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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 09:51
couic image

Couic

par Ysiad

 


Nous sommes en 1999, quelques mois avant ce que l’on avait coutume d’appeler le " bug de l’an 2000 ".

 

J’ai onze ans de moins qu’aujourd’hui, toutes mes dents, et seulement quelques cheveux blancs. Ma fille a trois ans, mon fils six. Ils vont à l’école élémentaire de la rue Vauvenargues, Paris 18ème, ils ont cours le samedi matin et tous les samedis, je tremble. Je vais les chercher à midi à l’école et pour cela, il me faut affronter les insultes d’une bande de jeunes qui a pris l’habitude de stagner dans le quartier et d’emmerder les passants. A l’époque, il y a des bancs devant l’immeuble entre trois platanes, qui sont occupés par les cloches du quartier, selon les saisons et les jours de la semaine. Les jeunes et eux ont établi un modus vivendi, personne ne se parle, les clodos cuvent sur les bancs, les jeunes discutent entre eux, surtout le vendredi soir où ça deale sec sous les fenêtres. En ouvrant la fenêtre, j’entends le prix des transactions, et j’ai la trouille. Aux beaux jours, les jeunes sont de plus en plus nombreux.

 

Printemps 99. Nous sommes samedi, et il est midi moins dix. Je sors de l’immeuble comme une fusée, sachant que le chef de bande, un grand type au faciès de Mike Tyson va me faire le geste de me couper la gorge. C’est un jeu réglé au millimètre, il sait que j’ai la trouille, et il s’amuse de ma peur. A peine suis-je dans la rue que le voilà qui s’avance vers moi, cherchant à me barrer le passage. Alors la poule, on va chercher les mômes ? J’ai horreur de me faire traiter de poule mais j’ai une trouille bleue de son mètre quatre-vingt-dix, donc je pique du nez sur mes chaussures et je marche sans répondre. Je dois avoir des oreilles toutes rouges car il continue à m’asticoter. Hé ! La poule ! Grouille-toi, tu vas être en retard ! Je voudrais bien lui casser la gueule mais quand on fait un mètre cinquante-sept et qu’on ne sait pas boxer, on remballe sa fierté et on reste à sa place.

 

La sonnerie a retenti, les mères se pressent aux portes qui s’ouvrent sur une armée de cartables. Un enfant à chaque main, je prends le chemin du retour, anticipant déjà le sourire plein de morgue de celui que j’ai surnommé Mike Tyson. Sur le chemin, Léo et Julie se montrent leurs cartes Pokemon – c’est la mode à l’époque – Pikachu se mêle à nos pas, et Bulbizar et Dracofeu et Sacdeneu et Grotadmorv et toutes les cartes rares.

 

A cinquante mètres de l’immeuble, j’aperçois Mike Tyson avec sa casquette à la retourne et ses grosses baskets qui lui font des pieds de cosmonaute. Mon cœur bat à cent à l’heure. Il se retourne et nous voit. Un drôle de sourire à la bouche, il s’avance vers Léo et quand il est tout près, il fait le geste de lui couper la gorge. Je ne sais plus pourquoi Julie m’échappe ; peut-être, sous le coup de la colère, ai-je relâché mon étreinte ; toujours est-il que la voilà qui se plante devant Mike Tyson, lève bien haut son minois et se passe l’index sur la gorge en regardant le malabar droit dans les yeux. Silence. Stupeur. Horreur. Un gros ange lourd passe au-dessus de nos têtes. Et Mike Tyson de rire. Le voilà qui se marre. J’attrape Julie par la main et nous nous engouffrons dans l’immeuble. Ne refais jamais ce geste, lui dis-je dans l’ascenseur. Elle me regarde d’un air de reproche. Il a fait " couic " à Léo alors je lui ai fait " couic ".

 

Le samedi suivant, Mike Tyson est là, avec ses potes qui glandent. Il ne me fait aucune remarque, aucun geste déplacé, il ne me traite pas de poule ; il me lance un petit sourire de connivence, comme pour me dire que j’ai une bath de môme.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

ysiad 16/03/2010 12:26


Si le courant a pu passer ensuite c'est grâce à Julie, c'est le principe du chef qui accepte tel et tel dans son camp après l'avoir mis à l'épreuve : Julie l'avait fait rigoler,
avait fait tomber les défenses donc on pouvait faire partie des gens qu'il tolérait, c'était ça. Et après ce geste héroïque envers lui, Léo a monté Julie en grade ; de lieutenant beignet
elle est passée capitaine jambon.


danielle 16/03/2010 09:43


Bravo, Ysiad! Il faut en effet chasser les idées préconçues, les peurs sans fondement, faire l'effort de connaître l'autre,  et tout le monde s'en portera beaucoup mieux!


ysiad 15/03/2010 20:46



Vous avez tapé dans le mille, Yvonne. Tant de barrières et tant d'a priori, tant d'idées préconçues. Quand vous avez un type en face de vous qui vous fait couic, vous avez la trouille. Et il
suffit d'un bout de chou pour que la situation se renverse complètement et remette en question tout ce que vous avez pu croire ou imaginer et crée même quelque chose au-delà des mots. Merci pour
votre commentaire.



Yvonne Oter 15/03/2010 20:33


Je précise tout de suite que je ne suis pas comptable, même si j'éprouve beaucoup d'affection pour les mathématiques.
Ce que je voudrais dire au sujet du récit d' Ysiad, c'est que je le trouve très positif. On se fait parfois un monde de vilains fantasmes au sujet d'un grand malabar impressionnant. Jusqu'au jour
où l'on s'aperçoit que le dit malabar a le sens de l'humour. Et toutes les peurs, toutes les angoisses, tous les à priori s'évanouissent comme par magie.
L'humour ouvre bien des portes, même celles du coeur. Alors, en vérité je vous le dis, malheur à ceux qui en sont dépourvus!


Lastrega 15/03/2010 16:53


Et moi itou ! C'est une erreur de dossier qui a fait que.... J'ai quand même obtenu quelques beaux titres dans ce domaine... à l'arraché. Normal, je suis maso. Mais franchement, qu'est-ce qui
faut être............. pour faire ce boulot. Surtout que dans le mot "comptable", la réponse y est, hein ?
Bon, on n'est pas fâchées hein ? Alors, on s'embrasse.... et à tout bientôt comme diraient les Helvètes.