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9 avril 2007 1 09 /04 /avril /2007 22:02

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C’est le printemps. La pluie est froide. Demain, l’air se réchauffera. Encore que, il neigera peut-être. Au petit matin on se dit qu’il vaut mieux passer sous silence le temps qu’il fait. Tout a déjà eu lieu. Goutte à goutte. Reste à attendre que le temps se dissipe. L’air de rien. Sans bruit. Dans une sorte d’engourdissement. Peut-être faudrait-il combler l'accablante durée de quelques soubresauts ? En parlant de la vie, par exemple ? De ces rendez-vous attendus que l’on serre longtemps dans la poitrine, qui montent en fièvre quand le petit jeu commence et qui font naître ces drôles d’histoires, belles et définitives que l’on raconte les jours d’après, au hasard du monde. De ces bribes de poèmes qui ressuscitent la mémoire et qui donnent ce si bon goût de l’autre sur le bout de la langue. De ces divisions qui vous hérissent l’échine quand le jeu est plus incommodant que prévu. De ces petites misères qui entretiennent la souffrance jusque dans les miroirs. De ces plans d’évasions que l’on dresse en secret les nuits où l’impatience est à fleur de peau. De ces turbulentes interrogations qui compliquent l’existence quand on se figure être bien calé à l’écart de la multitude.

L’autre jour, il faisait beau et un adolescent amoureux me demandait : comment ça tient s’il y a pas d’os ?

L’humanité se défait. L’homme reste à l’intérieur de ses yeux, dans l’ombre. On y pense presque sans douleur.

 

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5 avril 2007 4 05 /04 /avril /2007 14:41

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C’est en alternance sur les sites Calipso et Mot compte double que Désirée Boillot donne rendez-vous aux lecteurs pour suivre les péripéties loufoques de quelques personnages pris dans le manège désenchanté du monde politique contemporain.

Pour mémoire : Episode 1 " En eau trouble " sur Calipso – Episode 2 " Tas de rats " sur Mot compte double

 

Episode 3

Scipion Lafleur s’était baigné dans la Seine, puis marié dans la foulée avec Lola Croquette* : un double exploit qui faisait de lui un héros des temps modernes, dans la mesure où, d’après les statistiques qui ont une fâcheuse tendance à proliférer, les hommes traversent assez rarement un fleuve à la nage avant d’aller à la mairie se faire passer l’alliance à l’annulaire, c’est comme ça.

Il y a fort à parier que les publicitaires, en mal de nouveauté, se soient directement inspirés du double exploit de Scipion pour créer la formule " deux en un " que l’on retrouve dans le chiffon Paf – à l’usage des pores de la peau et du pouf en peau de porc –, les nouveaux bonbons Boul’Gom – bons et qui font grossir –, ou le célèbre Monsieur Nickel, soit un grand type au sourire radieux dont les biceps d’airain dépassant du Marcel envoient non seulement les taches se faire voir dans le gouffre vertigineux de la crasse, mais ravissent l’épouse au sol de sa cuisine, pour l’emmener faire un tour sur les lianes de la propreté, dans la jungle toujours plus luxuriante des produits de ménage.

Scipion ne pouvait pas le piffer, Monsieur Nickel. C’était épidermique. D’ailleurs, il n’attendait pas que l’autre crâneur eût fait son apparition étincelante sur le petit écran pour enlacer Lola. Il l’enlaçait toujours avant que le crétin rapplique sa fraise. Il éteignait le poste, clic, éteignait la lampe, clac, le silence et le noir étant indispensables aux papouillardises mignolesques et croquignolardes des amoureux. Mais avant de dévoiler les dessous de la scène torride sur le canapé, il nous semble nécessaire ici d’opérer un léger retour en arrière, afin de ménager un peu de suspense à cette histoire.

Avant d’emménager chez Scipion, Lola avait posé deux conditions, au demeurant assez classiques :

1) conserver son aspirateur à tête chercheuse qu’elle avait récupéré comme neuf tout au fond d’une décharge de la Porte de Montreuil,

2) conserver également son cerf-volant qu’elle avait sauvé de l’agonie sur un trottoir de la ville d’eau de Deauville (il y pleut sans arrêt).

C’était là des conditions incontournables, sine qua non, façon : " si t’en veux pas je rentre chez moi", sur lesquelles Scipion s’était penché avec précaution ; en habitué du rail, il savait bien que c’était pericoloso de trop se sporgersi.

Sur la première condition posée par Lola (l’incursion inopinée et indésirable d’un aspirateur dans son appartement), il avait tiqué. Un peu. Avec doigté. Puis il avait argumenté. Pesé le pour et le contre. Des avantages apparents de l’aspirateur et de ses inconvénients inhérents. Thèse, antithèse. Mais il achoppait sur la conclusion, entrevoyant assez mal l’usage d’un aspirateur à tête chercheuse dans un appartement de vingt mètres carrés et quelques poussières seulement. L’engin, avec son long cou de caoutchouc coudé avait quelque chose du boa constrictor mais en pire et puis il était vert, ce qui n’arrangeait pas les choses, et puis il ferait peur à Friture, c’était l’évidence même, et puis Lola enfin moi j’aspire au balai, avait-il insisté en sortant du placard (à balai) un modèle classique hérité de son grand-père avec un manche verni de couleur rouille atteignant 1,52 m de hauteur (à vue de nez) et terminé par une brosse de 20 cm de longueur (au pifomètre), dont le crin retenait encore un paquet contrasté de poils noirs et de moutons blancs ; un petit effort, c’est pratique un balai et puis chez moi c’est pas grand tu vois bien, avait poursuivi Scipion d’une voix mal assurée contre les risques. Lola avait fait la moue. Avait dit : Non, non et non. Pas question Scipion. Moi, j’aspire à l’aspirateur. C’est lui et moi, ou sinon rien. Elle ne voulait pas en démordre.

Bon prince, Scipion avait relégué le serpent vert dans le placard (à balai) en disant qu’on verrait, plus tard, quel usage on pourrait en faire, de ce truc, on trouverait bien.

Sur la deuxième condition, Scipion avait dit oui, sans hésiter. Il gardait un souvenir ému de son cerf-volant qui avait filé vers les nues par un jour de grand vent sur la plage de Mimizan (si vous venez de Bordeaux prendre la A 637 puis la D 212 qui vire en 212 bis juste après Belin-Béliet pendant environ cinq kilomètres deux cents puis en 12 bis à hauteur de Pissos et c’est là que vous avez intérêt à pas louper l’embranchement sinon c’est Pau). En outre, le cerf-volant de Lola était d’un bleu profond et pur, de ce bleu limpide que prennent les ciels après que le mistral a emporté tout ce qui traînait ; pour le coup ça tombait bien : sa couleur préférée, c’était ce bleu-là.

La troisième condition, il y a toujours des conditions qui ne se voient pas mais qui sont là, c’était Moustache, le chat de Lola, un tigré roux européen de 4 ans, une bête sublime à yeux verts, doté de longues moustaches noires et blanches. Scipion avait à peine eu le temps de se demander comment Friture - qui n’était pas tigré du tout mais noir comme la nuit avec des yeux comme des phares - prendrait la chose, que Moustache faisait déjà sa boule du type : gros hérisson de fourrure somnolent yeux mi-clos sur un bras du canapé. Friture, qui couvait sur le radiateur de peur que celui-ci n’attrape froid, n’avait pas daigné grogner au bond de Moustache. Rien. Il s’était contenté de se lécher une patte avant de la ranger sous son ventre.

Dehors, la pluie jouait une petite musique apaisante et régulière sur le zinc du toit, comme pour sceller leur alliance. 

à suivre…

Désirée Boillot

* Se reporter à l’épisode précédent paru sur Mot compte double, intitulé " Tas de rats "

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 19:28

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Mouvement du 22 mars (9)

 

Limana, déesse de l’équilibre

par Régine Garcia

 

Limana, déesse à la peau blanche comme le lait et aux yeux couleur jade, contemple toute l’étendue de la voûte divine où de minuscules étoiles multicolores constellent un ciel orangé. Autrefois, cette jeune déesse chantait avec bonheur, tout le long du jour et de la nuit. Les autres Déesses et Dieux s’émerveillaient de sa voix magnifique et l’écoutaient avec ravissement.

Désormais, Limana ne fredonne que des mélopées tristes. Elle se questionne sur le pouvoir des dieux. Pourquoi devraient-ils décider du destin des mortels ? Telle déesse aura la sagesse, tel autre aura le pouvoir de punir. Assise au pied d’un grand chêne sombre, elle s’abandonne à toutes ses interrogations lorsque Athéna l’avertit d’un conseil imminent.

Escortée par la déesse de la sagesse, elle longe le bois, en silence, avant d’arriver à la clairière du Conseil. Sa robe blanche et légère flotte dans la douce brise du soir d’été. Les senteurs entêtantes du jasmin se mêlent à la douceur des roses pourpres. Elle aime cette terre immémoriale où ses parents l’ont enfantée. Malgré cela, elle n’arrive plus à se réjouir.

Zeus a mandaté les Dieux et les Déesses réunis dans la clairière du Conseil où des sièges et des tables en marbre rosé sont disposés en arrondi. Au soleil couchant, une brume diffuse un voile irisé sur l’assemblée. Rien ne laisse présager l’issue fatale. L’ordre du jour concerne Limana. Sur le siège le plus haut, barbe blanche, torse bombé, Zeus tonne d’une voix grave :

- Limana, Déesse de l’équilibre, mets-toi au centre du cercle. Explique-nous tes questionnements.

À la fois séduite et impressionnée par son élégance et son autorité naturelles, Limana découvre le dieu de l’Olympe pour la première fois. C’est pourtant d’un ton assuré qu’elle prend la parole :

- Pourquoi les Dieux auraient-ils tous les pouvoirs ? Pourquoi ne pas investir certains humains des nôtres ?

- Je ne te comprends plus, Limana, toi si modérée, répond la Déesse de la Bonté.

- Quelle idée bizarre ! Grogne le Dieu de la Haine. Ce serait alors les humains qui gouverneraient et ils nous détruiraient.

Limana essaie de les persuader du bien fondé de ses opinions.

- Mais non, c’est juste une question d’équilibre. Si nous, les Dieux, étions allégés de nos pouvoirs, nous pourrions vivre avec plus de sérénité. Sans les leur donner tous, nous les partagerions. Nos responsabilités seraient mineures et nos doutes aussi. 

Limana a ouvert un débat épineux. Le Conseil devient un énorme brouhaha. Sur un signe de la main de Zeus, tout le monde se tait :

- Limana, tu es une jeune femme, tu ne peux comprendre ce que veulent dire les mots pouvoir et jalousie.

- Non, en effet. C’est si simple de cohabiter sans être jaloux ni assoiffé de pouvoir.

Le regard de Zeus foudroie Limana qui baisse les yeux. A-t-elle fait le bon choix ? Ne vaut-il pas mieux laisser les Dieux décider pour les mortels ? En secret, Zeus convient de punir Limana. Indigne d’être une Déesse, elle mérite l’ultime condamnation.

Le lendemain, Limana s’étire, baille et sourit. Par la fenêtre, elle aperçoit un magnifique jardin bordé de cyprès. Un homme et un enfant jouent au ballon, se bousculent et rient de bon cœur. Puis, une incertitude naît : qui est-elle réellement ? Une simple mortelle qui se réveille après un rêve ou une déesse déchue ?

 

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1 avril 2007 7 01 /04 /avril /2007 12:30

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Mouvement du 22 mars (8)

par Françoise Guérin

 

 

Elle a vingt ans, un joli minois à la mode et un portable dernier cri posé à côté de sa trousse. L’amphi est plein. Je viens de commencer mon cours et je cherche encore mes feedbacks, ces étudiants-tests dans le regard desquels je lis si mon discours passe, s’il est reçu au lieu de l’Autre. J’ai déjà repéré une étudiante gothique à la moue désabusée : parviendrai-je à capter  son attention ? Il y a aussi ce garçon, dans le coin à gauche et cette femme, plus mûre, qui semble boire mes paroles. Elle hoche la tête, comme une ponctuation. Ce que je dis lui parle, résonne avec son expérience. Et là, juste sous mes yeux, il y a aussi deux filles qu’on devine studieuses. Mais celle qui m’intéresse, c’est la fille du cinquième rang, avec ses cheveux lisses, son portable et toute la panoplie identificatoire qu’elle affiche. Car tandis que je parle, je la vois hausser les épaules, les yeux au ciel. Manifestement, mon discours humaniste l’agace. Ou la fait doucement rigoler. D’ailleurs, elle ne tarde pas à me le faire savoir. Je repère son bras levé :

– Oui ?

Elle n’a pas de question, juste une affirmation. Ce que je raconte, c’est bien joli, mais pas réaliste. Donner la parole au patient, écouter au-delà des mots, s’interroger sur ce qu’on l’on est dans le soin, remettre en cause sa pratique pour être en prise avec le sujet désirant… c’est un discours idéaliste qui ne mène à rien.

– Vous ne pouvez pas changer l’hôpital ! clame-t-elle, une main dans ses cheveux.

– Oui, poursuivez !

– C’est comme ça… On n’a pas les moyens et on ne les aura jamais.

Je la laisse venir avec ses phrases formatées, ses mots à dire le vide, à distiller le désespoir.

C’est comme ça.

On ne peut pas faire autrement.

Il faut bien se contenter de ce qu’on a.

Chacun à sa place.

Hôpital, silence !

Vingt ans et assez de résignation pour la conduire jusqu’à la mort sans un détour du côté de la colère, de la lutte et de l’espoir. Vingt ans et une intégration parfaite des règles du discours ambiant. La charité plutôt que la justice, le scientisme plutôt que l’humanisme, le renoncement déguisé en raison d’état. Dans sa bouche, le patient est déjà un client, un usager à qui on va proposer un protocole de soins entériné par une démarche qualité conforme à la norme iso-truc. Elle remplira des feuilles de cotation, des grilles d’évaluation, changera les affects en chiffres, évaluera la détresse humaine sur une échelle, comme un bon petit soldat de la logique libérale. Alors mes théories sur la relation soignant-soigné, franchement, c’est dépassé ! Ma vision de la société relève, pour elle, de l’antiquité.

– Il faut s’adapter, conclut-elle avec un air de défi.

Cela m’attriste. Et je le dis, sans haine pour la victime qu’elle est d’un discours sans rêve.

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30 mars 2007 5 30 /03 /mars /2007 18:49

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C’est à Dominique Mitton que revient l’honneur d’inaugurer cette nouvelle année du blog Calipso avec un texte qu’elle résume par ces simples mots " Imaginons la France d’après… " Mouvement du 22 mars (7)

 

 2084

 

- Vous connaissez la loi ! Vous n’avez pas le droit ! Un seul enfant par couple ! Le coup des jumeaux, on me l’a déjà fait, ça ne prend plus ! Vous êtes irresponsable, tous les citoyens de ce pays sont irresponsables ! Au poteau ! Tous !

Milan Kassak hurle . Il est hors de lui. Il sort en claquant la porte.

La jeune femme enceinte est en larmes.

C’est pas de sa faute si elle attend des jumeaux.

C’est pas de sa faute si la France a rétréci.

La remontée des eaux. La Bretagne et une partie de la côte atlantique englouties.

L’accident au Tricastin. Toute la vallée du Rhône contaminée. Zone interdite. Marseille et Lyon rayées de la carte.

Plus de pétrole, les industries au ralenti.

Les naissances limitées, les animaux domestiques exterminés, la vie réduite à l’essentiel.

Régime dictatorial. L’armée au pouvoir.

La peine de mort restaurée.

Milan Kassak est le directeur de la cellule parisienne du ministère du contrôle social. Il est Hongrois, il a émigré en France en 2063 au moment de la grande guerre centrale. Il est tempétueux, exalté. Il a l’autorité qu’il faut pour exécuter des mesures dures, inhumaines. Personne ne sait mieux que lui pousser les gens au suicide. Et c’est ce qu’on lui demande. En haut lieu on est content de lui.

Il sait faire pleurer les femmes.

Garrel, son adjoint les console.

Justement le voilà qui entre, l’adjoint Garrel. Toujours ébloui par le luxe du grand bureau de son directeur.

Il soupire en voyant la jeune femme, il lui parle doucement, il essuie ses larmes… et elle le quitte avec en mains les formalités de demande d’avortement.

 

Garrel ouvre le courrier. Surtout des lettres de dénonciation. Milan revient.

- Tiens, Milan, un couple de vieux Hongrois. Ils auraient deux chiens chez eux. D’après une voisine…Enfin Hongrois ou pas, la loi c’est la loi, hein ?

Milan parcourt la lettre distraitement quand un nom lui saute au visage. Ferenc Peterfi.

Ferenc Peterfi.

Janvier 2063, un train qui roule dans la nuit.

La frontière avec l’Autriche. Le train qui s’arrête, les bruits, les grincements.

Les miliciens qui entrent dans le wagon. Vos papiers.

Pas en règle.

Descendez.

Il doit quitter le wagon, sa valise à la main, pas le temps de prendre son manteau, le train démarre. Il est sur le quai, en chemise, il a froid. Il a peur. Ils sont armés.

Ils le font entrer dans une petite pièce, sans lumière.

Il ne voit rien, il s’assoit dans le noir, il tremble.

Il entend le bruit du train qui s’éloigne, le bruit diminue, le silence. Plus rien.

Il a tout perdu. Son argent, des adresses à Paris, tout était dans son manteau. Il se sent nu, seul.

On respire à côté de lui. On lui parle en Hongrois.

Ce hongrois-là, il s’appelait Ferenc Peterfi. Il avait un peu d’argent sur lui. Il en a donné la moitié à Milan. Ils ont soudoyé les miliciens. Ils ont pu prendre le train suivant.

Pour le remercier Milan lui avait donné son livre de poèmes. Parce que Milan, dans sa jeunesse en Hongrie, était poète.

Milan soupire. Le responsable du contrôle social, bien noté de ses supérieurs, soupire. On est en 2084. Où est passé le poète Kassak ? Où est-il le poète dans ce beau bureau directorial ?

Il plie la lettre et la met dans sa poche.

Je m’en occupe.

Garrel le regarde. Un peu étonné.

 

Le lendemain soir, Milan est devant une tasse de thé brûlant. Dans une petite cuisine aux volets fermés. Ferenc Peterfi et sa femme sont en face de lui. Il a beaucoup vieilli. Les temps sont durs pour tout le monde, alors pour deux émigrés hongrois, c’est pire.

Ils ont chacun leur petit chien sur les genoux. Deux tout petits chiens ridicules. Des chihuahuas.

Comme des bébés avec des yeux de vieillards. Des yeux intelligents, trop grands pour leurs petites têtes. Des yeux inquiets.

Le livre de Milan est sur la table. Ils l’ont lu, ils ont aimé sa poésie. Ils ont déclamé tous les trois, les larmes aux yeux, autour du thé fumant. Et puis la femme a sorti des petits verres et une bouteille de vodka. Et ils ont chanté de vieux airs du pays, en riant et en pleurant.

Après ils ont brûlé la lettre de dénonciation.

Milan est reparti ému.

Il n’a pas remarqué une voiture noire derrière lui.

La voiture noire de la cellule locale du contrôle social.

 

Garrel est assis à son bureau, son tout petit bureau minable. Un vrai bureau d'adjoint.

Il prend une feuille, un stylo. Il écrit.

Monsieur le Ministre…

Dominique Mitton

 

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29 mars 2007 4 29 /03 /mars /2007 18:42

Mouvement du 22 mars (6)

10 mots pour fêter le climat (urbain)

pétard fumigène échauffourée pyromane embrasement oriflamme lacrymogène tisonnier essence cocotte-minute

desert-image2.jpg 

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27 mars 2007 2 27 /03 /mars /2007 18:04

 

Mouvement du 22 mars (5)

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26 mars 2007 1 26 /03 /mars /2007 19:05

 

Une chronique à la petite semaine de quelques judicieuses fabriques de littérature.

à cliquer :

Sur Mot Compte Double

Une foire aux salons littéraires où quelques auteurs et leurs complices mettent les pieds dans le plat.

Sur Nouvelle au pluriel

Lucia de Gérard Levoyer, une nouvelle qui fait mouche.

Sur le site Pour le plaisir d’écrire…

Des textes intelligemment engagés du côté de la vie et une volonté de parler de la souffrance sans l'enfermer dans les seules larmes du désespoir.

Chez Frédéric Boudet

Encore une fois les propos de Frédéric Boudet sur l’Invisible sont à lire et à relire….

Sur Bonnes nouvelles

Une nouvelle superbe mise en voix et en musique d’un texte de Corinne Jeanson " Dernier tango " et puis une bonne surprise pour Patrick Essel avec la subtile interprétation de " Sale attente ".

Sur Rien que du vent

Au loin s’en seraient allées les Muses ou bien Stéphane Laurent attendrait-il le retour des cigognes ?

Sur Calipso

Ici même donc ! Une invitation à participer au " Mouvement du 22 mars " Dire chaque jour du dernier mois avant les élections quelques mots de ce qui nous met encore au travail, ce qui fait ou ne fait plus de l'homme un sujet, ce qui donne à rêver... de la littérature certes, mais peut-être encore portée par la poésie, le goût de l'aventure et l'idée de résistance aux formes modernes d'oppression...

 

La dépêche expéditive de chez Reuters

Être enceinte ne sera peut-être bientôt plus une exclusivité des femmes. En Chine, des médecins de l’Académie des Sciences s’emploient à concevoir une nouvelle génération d’hommes qui pourront procréer grâce à une greffe d’utérus. 400 hommes se seraient portés candidats pour l’expérimentation. Ces mères potentielles doivent remplir au préalable un minimum de conditions : désirer ardemment un enfant possédant ses propres gènes et traits héréditaires, verser 20000 yuans en frais chirurgicaux, être d’un tempérament courageux et avoir une confiance totale en la science.

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25 mars 2007 7 25 /03 /mars /2007 18:16

 

Mouvement du 22 mars (4)

par Désirée Boillot

 

Tous avaient bien voulu se rendre à l’évidence, dans la dernière longueur de leur campagne respective, entre deux avions à destination des territoires d’outre-mer : si le peuple l’exigeait, ils le feraient. Cela tombait sous le sens. Aucun ne semblait vouloir lésiner sur les risques qu’impliquait une telle entreprise, ni sur les retombées médiatiques qu’elle ne manquerait pas d’engendrer dans son sillage.

Les candidats s’étaient donc plus ou moins engagés à passer à l’action, mais seulement le moment voulu. Ils étaient courageux, c’était un fait ; le dépassement ne leur faisait pas peur, certes non ; ils étaient sportifs, oh ça oui ! Leurs yeux pétillaient de malice. L’échéance approchant, ils avaient à la bouche des promesses alléchantes, lourdement amicales, qui prenaient, quand ils les formulaient sur le petit écran, une ampleur insolite. Tous étaient beaux sur les affiches, et parlaient haut dans le poste. Malgré tout, Scipion Lafleur restait perplexe. Il y en avait tellement partout, des promesses, qu’il en perdait le peu de latin qu’il avait retenu de son grand-père, dont le dernier mot d’ordre soufflé sur son lit de mort avait été : Sursum corda. Haut les cœurs, donc ; mais dans l’agitation des élections qui avait transformé la ville en une immense réclame, la devise de son aïeul prenait des accents dérisoires.

Dans la succession des sondages et des déclarations, le cœur sur la main et les yeux dans ceux du public, Scipion se sentait tous les soirs un peu plus bas, un peu plus mal, un peu plus écoeuré. Il ne savait pour qui voter. Il hésitait, s’interrogeait, se tâtait. Entre deux verres de cognac, tirait à pile ou face. Quand il se mettait à pleuvoir sur la ville, il faisait la plouf. Lequel des candidats se montrerait suffisamment fidèle à ses promesses pour joindre cet acte de bravoure à la parole publique ? C’est ainsi que, pris d’une soudaine inspiration, un dimanche, il prit sa plume.

Sa première lettre fut pour Marlène Loupiaud, il avait toujours eu un gros faible pour les femmes en tailleur immaculé. Marlène lui répondit évasivement qu’elle le ferait, certes, mais qu’elle n’aimait guère les remous. Désappointé, il expédia sa deuxième missive à Colas Rififi, qui était petit par la taille mais grand par l’ambition. Celui-ci lui promit par retour du courrier qu’il le ferait aussi, mais qu’il enverrait d’abord une équipe de sondeurs : il craignait la morsure des rats autant que celle de la mousse de la pollution, néfaste pour sa peau fragile. Dépité, il posta son troisième courrier à un certain Roubay dont il avait oublié le prénom, qui lui renvoya à peu près : je le ferai mais après vous, cher Monsieur. Consterné mais tenace, il pondit ainsi du courrier qu’il adressa à tous les candidats mineurs, lesquels jurèrent tous qu’ils n’attendaient plus que des courants favorables pour le faire.

Il y avait de quoi douter. Et Scipion doutait ! Il se morfondait. Il désespérait, à l’approche du printemps. Il ne sortait plus que pour s’aérer un peu du côté du fleuve en compagnie de Friture, son chat de gouttière. Tous deux aimaient contempler le miroitement de la lumière dans le clapotis des vagues, le lent ballet éphémère des bateaux-mouches. Et tandis que le chat fixait de son regard hypnotique la surface de l’eau comme s’il devait en surgir un sympathique goujon, Lafleur, lui, réfléchissait.

Vint le jour des élections. Plutôt que d’aller voter, Scipion enfila un maillot pudibond datant de la Belle Epoque, qui avait appartenu à son grand-père, puis un short et un tee-shirt. Il chaussa ses pieds d’espadrilles, couvrit son chef d’un léger bob pour protéger sa calvitie naissante, promit à Friture qu’il reviendrait pour midi, et se rendit sur les berges du fleuve. Le temps était superbe. Il y avait du monde sur la rive droite, qui paressait sur le sable entassé là pour la saison, et autant de monde sur la rive gauche, qui regardait les bronzés de la rive opposée. Entre les deux rives, il y avait beaucoup de trafic, beaucoup de langues étrangères et beaucoup d’appareils photo.

Scipion Lafleur ôta d’abord son bob qui tomba sur le sable, puis son tee-shirt, ensuite son short, et pour finir ses espadrilles. Dans cet ordre, il était très méthodique. Il fit jouer les muscles de ses épaules, s’appliqua, les mains sur les hanches, à quelques exercices d’assouplissement, osa même des petits bonds de sportif, puis, étincelant dans son maillot à bretelles qui lui moulait avantageusement les cuisses, il prit une profonde inspiration et s’élança, entre un Super Cruiser bourré de Japonais et un Yellow Submarine bondé d’Italiens, dans les flots tumultueux saturés de mazout, sous les hourras de la foule en délire, qui se massait, toujours plus nombreuse, sur les berges de la Seine.

Le soir même, les journaux titrèrent : Tout Paris a sauté à la baille. Que font donc nos hommes politiques ?

 

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24 mars 2007 6 24 /03 /mars /2007 19:07

Mouvement du 22 mars (3)

par Jean-Claude Touray

" Depuis l’Egypte ancienne et la découverte des matériaux vitreux, la fable du verre à moitié vide ou à moitié plein divise l’humanité en deux groupes : les optimistes et les pessimistes. Mais, dit-on, il faut les renvoyer dos à dos. Le vrai sage constatera qu’un demi verre de vin c’est suffisant pour se désaltérer et trop peu pour courir un risque en soufflant dans le nez des gendarmes. Un demi verre, c’est le juste milieu c'est-à-dire : tout ce qu’il faut et rien en trop "...

Un ange passe en ce jour de mai 48 dans le tribunal correctionnel où se jugent les flagrants délits, pendant que l’inculpé, le célèbre peintre et littérateur Hubert de la Fouillouze, le père du Néo-concret, l’orgueil de la ville de Bouzin, avale un verre de limonade avant de reprendre son plaidoyer. Va-t-il bientôt déraper, comme l’espère le public ?

" Ce sage-là, ce modèle de mesure et d’équilibre, de toutes mes tripes Monsieur le juge je le conchie, pour absence de passion dans ses opinions ".

Emotion teintée de satisfaction dans l’assistance : il a dérapé ; la presse va s’en donner à cœur joie. Les journalistes prennent des notes fébriles à envoyer par télex ou à dicter au téléphone aux rédactions des quotidiens nationaux. Le juge Detouche, de son prénom Louis-Ferdinand, s’éveille brutalement. Comme chaque jour entre 14 et 16 heures, il était en phase de sieste digestive : l’œil ouvert et ne dormant que d’une oreille. " Encore une grossièreté comme celle-ci et je vous fais jeter sur la paille humide d’un cachot pour les vacances de Pâques " s’écrie le juge. " Vous pouvez continuer votre discours mais contrôlez vous. Vous auriez mieux fait de vous faire défendre par un avocat ".

" Si j’ai choisi d’assurer seul ma défense c’est qu’une authentique indignation parlera par ma bouche. Elle a tous les talents pour exprimer mes doléances : je suis la victime d’une société " du juste milieu ", comme elle aime qu’on l’appelle. Une société qui étrangle les " hors normes ", les " pas dans les clous " et autres incapables de " rentrer dans les critères ". Ma plaidoirie, dont le souffle est celui de la colère, montrera que l’accusation retenue contre moi ne résiste pas une seconde à l’examen. Ce n’est pas un délit que l’Histoire reconnaîtra dans mon acte de rébellion de mai 48, mais la première annonce de la grande révolution qui aura nécessairement lieu dans une vingtaine d’années contre la dictature des moutons de Panurge. La France, malgré certains frémissements ressentis à la Libération, est toujours à comparer à la Chine traditionnelle en pire : c’est l’empire du juste milieu. Le primat de la raison sur la passion, la dominance du système et de la machine sur l’homme…

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