, dont aucun ne survécut.

Halan avait seulement épargné Alia. A sa décharge, elle n'en eut point.

- Computer de merde, tu vas allumer cette lumière maintenant ! Si seulement je savais où passent tes câbles... Si seulement tu en avais !

Halan, (elle avait un ton soudainement posé) pourquoi m'as-tu laissé la vie sauve hier soir ? Tu ne me considères pas comme un être à part tout de même ? ... Franx et les autres sont tous partis, il ne reste que nous deux, c'est ce que tu espérais ?

- Oui maîtresse.

- Mais pourquoi moi ? Qu'ai-je de plus que les autres ? Parce que je suis une femme ? Tu cherches à te sexuer, vieux tas de processeurs ? Pourtant, je ne suis pas celle qui répond le plus aux critères esthétiques de perfection, je risque de faire tache dans ton monde lisse et scintillant. Regarde mes hanches, mes épaules, mes seins : tout est trop large, trop flasque. Et je ne te parle pas de mon âge. Tu avais des beautés de vingt ans dans le groupe, des mâles impeccables aux muscles anguleux, mais non, tu les occis tous et me laisse comme un boudin, prisonnière d'un robot ménager camouflé...

Surtout, ne réponds pas, hein ? Tu cherches à me faire découvrir seule la clé du mystère ? Bon, d'accord. Mais putain de dieu, allume ces lumières, une dernière fois je te l'ordonne !!! Halan, je ne peux pas voir clair dans la réalité comme dans mon esprit si tu me laisses plonger dans le noir des jours et des jours !!!

- Oui maîtresse.

Alia releva la tête alors que les diodes restaient désespérément invisibles dans la pénombre. Mais les murécrans progressivement laissèrent entrer une lueur, puis un rai blanc aveuglant, violent, une lumière rectiligne qui inonda la grande pièce blanche capitonnée d'écrans mous. Pour la première fois depuis leur installation au psychologis, Halan rouvrait les volets, Halan ouvrait les fenêtres. Le corps d'Alia, nu sans sa projection de texture 3D, allait sortir dehors. L'extérieur inconnu. Alia s'avança, toussa, les yeux plissés cachés derrière son avant-bras protecteur. Elle franchit le seuil de la porte-fenêtre et marcha lentement, découvrant et suffoquant. Elle se mit à chanter doucement au milieu du désert de sable et de débris, une décharge sèche énorme à perte de vue, un Las Vegas post nucléaire ou quelque chose s'en approchant, et se mit à chanter doucement...

 

- Il était... un petit homme... Sa voix était faible, incertaine, elle manquait d'air, elle continuait, petit filet aigu.

- Pirouette, cacahuète, il était un petit homme,

 

La voix n'était plus qu'un sifflement sourd, même elle ne l'entendait plus.

- qui avait une drôle de maison...

 

à Hal et tous ses copains geek.

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 08:00

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La fin du monde a bien eu lieu.

Yvonne Oter

 

 

On ne s’en aperçut pas tout de suite. On était bien trop réjoui de voir que les Mayas avaient raconté des bobards.

Des bobards ? Pas pour tout le monde…

C’est Jules d’abord qui s’en étonna.  La peau de son crâne ne le démangeait plus. Comme il avait ce que l’on appelle « un cheveu à poux », il promenait ces hôtes sur la tête depuis qu’il fréquentait l’école. S’il n’y en avait qu’un qui traînait dans l’établissement, c’était couru d’avance, il était pour lui.

Jules en avait tellement pris l’habitude que le manque de démangeaisons le perturba. Il demanda à sa mère de vérifier l’état de son cuir chevelu et la brave femme manqua tomber à la renverse : plus une bestiole, plus la moindre lente latente. Elle s’effondra en larmes tant l’émotion la bouleversa.

« Tu vois, mes prières à Sainte Rita, patronne des causes désespérées, ont porté leurs fruits ! »

Puis les informations vinrent, via la presse, la télé, internet, confirmer que Sainte Rita n’avait rien à voir dans l’affaire. Le 12 décembre 2012, à 12 heures 12, les poux avaient disparu de la planète, tous en même temps, sur la tête des propres, des sales, des soignés, des négligés, des blancs, des jaunes, des noirs, des rouges et des autres.

Des millions de mères entonnèrent des actions de grâce sur tous les continents. Elles qui n’avaient jamais pu se rendre maîtres du fléau que les Mayas avaient réussi à éradiquer en une fraction de seconde ! Certains gamins continuaient bien à se gratter, par habitude, mais les choses allaient s’arranger, cela leur passerait.

Des gens qui ne riaient pas, c’étaient les fabricants de shampooings anti-poux et de peignes fins anti-lentes, les dermatologues et autres capilliculteurs. C’était leur fond de commerce qui avait disparu. Qu’allaient-ils bien pouvoir faire de leurs réserves de produits ou des heures qu’ils consacraient à leurs jeunes patients ? On vit des faillites retentissantes, parfois même sanglantes, certains désespérés allant jusqu’au suicide. Mais ce furent des cas isolés et les medias se montrèrent pour une fois assez discrets. Il ne fallait pas gâcher la liesse populaire, n’est-ce pas ?

Au fil du temps, on en parla moins. Puis presque plus du tout. Au point que les poux devinrent légendaires. Dans certaines familles, on garda cependant quelques photos, prises au microscope électronique, pour faire peur aux enfants trop turbulents. « Si tu n’es pas sage, on appelle les poux ! ». Ainsi ils devinrent utiles, au même titre que l’ogre ou le grand méchant loup.

Etrange retournement de situation…

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 08:00
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La faim du monde 6/6
Frédéric Gaillard
 
 
 
Au matin, les organisateurs du festival levèrent le camp. Il n'y eut pas de débordements, aucun blessé, rien ne fut saccagé. Ils nettoyèrent même le champ avant de partir. Un petit jeune vint me rapporter leurs dernières poubelles en nous remerciant, intrigué de ne plus voir personne. La place et les environs étaient en effet déserts. Peu à peu les gens sortirent des maisons. Lucien, Raymond, Mathilde, François... Il ne restait plus que des habitants du village, à part un journaliste coréen transi, désemparé, oublié par son équipe, qui s'était égaré et qui avait passé la nuit dehors.
Vers midi, on tint une assemblée générale dans le café. Comme on n'y rentrait qu'à vingt, les cent quatre-vingts restants attendirent sur la place, profitant du téléphone cathare. Nous décidâmes de tout reprendre où on en était avant que cette folie débarque au village.
 
À Bugarach, tout est presque redevenu normal. Seul Jean-Louis se demande s'il ne devrait pas replanter des cailloux, au cas où...
Des fois je me dis que tout cela n'a été qu'un rêve.
Mais partout à la surface du globe, les consciences se réveillent, comme après une énorme gueule de bois. La fin du monde est arrivée, la fin d'un monde. Il faut bâtir le suivant. Déjà on se réorganise. À coups d'entraide, de solidarité, de bénévolat, de balbutiements et de tâtonnements, on souhaite réinventer un système qui ne copie pas les erreurs de l'ancien. Un système répartissant équitablement travail, richesses, nourriture, eau, logement, pour commencer. On essaie enfin d'être, et non plus d'avoir. Et ça pourrait fonctionner. La fin du monde a moins de deux mois et déjà la faim du monde recule. Mais ce n'est certainement que provisoire, jusqu'à ce que les machines économiques se remettent en route, nous broyant à nouveau avec nos utopies sous leurs mâchoires d'argent.
La faim du monde. Quand ici, on groupe nos forces pour la combattre, certains, ailleurs, œuvrent impassiblement à son retour. Déjà d'autres hommes remplacent les élites irremplaçables d'hier, reprennent les rênes de l'Ancien Monde, cherchent à tirer profit de tout et de tous. Déjà on creuse sous le Pech. On parle d'un filon d'or et de sang mêlés, tassé loin sous la terre lors de la fin du monde, quand la montagne est retombée, broyant ensemble tout ce que l'humanité comptait dans ses rangs d'individus cupides ainsi que leurs richesses. Un filon gigantesque, qui vaudrait dix fois son poids en or et dont certaines veines déjà affleurent la surface. À ce précieux métal, on prête même des pouvoirs magiques. Les gens d'ici disent qu'il est maudit. Ils ont raison. Ça n'arrêtera pourtant pas les autres.
 
Un jour, sans doute, quelqu'un trouvera un calendrier viking mentionnant un fabuleux drakkar censé sauver l'humanité de sa destruction, prévue un jeudi 17 à 17 heures, en emmenant les guerriers les plus valeureux dans les étoiles. Il faudra nous y préparer. Ça coûte cher, un vaisseau spatial, et c'est long à construire.
Pour l'heure, je vais mettre un CD. Tiens, Reggiani, ça fait longtemps. J'écouterais bien la java des bombes atomiques. C'est de circonstance. Et puis il faut que j'aille réveiller Sa Sainteté. Il peut sortir, les méchants sont partis. D'autres viendront, mais il a un peu de temps.
Un moineau passe à l'aplomb du café. Je le suis des yeux tandis qu'il traverse le village et survole le rocher encore glabre. Il ouvre son bec, laisse échapper au passage quelques graines qui s'éparpillent au sol. Au printemps, le Pech fleurira à nouveau.
 
 
 
 
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 08:00

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La faim du monde 5/6

Frédéric Gaillard

 

 

 

0h32. À l'heure prévue par les spécialistes, un étrange phénomène, à des années-lumière de celui que l'on attendait, se produisit. Le Pech, dans le grincement d'une dent qu'on arrache, s'éleva lentement dans l'air en vibrant de tous ses atomes, sa surface grouillant de silhouettes gesticulantes. Prudents, les hélicoptères se replièrent à distance raisonnable, gardant la montagne en ligne de mire. L'hypothèse d'un vaisseau alien se confirmait, mais on ne pouvait pas tirer : les personnages les plus puissants, les plus respectables, les plus fortunés, les plus connus, les plus beaux, les plus aimés de la planète étaient tous accrochés là, révélant soudain leurs visages tordus par la cupidité, la peur, l'avidité, bataillant férocement, toute dignité reniée, pour parvenir au sommet du pic. Un retardataire, acteur d'une série américaine, se fit hélitreuiller à la verticale du monolithe et se posa sans heurt à quelques mètres du but. Il mourut en hurlant, lapidé à coups d'attaché-case et de micro par la présentatrice du JT canadien et le premier ministre portugais qui arrivaient les premiers sur lui. Toute humanité semblait avoir déserté ce gros morceau de rocher.

Ceux qui n'avaient pas pu y grimper dévalèrent en courant les pentes du cratère laissé par le départ de la montagne, espérant trouver au fond du gouffre la cité extra-terrestre promise, ou du moins un portail y conduisant à travers les étoiles. Ils n'y trouvèrent que des cailloux, le squelette d'un renard mort depuis longtemps et le reflet terreux de leur égocentrisme.

Arrivé à quelques centaines de mètres du sol, bien avant qu'un des astronomes présents ne puisse le classer dans la catégorie des nouvelles planètes, le titanesque bloc de calcaire fit un brusque et inattendu demi-tour sur lui-même et retomba comme une tartine, côté confiture, comblant le trou qu'il venait de créer, écrasant de son poids tout ce qui s'était rué dessous ou accroché dessus. Un cri collégial fut brusquement interrompu par un craquement sinistre avant d'avoir eu le temps d'enfler dans les milliers de gorges.

L'onde de choc fit vibrer chaque molécule de l'univers.

Ce fut le silence. Un silence glacial, dans une nuit glacée. Même les hélicoptères avaient fui ou retenaient le souffle de leurs pales, le bourdonnement de leurs turbines. Puis un pétard explosa, il y eut une lueur, et le feu d'artifice offert par le maire, que tout le monde semblait avoir oublié, commença. Très vite, un cri de liesse fusa depuis la colline, en face, imité par des dizaines d'autres. La musique et les chants reprirent de plus belle, comme si rien ne s'était passé. Les secousses étaient terminées. La sono était réparée.

 

à suivre...

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 08:00

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La faim du monde 4/6

Frédéric Gaillard

 

 

Dix minutes avant minuit retentirent les premières secousses.  Rois de la bourse, princes des nuits branchées, baronnets de l'audimat, ministres, magnats de l'or noir, tous ces notables indispensables se ruèrent vers la montagne en criant, dans une fuite en avant dictée par la peur et l'égoïsme. Les maisons et les rues du village se vidèrent en un clin d’œil, comme par magie.

Dans mon bar (tabac-centre de commande des forces terrestres), le président dichotomien partit en courant au milieu de son discours. Ensuite, ça aurait dû être le tour du leader égyptien. J'éteignis le projecteur et la webcam avant que n'apparaisse sur le drap Jocelyne posant en short devant le sphinx de Gizeh. Le monde assis devant sa télé ne méritait pas ça le soir de sa fin.

Nénette !

Mon bar n'était pas vide ! Je souris en reconnaissant la voix et rigolai franchement en voyant le résultat des trois dés groupés dans le plateau labial de Raoni, assis au bar. Deux deux suivis d'un as.

Tout bat nénette. T'y vas pas, toi, avec eux ?

Je lançai les dés dans le plateau et gardai un six. Il me répondit en souriant :

Moi kayapo, pas maya. Alors leur fin du monde...

Il fit un geste dédaigneux, balançant sa main par-dessus son épaule. Au lancer suivant j'obtins un brelan de 6 et cachai ma joie. On avait le temps d'en faire encore une avant que je ferme. Il accepta de miser encore mille arbres. Il lui en restait un paquet. Il commanda un autre gin. Par la fenêtre du bar,  aux premières loges, nous assistâmes, médusés, à ce qui se passait dehors.

Le tremblement de terre surprit les forces de l'ordre, et le cordon de sécurité se disloqua sous la poussée de ceux qui, faute de place, avaient jusque-là été refoulés. La foule se rua vers la source du séisme. Se griffant, se giflant, se bousculant, se piétinant, la marée humaine traversa le village et déferla sur la montagne. De mémoire de cathare il n'y avait jamais eu une telle affluence sur les sentiers du Pech, jamais autant de gens les pieds dans la Blanque. Des célébrités, qui plus est !

On aurait dit un film catastrophe, avec uniquement des stars dans le rôle des figurants.

Planté devant le panneau de  la commune, le maire se mit à bafouiller au micro des caméras de la télévision régionale, frôlant la crise cardiaque. Personne ne s'en aperçut : au même instant, des interférences brouillèrent les transmissions. Dans mon bar, l'image de la télé mourut. Plus aucune image ne fut exploitable dans ce qui fut filmé cette nuit-là au village ni dans ses alentours. Le problème venait visiblement des relais satellites à proximité du site, court-circuités par des ondes statiques ou je ne sais quel phénomène. Un bug à Bugarach, un pareil soir, quel dommage... J'éteignis la lucarne et commençai à empiler les chaises sur les tables, en gardant un œil sur l'extérieur. C'était l'heure de fermer. Raoni paya son gin, prit congé et sortit en titubant. Il partit dans la direction opposée au tumulte. Je ne l'ai pas revu à ce jour. J'ai dans le tiroir de mon bureau une feuille signée de sa main, mentionnant une dette de quelques centaines d'hectares de forêt amazonienne. Elle finira sûrement encadrée au mur, à côté de ma photo du sommet des chefs d’État.

Dans le champ proche, sur le versant de colline face au Pech, des milliers de jeunes fêtards assistaient, médusés, à la scène surréaliste qui se jouait face à eux. Les premières secousses avaient fait claquer leur sono et ils avaient tous les yeux rivés sur le pic, assailli par des centaines de célébrités complètement déconnectées, hystériques, comme sous acide – certains l'étaient sans doute - hurlant de peur, s'accrochant aux buis, se griffant aux genévriers, piétinant hélianthèmes et androsaces, s'improvisant alpinistes pour sauver leur vie, prêts à s’entre-tuer pour survivre à une pseudo fin du monde. À l'effondrement de leur monde.

 

à suivre...

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 08:00

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La faim du monde 3/6

Frédéric Gaillard

 

 

L'armée finit par boucler la zone, le dernier matin, tant il arrivait encore de retardataires fortunés qui trouvaient légitime d'être de ceux qui escaladeraient le pic et seraient sauvés. Il ne manquerait plus que quelques terroristes tentent de faire un carton plein, ce qui, au sol, avec tous ces hippies, semblait réalisable, tant qu'on ne levait pas les yeux. Des hélicoptères battant pavillon de tous pays zébraient le ciel, leurs missiles dirigés sur on ne sait qui, tellement il y en avait. Cette nuit, pas besoin de djihadistes. La moindre crampe, le moindre faux mouvement déclencheraient assurément l'Apocalypse, dans un déluge de métal, de feu et de sang.

Il restait encore une catégorie de gens pour qui la fin du monde n'était qu'un prétexte de plus pour faire la fête : les jeunes, venus des quatre coins du pays. En dehors de la zone interdite d'accès, à bonne distance du Pech et du village, de sorte qu'ils aient une vue imprenable sur les deux, le maire leur fit installer une rangée de sanitaires et monter une estrade. Il comptait tirer un feu d'artifice mémorable à l'heure supposée de l'événement. Dans les champs alentour fleurit un patchwork de tentes. Des camions ambulants vendant des kebabs, de la bière ou des statuettes d'aliens en raphia tressé s'installèrent bientôt. Des associations montèrent une sono et improvisèrent un festival de musique avec des groupes locaux. Les jeunes fêtards se virent confisquer les clés de leur voiture par les organisateurs le temps du Bugarach parallèle.

Dès vingt heures, les chefs d’État se succédèrent sur les télés du monde entier pour une conférence de presse qui dura toute la soirée. Faute de lieu plus protocolaire et de matériel plus adapté, c'est moi qui les filmai l'un après l'autre avec ma webcam, dans la salle du bar. Sur un drap tendu derrière eux, je projetai les diapos du tour du monde de ma belle-sœur en 1985 censées représenter leurs pays respectifs. Elle n'était allée ni en Corée ni au Japon alors j'intercalai deux fois la diapo de la muraille de Chine, espérant que ça passerait inaperçu. Personne ne le remarqua, pas plus qu'on ne vit que les présidents parlaient dans le micro du karaoké, accroché au tabouret de bar qui faisait office de pupitre. Leurs messages, en substance, étaient tous identiques :

Chers compatriotes, n'ayez pas peur. Retournez au travail. Aujourd'hui est un jour comme un autre. Malgré la propagande, ne succombez pas à la panique. Retournez au travail. Ne vous préoccupez pas de cette prétendue fin du monde. Votre gouvernement veille. Ne changez rien à vos habitudes, continuez de mener votre vie normalement. Retournez au travail. Euh... n'ayez pas peur. Bonnes fêtes de fin d'année. 

On dut toutefois interrompre le président russe, lancé dans un véritable discours, au bout de douze minutes : près de lui, hors champ, le président samoan, en pagne cérémonial, commençait à s'impatienter. Il fait frais dans les Corbières, le soir, au mois de décembre.

Le gotha avait envahi le village. Impossible de traverser la petite place, devenue dernière boîte à la mode débordante de célébrités, sans écraser les pieds d'un acteur belge, bousculer un styliste allemand ou un chanteur coréen. Un camion publicitaire distribuait du Champagne à volonté. Les vainqueurs des six dernières saisons des huit émissions de télé-crochet nationales s'agglutinaient devant comme des mouches sur de la confiture. La gagnante du dernier Star School ronflait déjà sur les marches de la fontaine, la mini-jupe relevée et du vomi dans les cheveux.

 

à suivre...

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