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28 mai 2006 7 28 /05 /mai /2006 23:25

 

Luna aimait perdre le nord

et elle sortait toujours à cette heure tardive et tout le monde pouvait la voir marcher dans les rues jusqu’aux premières clartés de l’aube et parfois elle se cachait derrière un arbre ou un réverbère et elle demandait aux ombres de danser pour elle et alors elle criait son plaisir ou son irritation et sa voix portait bien au-delà d’une centaine de mètres et rares étaient les passants qui repartaient à l’envers et jamais personne ne l’empêchait de rien et elle avait ce regard immense et doux et cette coiffure éperdument bleutée et cette bouche aux douceurs à peine retenues et cette gorge enrichie de perles noires et partout des jeunes gens à la beauté jaillissante s’échauffaient et se grisaient de sa franche générosité et il arrivait que dans l'ivresse des envies secrètes certains soient pris au beau milieu de son bel embroussaillement et les embarras s’estompaient aussitôt après et elle emplissait l’air de flocons de violettes et elle étreignait les creux et les arêtes avec une rare délicatesse et elle encourageait les plus interminables éclaboussements et elle voyait le plein et le vide se juxtaposer et les avidités se conjuguer sous les mêmes feux et tous les appétits respirer dans la seule force du sang et rien ne la retenait en arrière et rien ne l’obligeait à aller de l’avant et jamais elle ne se souciait de scruter les saisons et jamais le ciel ne lui paraissait contrefait et elle aimait frissonner sous les rayons du soleil et ses mains étaient chaudes durant l’hiver et elle savait se jouer de tous les mauvais courants d’air et courir de manège en manège et se défaire des caprices du ciel et la vie allait ainsi possédée de ces seuls ravissements et les jours s’arrondissaient sans faire de bruit et la lumière s’abandonnait doucement à quelques minces épaisseurs de jaune et pourtant il arrivait qu’elle ne puisse s’empêcher de se regarder dans le tournoiement du temps et d’écouter pendant des heures et des heures les drôles de bruits de son cœur et de cette succession de durées rondes émergeaient parfois des rêves et des souvenirs alambiqués la traversaient et elle entendait voltiger des histoires enfouies depuis longtemps et parfois les jambes n’y tenaient plus et elle s’en allait marcher loin, très loin, jusqu’à disparaître des yeux du monde et cela l’épatait toujours de se retrouver parmi les invisibles et d’éprouver toutes les soifs inassouvies des disparus et quand elle revenait elle ne se reconnaissait jamais tout à fait et elle se demandait de quel vœu clandestin lui venait ses nouveaux contours et elle soupirait d’aise à l’idée d’être encore une inconnue parmi les hommes et ses yeux bondissaient de regard en regard et elle attrapait ici et là une étincelle ou un soupir et elle avait une envie folle qu’un amant somptueux surgisse et qu’il languisse des jours et des jours contre sa poitrine et que l’un et l’autre dise des mots jamais dits et fasse des choses jamais faites et que le temps s’arrête à cet instant-là entre leurs mains serrées et que persiste quand même des fredaines et des floraisons et que s’ensuivent aussi d’autres soifs et d’autres faims et que viennent encore et encore la tentation de l’offrande et que s’inscrivent en plein cœur les feux venus du commencement et personne n’a jamais pu dire d’où lui était venu cette peur subite et si cet effroi était ou non mortel et les curieux se gardaient bien d’un avis et les complices d’antan passaient leur chemin vêtu d’un costume sombre et elle, s’était couchée sur ce lit de fortune et elle n’écoutait rien d’autre que l’absence de bruit de l’homme et sa tête s’emplissait peu à peu de grelots obscurs et ses yeux ne lui obéissaient plus qu’à la nuit tombée et ses lèvres étaient prises en tenaille et des mots écailleux lui rongeait les sens et ses nerfs déchirés s’en allaient à tous les diables et un matin il n’y eut plus rien à voir et plus rien à se figurer et personne pour dire si quelque chose avait été avant et personne pour savoir si tout allait irrémédiablement s’effacer dans la transparence et si ne subsisterait que cette molle pesanteur figée entre les ombres et loin de toute chose et de tout être ce corps défait zébré de larmes vertes.

 

Patrick ESSEL

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23 mai 2006 2 23 /05 /mai /2006 20:59

Chaque jour, les agences de presse nous inondent de dépêches du monde entier. Spectacle mémorable d’une humanité aussi grotesque que désespérante. Longtemps, je me suis amusé à mettre de côté quelques unes de ces brèves… laissées pour conte…

 

 

Slovénie, 2002 -

Furieux d'avoir été éconduit une première fois, un Slovène désirant à tout prix une consultation avec un psychiatre a précipité mercredi sa voiture contre les portes vitrées d'un hôpital et a parcouru au volant de son véhicule une trentaine de mètres de couloir jusqu'à la réception de l'établissement.

L'homme, âgé de 48 ans, avait prévenu le personnel de l’hôpital qu'il ne supporterait pas de ne pas obtenir un rendez-vous : "J'ai besoin d'un psychiatre de toute urgence. Si je n'en vois pas un, je reviens et je rentre avec ma voiture". Et il est de fait passé aux actes.

Interrogé sur les raisons de son geste, l’homme a répondu : "Je ne sais pas. C'est justement pour cela que je suis venu ici".

 

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21 mai 2006 7 21 /05 /mai /2006 23:05

Certes, Stéphane Laurent n’est qu’un voisin de blog, mais on trouve toujours plaisir à lui rendre visite. Voilà quelqu’un qui vous propose tout simplement d’arpenter en long et en large les sentiers de la vie, qui fait exprès de vous faire rire et qui est assez élégant pour vous faire entendre ce qui n’est pas drôle. Il a toujours un projet sur le feu, une idée qui vient défier les lois de la gravité, un complice haut en couleurs à vous présenter ou tout simplement une bonne nouvelle à partager ; bref toutes sortes de choses qui font que ça gargouille dans les ventres et que ça résonne dans les têtes.

Alors, même s’il est très tard et que vous êtes sur le chemin du retour, prenez le temps de passer chez Stéphane Laurent et de vous emparer de quelques unes de ses feuilles. Vous fermerez les yeux après.

 

 

Le bûcher des variétés est une nouvelle écrite pour un recueil collectif dont l'éditeur a bu la tasse juste avant la parution. Ce blog me permet de lui donner l'occasion de trouver enfin quelques lecteurs... " SL.

le site est référencé ci-contre.

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18 mai 2006 4 18 /05 /mai /2006 19:28

 

Le blog calipso a maintenant 50 jours d’existence sur le net. 38 articles et photos y ont été insérés et à quelques unités près, 5000 pages ont été vues par 1000 visiteurs. Novice en la matière, j’aurais envie de dire " Pas mal quand même ! " Mais comment savoir si ces visiteurs ne jettent qu’un œil ou s’ils prennent le temps de lire et pourquoi pas d’explorer plus avant une chose ou l’autre  ? Les commentaires ont semble-t-il, cette fonction. Seulement voilà, comme ceux-ci se comptent sur les doigts d’une main, c’est à se demander ! (Merci tout de même à Augusta Lucia, à Stéphane Laurent, à Dominique, Nathalie et Jim. )

Une pause de quelques jours - avec ce commentaire interne - permettra peut-être d’éclaircir la question.

A bientôt.

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16 mai 2006 2 16 /05 /mai /2006 20:42

 

Chaque jour, les agences de presse nous inondent de dépêches du monde entier. Spectacle mémorable d’une humanité aussi grotesque que désespérante. Longtemps, je me suis amusé à mettre de côté quelques unes de ces brèves… laissées pour conte…

 

Allemagne, 2002 -

 

Playboy sur le retour, Rolf E. entend bien profiter de la vie jusqu'à son dernier souffle et, pour y parvenir, ce Berlinois de 72 ans n'offre rien moins que 250.000 euros, contre une nuit d’amour avec sa dernière partenaire.

Ce propriétaire de discothèque, réputé pour le nombre incalculable de ses conquêtes, n'imagine pas de plus belle fin qu'entre les bras d'une jeune beauté, de préférence ayant moins de la trentaine.

"J'ai mis tout cela dans mon testament; la dernière femme qui couchera avec moi aura tout cet argent", assure-t-il dans les colonnes d’un quotidien national.

"Je veux finir dans l'un des plus beaux moments de ma vie. D'abord, m'amuser avec une jolie femme, puis m'envoyer en l'air et tout s'arrêtera avec une crise cardiaque".

Soulignant son grand âge, Rolf E. invite les candidates à se manifester sans tarder.

"Pour moi, cela pourrait s'arrêter très bientôt", ajoute-t-il. "Peut-être même demain."

 

 

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15 mai 2006 1 15 /05 /mai /2006 19:06

 

Chaque jour, les agences de presse nous inondent de dépêches du monde entier. Spectacle mémorable d’une humanité aussi grotesque que désespérante. Longtemps, je me suis amusé à mettre de côté quelques unes de ces brèves… laissées pour conte…

 

 

Inde, 2005 -

 

Un habitant du nord de l'Inde a tué son fils de quatre ans après avoir eu des visions de la déesse hindoue Kali exigeant de lui un sacrifice. (Kali est considérée comme une déesse destructrice, orientée contre le Mal.)

"La déesse m'est apparue et m'a ordonné de me sacrifier, ou de sacrifier mon fils", a déclaré ce barbier de 28 ans, présenté sous le nom de Pramod.

Il a été appréhendé vendredi soir par la police après avoir tranché la gorge du garçon avec un rasoir dans les faubourgs de Lucknow, capitale de l'Etat d'Uttar Pradesh.

"J'ai choisi mon fils parce que si j'étais mort cela aurait fait souffrir le reste de ma famille", a-t-il expliqué.

Son épouse, Kusum, a déclaré que son mari avait développé des troubles de la personnalité après avoir consommé une "potion" préparée par un proche, lors d'une querelle familiale.

Un responsable de la police, Ashutosh Pandey, a émis des doutes sur la justification apportée au meurtre. "Nous n'excluons pas que ce meurtre puisse s'expliquer par le fait que Pramod soupçonne le garçon d'avoir été engendré par un autre que lui", a-t-il dit.

 

 

 

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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 18:44

 

Chaque jour, les agences de presse nous inondent de dépêches du monde entier. Spectacle mémorable d’une humanité aussi grotesque que désespérante. Longtemps, je me suis amusé à mettre de côté quelques unes de ces brèves… laissées pour conte…

 

Indonésie, 2006 -

 

 

La municipalité de Tangerang, une banlieue de Djakarta, a fixé à cinq minutes le temps du baiser dans les lieux publics, sous peine d'arrestation, rapportent les médias indonésiens.

Cette mesure, est-il précisé, concerne le baiser sur les lèvres échangé par des personnes sans aucun lien familial.

"Il ne faut pas dramatiser. Les contrevenants ne seront pas arrêtés comme cela à volonté. Nous respecterons la liberté de nos administrés", s'est défendu Ahmad Lufti, responsable local de la sécurité publique.

On ignore si les agents de l'ordre seront armés de chronomètres et si la directive concerne les baisers de cinq minutes d'un coup ou fragmentés.

 

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13 mai 2006 6 13 /05 /mai /2006 17:14

 

La retraite … ça marche !

par Marie-Thérèse JACQUET

 

" En 1999, Bernard Ollivier – 62 ans sonnés – est parti d’Istanbul, sac au dos, avec la ferme intention de gagner à pied, Xi Ang en Chine : 12000 kilomètres au long de la légendaire Route de la Soie ".

Ainsi est présenté en quatrième de couverture l’exploit de ce Normand, journaliste à la retraite. Homme pudique, (allusion très brève à un récent veuvage, Bernard Ollivier nous fait partager avec un humour d’une impudeur bien contrôlée, les réactions de son organisme lorsqu’il affronte les rigueurs climatiques, les conditions extrêmes des déserts ou des tunnels routiers, véritables chambres à gaz pour le piéton contraint de les emprunter. La turista le jette dans les fossés, les amibes mettent fin au premier tronçon de sa randonnée à la frontière de l’Iran.

Il brave les serpents, les scorpions, la vodka que certains de ses hôtes avalent par bouteilles entières dans les régions autrefois sous gouverne de l’URSS. La soif (il boit douze litres d’eau par jour sans pisser par cinquante cinq degrés dans l’affreux désert du Karakum), les voleurs (de faux ou de vrais policiers), des mollahs proxénètes, la crasse de certaines gargotes, le gaspillage de l’eau dans les régions où elle est si précieuse mais où les plombiers ne connaissent rien à la plomberie. Il s’en indigne parfois et puis il en rit : il s’adapte. Sueur amalgamée en croûte avec le sable et la poussière lui confectionne une carapace qui le rend méconnaissable. Alors bonheur de la douche ou du bain dans une rivière limoneuse !

Et puis quand la peur tombe, quand les amitiés se nouent sous une treille, dans un modeste logis, quand la communication s’établit avec les jeunes, les paysans, les chauffeurs de poids lourds, les artisans, quand se lève le soleil sur la désolation des sables, Bernard Ollivier nous conte le bonheur d’être homme parmi ses semblables sur ce continent qui connaît depuis toujours la violence des hommes et de la nature mais aussi la beauté des femmes et des roses.

Ce grand marcheur déchiffre pas à pas l’histoire de pays que le temps n’a pas ménagés. Et sincèrement affirme les valeurs de que l’Occident mais bafoue trop souvent. L’hypocrisie de certains responsables qu’ils soient religieux, politiques ou policiers est un travers de tous les temps, de tous les pays, la terreur, un mode de gouvernement particulièrement sensible en Iran où les boîtes de dénonciation sont plus grosses que celles destinées au courrier.

Une lecture qui donne du nerf aux jambes.

 

Aux éditions Phébus : " La longue marche "

 :

de Bernard Ollivier en trois volumes :

" Anatolie ", " vers Samarcande ", " Le vent des steppes "

 

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11 mai 2006 4 11 /05 /mai /2006 22:04

 

C’était en 1999 dans un numéro de Nouvelle Donne intitulé "Attention chats".

Une nouvelle de Patrick ESSEL.

 

Gaietés de cœur

 

 

Le dimanche, c’est le jour du chat.

À six heures, le bleu et le blanc sont encore noirs. Des brumes d’automne courent sur les sommets des trois vieilles tours de la cité. À cette heure-là, Armand est déjà à pied d’œuvre, les yeux bien écarquillés. Comme tous les dimanches, il a pris position près de la fenêtre de la cuisine et, à l’abri des rideaux, il attend, sans bouger, sans presque respirer que la place du marché s’emplisse d’odeurs et de clameurs.

S’il fait beau, le bitume paraîtra aussi doux que la terre. La faune des derniers étages aura tôt fait de descendre de ses murs et de grouiller en tous sens. En un rien de temps les allées deviendront impraticables. Il n’y aura guère d’espace entre les personnes et les êtres frêles comme lui, dans l’impossibilité d’utiliser convenablement leurs membres, sembleront habités par un vide. Certains s’évaporeront, tout bonnement.

Les bouches pâteuses n’en finiront pas de s’ouvrir et de se fermer, les langues de se débarbouiller. Politesses et tartines iront de mains en mains jusqu’à midi. Les familles fleurant la lessive fraîche et le lait caillé s’engouffreront comme des rats dans la cohue et auront à cœur de tout retourner, tâter, gratter, renifler, soupeser. Les noceurs du samedi soir surgiront vers les dix heures avec dans leur sillage un fort relent de poisson et de caoutchouc. Et puis, il y aura tous les autres : les besogneux secs et filandreux, les sans-le-sou au visage cramoisi, les mal famés et les désœuvrés lestés d’une forte couche de graisse, tous auront la bouche largement ouverte et tourneront comme des malades entre les étals sans trop savoir à quel senteur se raccrocher.

Il faudra être déterminé pour se faufiler dans cette multitude, être à l’affût de la plus petite ouverture, avoir à l’œil les chiens errants, remonter les queues sans en avoir l’air, repérer les clients qui n’ont pas une minute à perdre, faire semblant de leur céder la place, observer les transactions farfelues et saisir le moment où une ménagère vigilante contestera le prix d’une volaille ou la pesée d’un ragoût pour se servir soi-même du premier choix.

Si au contraire le temps est à la pluie, la chaussée sera froide et gluante, il n’y aura aucune raison de se précipiter. Les riverains ne sortiront qu’en coup de vent, les familles dépêcheront leur grande pour un pâté de lièvre ou un morceau de jésus, les noctambules décrèteront la fin des séductions et les autres iront lécher les vitrines de la galerie commerciale en maudissant ce jour de galère supplémentaire.

Mais qu’importe le temps ! Quel qu’il soit, Armand sortira à son heure. À onze heures trente exactement. À cette heure-là, la plupart des gens ne sauront plus où donner de la tête : presque tous auront les lèvres agacées et de la sueur aux joues ; ce serait bien le diable s’il ne parvenait pas à se garder de leur envie de faire quelque chose pour lui ou au moins à s’épargner leurs vilaines risettes et petites taloches sur l’échine.

L’appétit d’Armand sera tout à fait monté. Entre l’ancien boucher de la Villette et le jeune artisan instruit de la modernité, il sait qu’il trouvera ce qu’il lui faut. En général, il fait toujours le bon choix et ne se laisse pas abuser par les présentations sulfureuses ou les parfums qui envahissent les narines. Il n’a pas son pareil pour flairer une bonne chair, colorée et juteuse, prête à fondre sous la dent. C’est la plus fine bouche du voisinage et contrairement à ses congénères qui se repaissent en deux trois coups de langue de plats prêts-à-manger, il est incapable de passer un bon dimanche sans scruter longuement ces trésors du palais et rêver aux innombrables manières de les accommoder.

Pourtant, il arrive certains dimanches d’hiver, qu’il ne trouve que des chairs grises ou pleines de nœuds à se mettre sous la dent. Ces jours-là, il engloutit son repas comme un vulgaire casse-croûte et, ne sachant que faire après, il file s’affaler sur le canapé du salon. Il y reste jusqu’au soir, un coup sur le dos, un coup sur le ventre, quelque fois en chien de fusil. Fort heureusement, c’est un canapé moelleux et odorant à souhait où il peut se remémorer ses festins d’antan et se pourlécher longuement les babines à leur évocation. De temps en temps, il songe à ses oncles et cousins qui ont élu domicile du côté des abattoirs et un éclair de gourmandise passe dans son regard. Ils s’entendent tous pour dire que la nourriture y est toujours abondante, variée, nettoyée et dépecée avec excellence. Curieusement, pas un ne dit mot sur le sang, les viscères et toute cette tripaille nauséabonde répandue sans aucune retenue sur le sol et les murs. C’est pourtant un spectacle immonde, encourant toutes les indignations.

Dès neuf heures, les jeux sont faits : le soleil est en train de mater le brouillard et les vieilles dames sans domicile occupent le terrain à grands renforts de prières et de supplications. Moins d’une heure plus tard, le bleu illumine toute la place. Les attroupements prennent rapidement de l’ampleur. Il n’y a aucun souci à se faire, toutes les odeurs, toutes les saveurs, toutes les fantaisies sont au rendez-vous. Pour Armand, la matinée s’écoule doucement, dans le seul bonheur d’être là, près de la fenêtre, à guetter et à épier. Sur le coup de onze heures, il voit le gars de la Villette s’en aller du côté de la halle en compagnie d’une créature aux formes les plus exquises. Quelques minutes plus tôt, il avait pu observer le lascar palabrant avec un couple de jeunes gens bien habillés et exécutant avec de grands gestes tout le savoir-faire de sa profession. La dame, tout en décolleté et frémissante comme une minette, n’avait semblé rien ignorer de son habileté et elle avait attendu dans un état de grande fébrilité la fin de la démonstration. Sitôt achevée, elle avait à peine pris le temps de le flatter de ses yeux doux que déjà elle lui saisissait la main et l’entraînait à l’écart. Des gens les avaient montrés du doigt et quelques ménagères un peu nerveuses s’étaient mises à pouffer.

Son compagnon ne l’avait pas suivie et avait tourné la tête avec une expression de dégoût. Il était resté près de l’étal, jetant un œil contrit sur les pièces de viande puis après quelques clignements intempestifs, ses yeux s’étaient fermés.

Quand il les rouvre, il feint de ne plus être là, l’air accaparé par le brouhaha en provenance du bistrot. À son tour, Armand ferme les yeux. Il sait bien de quoi tous ces gens sont capables et il pressent que quelque chose de délectable s’accomplit à l’abri des regards, quelque chose d’une évidence crûe et irrésistible, quelque chose qui le fait trembler de tous ses membres.

Un court instant, il est tenté de se précipiter au dehors pour vérifier si le boucher est bien en affaire. Mais il est encore trop tôt et il se laisse aller à bailler et à grogner, sous le coup d’une brusque fringale.

Le gaillard ne tarde pas à revenir et à reprendre ses activités comme si de rien n’était. Armand peut ressentir la joie de l’homme. Il le voit se frotter les mains comme un enfant qui aurait été merveilleusement servi en bonbons et gâteaux à l’occasion d’un goûter chez une voisine. Les mains, c’est un signe qui ne trompe pas. À coup sûr, ce diable de boucher n’y était pas allé par quatre chemins.

À présent, le ciel prend un tour délicieux, mille fois meilleur qu’un jour d’été. Et voilà que l’odeur tant attendue est là, toute proche, suave et fragile, prête à être respirée. Mais il ne se laisse pas submerger, il l’écoute, lui parle, la complimente, l’enlace et l’embrasse, lui laisse le temps de fleurir pleinement, jusqu’à ce qu’elle fume, qu’elle croustille, qu’elle libère ses fragrances si particulières. C’est une reine, une croqueuse d’amour, il virevolte avec elle dans un bouche à bouche effréné, en grignote deux ou trois petits bouts, s’inonde de salive. Petit à petit, elle se glisse en lui, déploie ses tentacules sous une pluie de sucs écarlates. Il se laisse prendre comme un animal et transpire à grosses gouttes. Une bouffée de jouissance passe entre ses lèvres. Elle se réjouit avec lui mais le réfrène. Elle aime le sentir possédé, pantelant jusqu’à l’ivresse. Il ouvre la bouche pour implorer, sa langue est à vif, la gorge pleine d’une lave éblouissante. Alors enfin, elle cède à son vœu le plus cher et se met à enfler, rugir et briller de mille feux. Puis brusquement tout s’arrête. Elle se détache, ne se laisse plus happer ni même courtiser. En un instant, elle se volatilise et c’est le silence.

Sans y penser, il quitte son poste d’observation et se met à arpenter la salle à manger de long en large. Echauffé par toutes sortes d’idées folles qui lui traversent la tête, il se demande si pour une fois, il ne serait pas judicieux de s’en remettre à ses instincts, de filer retrouver ce pur nectar et le transformer sur-le-champ en festin.

Allons bon ! Il ne saurait prendre naïvement possession d’une chose en pleine exaltation. Il a un peu de temps encore. Savoir attendre était sa fierté et le gage de son indépendance. Il ne sortirait qu’à l’heure dite, sans précipitation. Après tout, ce boucher n’était pas de la pire espèce, il l’avait toujours bien regardé en face sans jamais lui jouer de tour de cochon ni proposer une pâtée rosâtre pour un tartare du limousin.

À onze heures trente donc, le voilà dehors, la tête haute et l’allure majestueuse. Sûr de sa destination, il se déplace rapidement et en toute sérénité avec peut-être une pointe de défi dans le regard. Quelques personnes ne s’y trompent pas et le toisent avec une expression de méchanceté. D’autres s’écartent à son passage comme s’ils redoutaient qu’il les égratigne ou qu’il les rançonne d’un je-ne-sais-quoi.

En passant devant le bistrot, il aperçoit la femme plantée au beau milieu d’une tripotée d’hommes assoiffés, la bouche entrouverte, les mains serrées entre ses cuisses, presque absente. Il ralentit son allure, hésite, passe de la lumière à l’ombre, s’attendrit, se dit que peut-être … mais non, le dimanche il a mieux à faire qu’aller gémir sous des jupes odorantes.

D’ailleurs les choses sérieuses sont enclenchées. De loin, le boucher lui fait de grands signes triomphateurs montrant par-devant son étal quelque chose d’invisible. Il ne voit que ses yeux joyeux et ses joues bien rouges. Son sang ne fait qu’un tour. Il ne prend pas le temps de se faire préparer quelques gâteries chez le confiseur ou le poissonnier et file droit devant comme un dératé. En moins d’une minute, il est à la hauteur de l’homme.

- Ah monsieur Armand ! Vous voilà enfin ! Venez vite ! Vite ! Vous n’allez pas en revenir ! Là, nous y voilà ! Regardez-moi ça ! Visez-moi cette jeunesse ! Cette beauté ! Et attention hein ! Ce n’est pas une vagabonde ! C’est une persane, une authentique persane élevée dans les beaux quartiers, et à l’ancienne en plus !Une pure merveille ! Celle-là, croyez-moi vous m’en direz des nouvelles ! Quel dommage que vous ne soyez pas venu plus tôt, vous auriez pu assister au déshabillage. De la nuque aux pieds ! Si vous aviez vu cette gorge ! Ce ventre ! Ces cuisses ! Ah, elle m’en a fait voir de belles la tigresse ! C’est plein de malices à cet âge-là, vous pouvez pas savoir comme ça gigote ! Mais bon, je l’ai eue par derrière, crac ! D’un seul coup ! Elle n’a rien senti, elle a juste ouvert de grands yeux et hop, elle s’est laissée aller. Non mais regardez-moi ça monsieur Armand, y a rien à jeter ! Rien ! Tenez, je vous ai mis la fourrure de côté.

 

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10 mai 2006 3 10 /05 /mai /2006 18:32

 

Chaque jour, les agences de presse nous inondent de dépêches du monde entier. Spectacle mémorable d’une humanité aussi grotesque que désespérante. Longtemps, je me suis amusé à mettre de côté quelques unes de ces brèves… laissées pour conte…

  

 

 

Egypte, janvier 2002 -

 

Un homme d'affaires égyptien a été condamné à sept ans de prison assortis des travaux forcés pour avoir dépassé le nombre maximal de conjointes autorisé par la loi, soit quatre femmes en même temps et à condition de les traiter équitablement.

Selon l'enquête, l’homme, propriétaire d'une chaîne de magasins de vêtements et d'électroménager, est actuellement marié à cinq femmes simultanément. En tout, il en a épousées pas moins de 19 dans sa vie.

Une de ses épouses a été condamnée à trois ans de prison pour avoir épousé cet homme une quatrième fois après en avoir divorcé trois fois, une pratique illégale en Egypte où une femme qui divorce trois fois de son mari ne peut se remarier qu'avec un autre homme.

 

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