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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 08:00

Lapoule4.jpg

 

Le quotidien reprend le dessus

Une histoire de points... noire

Jean-Luc Lapoule

 

 

L'autre jour, je passe au feu orange, tranquillement, et pas de chance, sous le nez de deux zélés policiers.

Me voilà pris en chasse (carrément) par les deux motards, et au bout de vingt mètres, me gare sur l'accotement.

Un troisième motard nous rejoint, s'ensuit une discussion d'une banalité extrême.

D'abord la demande d'usage.

- j'ai pas de permis,

j'ai pas de carte grise

j'ai pas de papiers

Formule de politesse purement administrative pour une meilleure obtempération.

- j'ai pas d'identité

j'ai pas de pays

j'ai pas de famille

Là, le rouge monte aux joues du plus gros des fonctionnaires.

- j'ai pas de haine

j'ai pas de complices

j'ai pas de convictions politiques

Me voilà extirpé violemment de mon cockpit.

- j'ai pas de sensations

j'ai pas de plaisir

j'ai pas d'allergies

On me tend une paire de bracelet.

- j'ai pas d'attaches

Les idées s'entrechoquent dans la tête de ces trois héros d'un jour. Je me retrouve balancé dans les buissons cul par-dessus tête, dépenaillé à tout vent.

- j'ai pas de complexe

j'ai pas de mémoire

j'ai pas de honte

Plaqué sur le ventre, la tête dans la boue, le taser sur la tempe.

- j'ai pas d'âme

j'ai pas de religion

j'ai pas d'avocat

L'un d'eux, une femme en fait, retire la sécurité de son arme de service. Je sens que je vais vomir.

- j'ai pas de bol

j'ai pas de bile

j'ai pas de balles

Une détonation retentit.

- j'ai pas d'espoir

j'ai pas de morale

mais il me reste un peu d'imagination

Finalement, les agents de la force publique me laissent partir.

J'ai sauvé mes points.

Quelle chance de tomber sur des flics sympas !

 

 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 08:00

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Le monde

Rondel de Jean Calbrix             

 

 

Quand n’existera plus le monde

Qui donc en sera l’assassin ?

Sera-ce ce petit poussin

Qui, sur le fumier, vagabonde ?

 

Quel animal au noir dessein

Aura tiré la vile bonde ?

Quand n’existera plus le monde

Qui donc en sera l’assassin ?

 

Faudra-t-il encor à la ronde,

Serrer ses espoirs sur son sein ?

Ombre et lumière en ce destin

Ne seront plus qu’un truc immonde

Quand n’existera plus le monde.

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 08:00

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Des chevaux et des hommes

Lunatik

 

 

Janvier 2013, Auvergne, France.
La fin du monde a été longue pour Papa et Maman. Je veux dire : ils ont mis du temps à mourir, même si Papa n'a pas duré autant que Maman. Avec tous ses muscles, j'aurais cru le contraire. Il était costaud, il pouvait porter un veau sous un bras et me traîner par l'oreille de l'autre main. Ça ne mouftait pas à la ferme. Même Jori, notre étalon percheron, un tank d'une tonne et demie, n'en menait pas large. C'était pourtant une sacrée belle carne pleine de dents, qui chargeait et mordait tout ce qui passait à sa portée. Je me demandais parfois s'il était vraiment herbivore, ce cheval. Papa lui avait construit un box en parpaings près de l'étable, style Alcatraz, avec une porte en chêne à loquets autobloquants — surmontée d'une grille en fer forgé depuis qu'il m'avait arraché une joue. Le docteur qui m'avait recousu avait conseillé à Papa de l'abattre et Papa s'était fâché. Jori avait coûté cher et il travaillait dur. Le docteur avait insisté, Papa avait fixé la grille. Maintenant, à l'école, on m'appelle Francky mais ça ne me gêne pas. J'aime bien Mary Shelley, même s'il paraît que c'est pas de mon âge et, de toute façon, j'ai un prénom pourri.
En été, Jori passait la nuit au pré, mais en hiver, Papa le rentrait au chaud dans son box fortifié, chaque soir après les labours ou le débardage. Maintenant, il reste dans sa pâture, malgré la neige. Il a l'air de s'y habituer. Je lui apporte de l'eau, du foin et de l'orge tous les jours — à l'abri derrière la barrière, hors de portée de ses mâchoires qui claquent au-dessus de ma tête. Un de ces quatre, je prendrai mon courage à deux mains, je viderai son box, je le paillerai de frais et j'oserai lui mettre son licol pour le rentrer à l'écurie.
Sinon, je sais m'occuper de tous les autres animaux ; je me débrouille parfaitement. Je donne le grain aux poules, je nettoie les clapiers des lapins, je trais les vaches, je nourris les cochons, j'attache la chèvre dans les ronciers. Sibelle me suit partout. Elle a presque oublié ses chiots. Elle en avait mis bas une dizaine, un midi, dans un coin du box de Jori, sous le râtelier. Papa les avait trouvés en rentrant du labour. Exceptionnellement, il avait dételé Jori au pré. Puis il avait enfermé Sibelle dans la remise et commencé à tuer ses petits, en leur frappant la tête contre la mangeoire en béton. Des morceaux de viande poilue se mélangeaient aux restes d'orge. Sibelle hurlait, moi je pleurais et Jori hennissait, comme s'il avait flairé le sang. J'essayais d'arracher les survivants des mains de Papa quand Maman était intervenue. Elle avait râlé que c'était pas chrétien, comme méthode, et que les giclées sanguinolentes salopaient tout. Après avoir retroussé les manches de sa blouse, elle avait noyé les derniers chiots dans l'abreuvoir de Jori. J'avais claqué la porte et couru dans la forêt, couru loin d'eux, couru jusqu'à ne plus pouvoir, jusqu'à la cabane du vieil Albert. Albert n'y vient qu'en été, mais il m'a montré où il cache la clef. Il laisse toujours des provisions de biscuits au chocolat et plein de livres. C'est mon endroit préféré sur Terre. C'est là, en relisant Frankenstein, que j'ai attendu la fin du monde. Mais elle n'a pas voulu de moi.
Alors je suis revenu à la ferme, et j'ai compris qu'elle ne s'en prenait qu'aux adultes. Papa était déjà presque mort, mais Maman tenait le coup. C'était une coriace, comme disait Papi. Je suis allé délivrer Sibelle ; elle avait fait du gâchis dans la remise, éventré tous les sacs de croquettes. Elle avait un peu soif parce que la bassine sous la chaudière ne se remplit plus beaucoup depuis que le plombier a réparé la fuite. Ensuite, j'ai soigné les bêtes et changé les litières ; ça m'a pris la journée. Quelque temps plus tard, Maman est morte à son tour.

Ce matin, Matthieu est monté me chercher pour une balade en raquettes. C'est mon meilleur ami, il habite au bourg, dans la vallée ; on est dans la même classe. Il doit faire du sport parce qu'il est devenu trop gros. Quand on est passés devant le box de Jori, il a regardé à travers la grille et il a soufflé tout bas :
— Merde...
J'ai dit :
— C'est à cause de la fin du monde.
Il a répété, en se pinçant le nez :
— Ben merde...
C'est vrai que ça puait. Maman avait fini par sortir les chiots noyés de l'abreuvoir, mais, gorgés d'eau croupie, ils s'étaient putréfiés plus vite que le reste, malgré le froid, et des asticots grouillaient sur la paille. J'ai répondu :
— Je vais les enterrer et nettoyer, t'en fais pas. Mais j'ose pas encore mettre le licol à Jori pour le rentrer alors ça urge pas.
 Matthieu a hoché la tête. Il ne parle plus beaucoup depuis cet été ; il est devenu somnambule à plein temps. Avant, il était premier de la classe, mais maintenant, il reste juste assis à son pupitre, silencieux, comme un ragondin malade devant une carotte empoisonnée. La maîtresse veut déjà lui faire redoubler son année.
J'ai enfilé mes raquettes et on est partis se promener, avec Sibelle qui bondissait dans la neige comme un dahu. Vers quatre heures, on s'est arrêtés chez Matthieu pour goûter. Ses parents remplissaient et rangeaient la chambre froide de leur charcuterie. J'ai trouvé qu'ils résistaient drôlement bien, même si son père avait une vilaine toux. Peut-être que les gens trop nourris survivent mieux aux fins du monde. Sa mère l'a embrassé et câliné en le palpant comme un poulpe affamé, elle le pressait contre ses seins globuleux. Il n'a pas bronché, mais il portait tout son gras comme une armure. Elle a tendu le bras pour m'inclure dans leur frotti-frotta, mais je me suis écarté ; elle sentait les rillettes. Puis j'aime pas qu'on me touche. Matthieu non plus, je dirais. Son père lui a collé une calotte et a gueulé après sa femme :
— Fous-lui la paix à ce môme, on croirait une chatte en chaleur. Aide-moi plutôt à accrocher ce foutu cochon.
Matthieu en a profité pour battre en retraite. On est restés sur le seuil de la chambre froide, à les regarder se démener avec la carcasse récalcitrante. Matthieu transpirait, mais il claquait des dents et tremblotait des bajoues. C'était pas joli. Je l'ai écarté gentiment, et j'ai poussé la porte. Tout doucement.
Il a dit :
— Je pourrais rentrer Jori. Je sais m'y prendre avec les chevaux.
J'ai enclenché le verrou.

 

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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 08:00

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Chronique de la joncaille

Jean-Claude Touray

 

 

Un peu étrange l’atmosphère, mais à peine décalée. On aurait pourtant dépassé depuis deux bonnes semaines la date officielle de la fin du Monde telle que les savants l’avaient déterminée sur la base des manuscrits Mayas… rien. Comme si l’on attendait un enfant Jésus refusant de quitter le ventre de sa mère. Un malin qui aurait compris que dans cette période de crise, fin du monde ou pas, il était préférable de rester planqué au chaud.

Chutes de neige normales pour la saison, principalement là où on les attendait. Des avalanches et du verglas comme à l’accoutumée. Rien des scenars apocalyptiques avec tempête dans la poudreuse et centaines de villages isolés en montagne.

Tout s’était déroulé comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. La traditionnelle période des Fêtes avec réveillons, Père Noël et semaine des confiseurs, avait fait son temps sans éclats. Pas plus d’automobiles transformées en feux de joie que d’hab pendant la nuit de la Saint Sylvestre : mêmes incendies, mêmes incidents en dents de scie. Aucun changement qui aurait pu être attribué à la fin de quelque chose. On n’était pas encore parvenu à savoir si une fin du monde nécessairement « light » avait eu lieu ou s’il fallait l’attendre encore longtemps.

L’annonce de la fin du monde en 2012, LUI avait causé une joie indicible. C’était, pour l’anarchiste égocentré qu’il était, la preuve d’un échec total des différents collectivismes-panurgismes qui avaient confisqué le pouvoir écono-politique tant à Pékin qu’à Paris,Wall Street ou La Havane.

Les colonnes de la presse des matins blêmes, avaient été ouvertes à l’imagination de lecteurs, pour qui le Monde finissait dans les torrents de sang d’une ambiance tragique illuminée de chandelles romaines.

Il fallait que par n’importe quel moyen les gouvernements définissent une position claire sur la date de l’évènement et s’y tiennent : l’annonce discrète que la vraie fin du monde n’était pas pour 2013 ni même pour 2014 n’eut de retentissement que pour quelques-uns, mais qui firent part de leur mécontentement.

Il y eut au premier chef les évêques, pasteurs, rabbins et imams. L’approche supposée de la fin du monde avait décuplé la fréquentation des lieux de culte, le montant des quêtes et le prestige des Églises. Aubaine désormais perdue pour longtemps…

Le pape en avait profité pour rendre sa soutane.

 

Cette décision (du jamais vu !) était la conséquence logique de la désaffection de fidèles que n’effrayait plus la perspective d’une éternité en enfer. Ces mauvais sujets considérant que la fin du Monde n’était pas pour demain, refusaient maintenant de financer l’organisation de la catholicité, au grand dam de la banque du Vatican.  Comble d’insolence, ces malotrus ironisaient sur les réticences du successeur de Saint-Pierre au mariage des prêtres pédophiles.

C’était la goutte d’eau qui avait fait déborder le godet de pastaga du pontife. Il refusait maintenant de porter le Bada pour tous les cardinaux réacs, position qui l’avait conduit à l’abandon de sa charge.

 

Quant à LUI, la Fin de « fin du monde » en 2012 l’avait désargenté assez sérieusement. Il avait acheté au prix fort en octobre tous les terrains à vendre aux pieds du pic de Bugarach, la montagne soi-disant sacrée dont les occupants échapperaient au sort du commun des mortels. Maintenant, les producteurs de fromage lui proposaient avec un sourire narquois de lui racheter ces pâtures, mais à vingt pour cent du prix payé… à ces mêmes rusés paysans deux mois plus tôt. Joncaille quand tu nous tiens…

 

Tu ne vas pas te laisser plumer comme un rat ma couille ! On t’a fait perdre du fric, on doit te le rendre avec intérêts. Attaque, attaque ! Au civil pour commencer !

Attaquer, mais qui ?

Les gogos qui ont le pognon et une responsabilité dans le délit !

Quel délit ?

Propagation de fausses nouvelles pouvant porter tort à autrui. Je te parie ma dernière burne contre ton nez de Cyrano que tu vas trouver dans tes recherches le gouvernement et la banque centrale du Mexique.

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 08:00

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Qu’emporter pour la fin du monde ?

Sophie Etienbled

 

 

- D’accord les Mayas se sont trompés, concéda Sam, mais c’est reculer pour mieux sauter. Il ne faut pas se faire d’illusion, un jour ou l’autre, la fin du monde va nous tomber sur le bout du nez. Alors autant se préparer. Moi, mon deuxième prénom, c’est Noé. Ouais, mes parents n’aimaient que les prénoms à trois lettres. Les trucs courts, comme pour les chiens. J’aurais tout aussi bien pu m’appeler Tom ou Max. Pas Ed, deux lettres, là ce n’était pas assez, ça aurait fait négligé. Si j’avais été une fille, c’était Sue ou Ava. Bref, c’est un signe, Noé, c’est le gars qui avait rassemblé sur son arche tout ce qui selon lui méritait de survivre pour refaire un monde. Alors, je me suis dit : pourquoi je ne serais pas le Noé du troisième millénaire ? Comme vous êtes mes potes, je vous propose de partager l’aventure : J’achète une péniche et je m’occupe du matériel, tout ce qu’il nous faut pour tenir à dix, six adultes, deux adolescents et deux enfants, quarante jours et quarante nuits.

- Deux couples et deux célibataires mâles, quatre mômes, j’espère qu’il y aura d’autres rescapés car ça va pas être facile de repeupler le monde à la vitesse grand V, surtout qu’Ernest et Paul sont jaloux comme des tigres, rigola Arthur.

- À la guerre comme à la guerre, dans le monde animal, le mâle dominant chasse les prétendants plus faibles, essaie d’approcher de Mélanie, répondit Ernest en roulant des biceps.

Sam reprit la parole :- Au lieu de faire les malins, commencez à réfléchir : qu’est-ce que vous emporteriez d’indispensable, ce dont vous ne pourriez vous passer, ou l’objet essentiel destiné à pérenniser notre civilisation ? Attention, comme la place est limitée, vous n’avez droit qu’à un choix !

- Moi, je prends mon oreiller en plumes, parce qu’au moins je pioncerai tranquille en attendant le redoux, asséna Arthur.

- Arthur, toujours aussi violent et positif, ironisa Mélanie.

- Quarante jours sur un bateau, c’est vrai qu’il faudra s’occuper, renchérit Paul.

- Un appareil de muscu, ce ne serait pas bête, non ? proposa Ernest.

- Un puzzle de… mille pièces ? glissa la petite Fleur, fille de Paul et d’Alice, ou un jeu de cartes…

- Je ne sais pas, un livre peut-être ? Un que je ne me lasserais pas de relire : « Voyage au bout de la nuit » de Céline…, suggéra Alice.

- Drôle de choix, déjà qu’on aura le moral dans les chaussettes ! Moi, je verrais bien « A la recherche du temps perdu », je n’ai jamais pu le lire en entier, déclara Mélanie.

- Autant prendre l’Encyclopédie en vingt volumes, histoire de pouvoir reconstituer tout ce qu’on aura perdu dans le naufrage ? hasarda Thomas, frère d’Estelle, du haut de ses dix ans studieux.

- Ou « la Fin du monde pour les Nuls », s’esclaffa Arthur.

- Si j’ai mon couteau suisse multi-usages, je suis paré pour toutes les situations, affirma Thomas.

- Moi, en tout cas, je prends ma tablette, émit Kévin d’un ton sans appel.

- L’ado dans toute sa splendeur, commenta Alice.

- Ben, quoi ? grogna son fils sans s’arrêter de caresser son écran.

- T’es trop relou, tu te connecteras à quoi puisque ce sera la fin du monde ? ricana Estelle, de deux ans son aînée. Y aura un miroir dans ton vaisseau, Sam-Noé ?

- L’éternel féminin, souligna Paul. Moi, je pense à la musique, j’ai toujours rêvé de jouer d’un instrument. Si on est coincé quarante jours, ça peut être l’occasion. C’est quand même un incontournable de la civilisation, Bach, Beethoven, Chostakovitch…

- Je préfère le rap, intervint Kévin sans lever les yeux.

- Fais gaffe au choix de l’instrument, ce n’est pas extensible une péniche ; un piano, faut même pas y penser, fit remarquer Sam.

- Et surtout pas de violon, gémit Mélanie, ou on va tous finir hystériques. Déjà que les gammes en boucle, c’est insupportable. Tu penseras aux boules Quies, Sam.

- L’harmonica, peut-être ? J’adore « Il était une fois dans l’ouest » ! continuait Paul, rêveur.

- Et puis, comme la fin du monde n’est pas encore programmée pour demain, si tu t’y mets tout de suite, on échappera peut-être au calvaire du débutant. Et ça va vous donner le temps de la réflexion, conclut Sam-Noé, parce que, permettez-moi de vous le dire, mais vous ne me semblez pas trop au point !

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 08:00

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La veille de l’an 01

Joël Hamm

  

 

  Colin terminait sa toilette en analysant mentalement le premier chapitre de l’Ecume des jours, gêné par les vaticinations de son frère Philippe, le monstre vert, qui gigotait dans sa panoplie d’extra terrestre.

   – Continue et je te fous par la fenêtre ! s’exclama Colin.

   Il pensa ensuite à Johnny. Le pauvre, tout vieux, tout cassé…

   – Demain dès l’aube, Victor Hugo descendra de son vaisseau spatial pour réveiller une très belle jeune fille endormie depuis longtemps, annonça Philippe.

   Colin interrompit sa toilette et ricana. Absurde pour absurde, il pouvait rivaliser avec son minable frangin. Le poète en herbe, comme on l’appelait dans la famille. Tu parles !

   – Est-ce que ton Victor saurait résoudre ce problème ? Un nénuphar, sur une mare, double sa surface tous les jours. Sachant qu’il occupe la moitié de la mare au 8ème jour…

   – Tu devrais plutôt finir ta rédaction sur le silence, mon pauv’Colin ! répondit Philippe, acerbe.

   – Pouet, pouet, poésie ! se moqua Colin en éclaboussant d’eau son frère qui commença à pleurnicher.

   – Je vais le dire à Marcus !

   – Il est pas là !

   – Il est dehors, il répare le toit.

   – Tu rêves, il est parti à Glasgow ou à Tokyo, dans ces coins là, je ne sais plus. Il ne rentrera que demain. Ou peut-être jamais… Allez, on fait la paix. On joue aux rimes. Il y en a quatre : enfant / faon / fou / loup... Tu inventes un poème.

  – Ça parle d’enfant, tu n’aimes pas les mômes…

  – C’est vrai. Je ne saque pas la marmaille, surtout les petits frères, ça me fout le spleeen de Paris !

   – Le spleen de… Je pige rien à tes conneries ! Autant me résumer la double énigme espagnole de la sierre mystérieuse, si tu veux m’embrouiller.

   –  Pas la sierre, la sierra ! Et la double énigme, c’est toi !

   – Double ?

   – Un, je me demande ce que tu fiches avec moi dans la salle de bain ; deux, je ne sais toujours pas pourquoi nos parents t’ont mis au monde ?

   – Sylvain Vasseur, il dit…

   – Quoi, Vasseur ?

   – Rien, il dit que t’es un salopard !

   – Il a dit aussi des choses affreuses d’Anne Frank, en cours d’histoire. Un insecte, ce type ! Sa connerie, c’est l’écume des jours. C’est un taré. Et il déteste Johnny !

   – C’est pirement imaginaire, ce que tu dis. Sylvain, il est sympa !

   – Purement, pas pirement ! Apprend à causer dans ta langue !

   – C’est mon plaisir à moi, d’inventer des mots. Un jour, je serai écrivain, mes nouvelles seront lues dans le monde entier. Court, efficace et génial, c’est ce que je serai !

   – Pour l’instant, t’es longuet, mongol et inefficace. Tu me les brises, je vais faire un tour. C’est un jour idéal pour profiter de la vie. T’as regardé la météo, tout à l’heure. Tu peux me dire comment est la mer aujourd’hui ?

   – Maman est partie faire des courses…

   – T’es vraiment un naze ! Ecrivain, il veut devenir écrivain ! Tiens un petit test.  C’est quoi, la 4ème de couverture ?

   – J’sais pas, c’est toujours maman qui fait mon lit.

   – Le petit chéri à sa môman… Tu crois que Baudelaire se faisait border par sa mère ? Arrête de piailler, t’es pas un goéland ! T’es qu’un pauvre piaf sans cervelle ! Sûrement pas un albatros sans aile…

   – Un albatros sans aile ?

   – Laisse tomber, c’est une figure de style. Parfaitement. Tiens, t’es pas un gosse, t’es qu’une théorie de mouflet, un schéma narratif, t’es même pas né !

   Maintenant, Philippe pleurait. Ça finissait toujours comme ça avec son frère Colin, ce jaloux, ce sadique.

   Colin le laissa à ses larmes et sortit sur le pas de la porte. La mer fouettait la digue. Il s’imagina voguant, solitaire sur une coquille de noix, loin de sa famille de martiens. Seul face aux éléments, il pourrait commencer une nouvelle vie, accomplir son destin d’homme et vieillir en paix, le temps que ça durerait. Le vieil homme et la mer, mariés pour l’éternité.

   Soudain, il se rendit compte qu’il devait balancer à l’eau le corps de ce salaud de Marcus avant que sa mère ou son ahuri de frère ne le découvre, étalé au bas de son échelle, derrière la remise. Cognera plus, ce pervers !

    Il fallait qu’il efface ses empreintes sur l’échelle, on ne sait jamais. Parfois, même les enfants sont soupçonnés.

   Ensuite, il pourrait réfléchir à  comment envoyer ses voeux à Johnny. Il n’avait pas son adresse et demain c’était le premier jour de la nouvelle année.

   L’an 01 après la fin du monde.

 

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 08:00

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Au début...

Jordy Grosborne

 

 

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". Je laisse s'envoler un temps de silence pour être sûr de mon effet. C'est comme ça les formules, ça se respecte, ça s'encadre de petites virgules qui prennent de la hauteur pour rehausser les mots, ça se laisse suivre de petits cailloux pour montrer le chemin. Parfois, les mots s'évaporent dans les méandres de l'esprit, sans vraiment qu'on s'en rende compte, ça vient enrichir un subconscient, se lover entre deux voix, se cacher derrière un regard, ça s'agglomère à un souvenir et ça réapparait sans que l'on sache pourquoi. Un jour, une minute, une odeur, un son, tout et rien qui peuvent le rappeler, tout et rien qui construisent nos existences. Alors on lève les yeux vers un horizon ou on les tourne vers l'intérieur, on prend une grande inspiration, on libère l'air comme à l'heure d'un dernier soupir, pointe d'extase et on laisse les parfums enivrants du passé nous transporter vers des petits bouts d'avant. C'est du réconfort, du bien-être, l'impression d'être chez soi partout où cette phrase revient. L'enfance : ça devrait être ça l'opium du peuple. C'est peut-être du bonheur, tout simplement.

D'autres fois, vous savez dès la première écoute que vous n'oublierez jamais ce qu'on vient de vous dire. Les voyelles vous claquent, les consonnes vous sonnent. Chaque lettre se grave dans votre esprit dès le premier son. Parce que c'était le jour, parce que c'était la personne, parce que c'était l'endroit, parce que c'était les trois, mais quoi qu'il en soit c'est une alchimie. L'évidence est là, la maxime ne vous quittera plus et elle vient heurter vos fondamentaux tel un percuteur de révolver s'abattant sur une mémoire barillet, où une nouvelle balle vient se loger.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" je susurre comme à l'oreille du vent. Il faut parfois varier le ton sur les mêmes termes pour en faire évoluer la saveur, tel un tableau qui se découvrira différemment chaque jour à votre regard selon la lumière qui le nimbera. C'est une formule magique qui à force d'être répétée transforme ce qui l'entoure. Et je la dis, la redis, la souffle, la respire. J'en détache chaque syllabe pour en faire des bouchées d'âme, des onguents pour cerveau fatigué. Je suis à chaque fois stupéfait de ce qu'une phrase constituée de mots quotidiens, anodins isolément, vous fait partir loin, vous raconte tout, vous résume, vous transporte, démultiplie votre concentration, rythme vos prises d'air, fait frissonner votre chair à l'expulsion profonde du souffle. C'est que ces mots sont vôtres, ils vous appartiennent à jamais, vous différencient. Cette phrase, c'est vous et votre histoire, la rencontre d'une bouche à une oreille, deux êtres qui se sont parlés, reconnus, une naissance de sens, essence de sens.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" dis-je gravement, comme si je me confessais, comme si ma vie en dépendait. Une vague d'émotion me saisit la gorge. C'est comme ça que mon grand-père commençait toujours son histoire, qu'il m'offrait le plus intime de sa vie. Le plus douloureux aussi, ce début dans un train bondé, surchauffé ou même des carcasses d'animaux morts pleureraient de honte sur ceux qui ferment les portes qui claquent sur des yeux qui s'épouvantent. Cette fin au-delà des limites du froid et de la honte, là où les corps s'appauvrissent au point de s'absorber eux-mêmes, où l'humanité s'ingère et où la tristesse s'écrit sans thème à la plume de corbeaux asthmatiques et tristes postés au rond des cheminées déchirant le ciel comme un majeur dressé.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" confiait-il à mes sept ans, mes douze ans, mes quinze ans, à tous mes printemps, à mes yeux, à mes sentiments, à la part suivante de lui qui allait devoir faire perdurer son histoire. Rappeler la décadence à la descendance. C'était sa formule à lui, c'est devenu ma formule à moi. Mon tapis volant vers ses yeux bleus délavés, sa voix grésillant comme un 78 tours sous l'aiguille du gramophone, sa casquette côtelée et son sourire… surtout son sourire.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". Mes yeux se ferment, cette phrase m'isole du monde extérieur, elle ne raconte rien, elle est juste là, présence indéfectible d'un vieil homme disparu, deux mains de grand-père sur mes épaules, dix doigts à la chaleureuse pression.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" je répète mécaniquement, psalmodiant, me drapant de cette armure pour me protéger du monde. Autour de moi, j'ai peur. Mais mon grand-père est revenu de sa fin du monde. Ses mots me protègeront aussi.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". C'était il y a plusieurs semaines, c'était la fin du monde, c'était vrai, c'était destructeur. Du ciment se mariant à la chair, des cris prenant les silences par les sentiments, l'eau se transformant en sang et moi, et mes tremblements, et mes pleurs, et mes yeux fermés, et mes bras enserrant ma cage thoracique, et mes jambes repliées et cette phrase, qui tourne, qui tourne, qui tourne. Aujourd'hui, personne ne m'écoute, je traine ma survivance dans les plaies du monde. Je dors au creux des cicatrices boursoufflées des bâtiments de naguère. Et je répète cette phrase pour rappeler mon passé, pour reprendre pied dans mon cerveau, ne pas sombrer, car mon grand-père ne l'aurait pas permis.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" dis-je à un auditoire invisible. Mon reflet est la seule chose qui me regarde, peut-être avec encore un peu d'humanité, dans le morceau de miroir fiché devant moi et qui ne me quitte plus. Mes yeux me regardent intensément et ils écoutent les mots magiques. Mon grand-père doit être caché quelque part par là. Il avait sans doute autre chose à me dire.

 

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Il faut être debout pour marcher…

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 08:00

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Remords radioactifs

Vieufou

 

 

Nous sommes les humains de l'avant-dernier âge
Derniers colocataires de ce caillou si grand
Qui n'a pu contenir la force des orages
Jaillis en tourbillons de nos cerveaux déments

Voici le bon vieux temps, celui qu'on attendait
Voici venue la fin du siècle de la honte
L'âge de la retraite pour notre race usée
Rattrapée par ses rêves à la fin du décompte

Quelques A 320 en pleine migration
Déchirent en rugissant notre ciel carbonique
Des baleines bourrées de bébés à neutrons
Sillonnent un océan défunt, mais pacifique

Dinosaures d'acier rouillés et grimaçants
De vieux Caterpillar pareils à des dragons
Dévorent les forêts, engloutissent les champs
Puis défèquent en grinçant des tonnes de béton

Et dans ces gris étrons aux formes pipédiques
Nous nous précipitons pour tisser des cocons,
Insectes prétentieux frappés par la panique
Nous croyons trouver Dieu dans l'éclat des néons

Et nous nous entassons, fourmilière anarchique
Et nous nous débattons pour nous faire une place
Et nous nous disputons sur des questions d'éthique
Tuant pour les besoins de survie de la race

Nos esprits connectés au circuit vidéo
Sont maintenus en vie par d'innombrables chaînes
Et nous applaudissons d'ennuyeux No-one Shows
Sans nous apercevoir que nous sommes à l'antenne

Nous faisons tournoyer des roues de l'Infortune
Croyant pouvoir un jour empocher le million
Mais nous arrivons juste à décrocher la lune
Croyant être tombés sur un précieux filon

Nous nous laissons aller à d'annuels mamours
Qui n'ont d'autre dessein que la procréation
Et en toute saison nous pensons que l'amour
C'est regarder ensemble la même télévision

Nous pratiquons souvent, et avec quels délices
La culture intensive des champignons géants
Charmés par les couleurs de ces feux d'artifice
Qui nous ont redonné nos sourires d'enfants

Corrigés les gauchers, gommés les trisomiques
Plus d'homosexuels et plus de révoltés
Finis les agités, les poètes utopiques
On vous bricole un gène et vous êtes parfait

Notre sport favori est l'écrase-piétons
Rien n'émeut désormais notre âme aseptisée
La conscience lavée de tout regret bidon
Nous avons oublié nos rêves démesurés

Je voudrais m'excuser de ces remords tardifs
Je demande pardon pour notre race entière
Mais j'ai du mal, vraiment, à me sentir fautif
Je suis morteterrien et je n'en suis pas fier

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 08:00

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Belinda, 80 jours après la fin du monde

Dominique Chappey

 

 

Mon gros Roger,

 

Même s’il est plus que probable que ce courrier moisisse dans notre boîte aux lettres, je ne résiste pas au plaisir de t’envoyer quand même quelques nouvelles. Si par miracle tu lis ces quelques lignes alors peut-être, dans un sursaut d’intelligence, t’es-tu décidé à ouvrir la porte blindée de ton bunker pour reprendre une vie quasi normale, cette petite carte postale t’évitera alors des tracas inutiles.

Pour la maison, rassure-toi, nous n’avons pas été cambriolés. Cela va te faire du changement, mais pense à la joie des bénévoles d’Emmaüs quand ils ont tout vidé. Tu aurais dû voir leurs têtes quand je leur ai dit qu’ils pouvaient tout prendre à l’exception des deux valises qui attendaient tranquillement dans l’entrée que mon taxi arrive. Quand ils sont tombés sur l’argenterie de ta mère, j’ai eu toutes les peines du monde à leur faire avaler que ça aussi, c’était cadeau.

J’ai pensé à ta convalescence. En cas de sortie hypothétique, après toutes ces journées passées à l’étroit dans ton béton, des grandes pièces vides, ça ne peut que te faire du bien.

Côté finance, ne te préoccupe de rien. Ma nouvelle carte Gold transfère chaque versement de ta pension automatiquement de notre compte commun sur mon compte personnel, ça te fait un souci en moins. Tu peux bien-sûr essayer de tout annuler. Mais sans les justificatifs évacués en même temps que le buffet de la salle à manger, il paraît que c’est tout un pataquès administratif. C’est le petit Sébastien, le guichetier de la poste, celui qui est beau comme un dieu grec, qui m’a expliqué tout cela.

Je sais que tu te fais souvent une montagne d’un rien, mais ne dramatise pas, tu n’es pas à la rue et puis dans ta gentilhommière en sous-sol, il doit te rester suffisamment de lyophilisé et de conserves pour te faire éclater le foie. Prends ça comme un retour sur investissement. Pense à poursuivre tes séances de vélo d’appartement pour alimenter les batteries du bunker, j’ai fait couper tous les compteurs de la maison, tu sais que j’ai horreur du gaspillage.

Je t’écris du Mexique. Pour débuter mon tour du monde, c’était quand même la moindre des choses d’aller remercier les Mayas. Le site de Chichen Itza est impressionnant et la pyramide de Kukulkan magnifique. Je t’enverrais bien des photos si j’avais du temps à perdre. Je tiens une forme épatante et le soleil donne à Sébastien un teint cuivré qui lui va à ravir.

Sébastien, qui est un peu poète, dit que ce qui est beau dans le voyage, c’est la raison qui nous pousse à voyager, pas la destination. Autant te dire que je fais un voyage merveilleux ! Prochaine étape, la Terre de Feu, le bout du bout, là où la terre s’arrête dans la mer. À chacun sa fin du monde.

La mienne ne fait que commencer.

 

Ta Belinda

 

Relire la chronique de Belinda du 30 décembre 2012 ? Clic 

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11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 08:00

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Le progrès

Jean Calbrix

 

 

S’il est un adage qui fleure bon la justice sociale, la raison et ses lumières, c’est bien celui que la SNCF annonçait dans une pub : « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». Hélas, au train (hi hi) où vont les choses, ça n’en prend pas le chemin (de fer hi hi hi) dans notre société prisonnière du libéralisme où le cerveau d’un grand patron est en moyenne mille fois plus gros que celui d’un ouvrier, si on le mesure à l’aune de leurs bulletins de salaire respectifs. Et cette moyenne augmente tous les jours. On aurait pu penser que des gens qui se disent socialistes, se seraient retroussé les manches pour stopper cette dérive. Mais las, les biens publics continuent d’être allègrement privatisés et bientôt l’air que l’on respire sera vendu à une grande fortune qui viendra nous greffer des compteurs dans les trous de nez. Enfin, s’il y avait une chose qui pouvait mettre un terme à ce terrorisme-là, c’était bien qu’il y ait une fin du monde le 12/12/2012.

Seulement, on n’a rien vu venir, car les Mayas s’étaient plantés dans leurs calculs. À leur décharge, ils n’avaient pas en leur possession les progrès que l’on connaît de nos jours. Alors, que l’on se rassure, un coefficient correcteur permet de voir qu’elle se produira le 13/13/2013 à 13 h 13’ 13’’ 13 dixième, 13 centième, 13 millième… et il faut s’arrêter là, car on sait très bien qu’Achille ne peut pas rattraper la tortue. Certains critiqueurs diront qu’il n’y a pas de treizième mois. C’est sans compter sur l’audace des députés de la gauche du capitalisme qui en créeront un tout exprès, et qui, ce faisant, laisseront la Cour des Comptes faire de la politique et imposer des diktats ultras libéraux.

Pour illustrer le fait que l’adage de la SNCF est constamment battu en brèche par les rapaces du grand capital, prenons comme exemple ce qui se passe dans le monde de l’édition. Grosso modo, le budget d’un livre est un gros fromage de Hollande, et dame, l’auteur n’en est pas le roc fort. Le libraire se taille la part du lion avec 33%, vient l’imprimeur avec 24%, l’éditeur avec 18%, le diffuseur avec 17% et finalement l’auteur avec 8%. Évidemment lorsque l’on est un grand écrivain comme un comédien renommé, un chanteur de renom, un footballeur émérite, voire un tueur d’enfant, etc., on peut imposer d’avoir 15%, et même 20% si on a effrayé la chronique. Or fabriquer un livre il y a cent ans, demandait que l’on dispose une à une des lettres en plomb dans des casiers, et le vendre imposait qu’un colporteur passe avec sa carriole de village en village. Le progrès fait depuis, avec le tirage en numérique et la mécanisation, aurait dû profiter à l’auteur. Tintin, walou, macache bono. On allègue une crise économique, des contraintes écologiques, que sais-je encore pour réduire ces 8% à peau de chagrin, voire peau de balle. Bientôt, les librairies vendront des livres dont la majorité n’auront que des pages blanches. Évidemment, les couvertures seront en pleine peau avec des lettres d’or, objets très recherchés pour trôner dans les bibliothèques de ceux qui préfèrent paraître qu’être. Alors, vive le chambardement du 13/13/2013.

Cent jours plus tard, peut-être un siècle, peut-être un milliard d’années - allez savoir quand il n’y a plus de temps - des extraterrestres viendront coloniser la planète bleue. En creusant la terre, ils découvriront des ponts, et dessous, des squelettes d’écrivains-écrivains tenant nerveusement dans leurs phalanges blanchies, le contrat à 0% qui les livrait pieds et mains liés à leurs éditeurs. Nul doute, ces extraterrestres, à la civilisation raffinée, s’exclameront alors : « Mais quels étaient donc ces gens qui n’avaient pas encore aboli l’esclavage !? ».

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