Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 17:02

Je sais, il fait froid et humide et vous resteriez bien ici à siroter tranquillement votre café tout en devisant, seulement voilà : Yvonne Oter vient d’arriver et elle propose de vous emmener chiner…

 

Eli-Brown-image.jpg 

"Trois demoiselles pleines d’espoir" Elizabeth Brown

 

 

Le vent s’engouffre dans l’enfilade de la rue peu fréquentée à cette heure trop matinale. Il n’y a pas de soleil aujourd’hui, juste une pâle clarté humide qui fait luire les pavés.

La femme frissonne. Extérieurement, elle reste impassible. Elle frissonne à l’intérieur, sous la peau lisse de son décolleté. Un fin vêtement de voile arachnéen moule ses formes parfaites. Son bras souplement arrondi enserre une cruche. Sa tête, résolument tournée vers l’horizon à sa droite, se relève d’un air un peu arrogant. Ses cheveux relevés en chignon laissent échapper une mèche onduleuse qui vient se perdre au creux de son épaule gauche. La main s’appuie sans trembler sur une tête de lion à la crinière ébouriffée, tandis que sa hanche se décale et s’arrondit avec impudeur dans une pose alanguie. La femme ne bouge pas, la femme ne bronche pas sous les assauts du vent teigneux d’octobre, la femme reste impassible sous les regards étonnés des rares passants de ce petit matin frileux. La femme est de marbre.

L’homme sent la bière, la mauvaise bière, celle qui est bue sans soif, par habitude, celle qui ne réchauffe pas, celle qui en appelle d’autre qui sentira aussi mauvais. Sa provision de cannettes se masque discrètement derrière une collection de panneaux routiers, rouillés, déclassés. Il y puise régulièrement le courage dont il a besoin pour ne pas remballer sa camelote et rentrer se réchauffer chez lui. Il a de la marchandise à vendre, il a fait l’effort de l’amener jusqu’ici, autant tenir le coup et risquer de trouver un bon amateur, même si le temps maussade n’amène pas beaucoup de chalands. Il suffit d’un seul client, parfois, pour sauver une journée pourtant mal entamée.

Un marron vient s’écraser aux pieds de la femme avec un bruit mou. Elle ne l’a pas vu, puisqu’elle regarde imperturbablement vers la droite, elle l’a juste entendu. Elle a reconnu le " splotch " du marron car elle en a écouté tomber des milliers pendant toutes ces années qu’elle a passées sur le balcon de la gentilhommière. Des dizaines d’années ? Des centaines d’années ? Elle ne sait pas ; pour elle, le temps ne compte pas. Ce qu’elle sait, c’est que les marronniers du parc ont disparu l’un après l’autre. Des hommes sont venus, les ont coupés avec des engins bruyants, puis les ont débités en petits morceaux qu’on a fait brûler dans l’âtre de la maison. Et les marrons n’ont plus fait " splotch " en éclatant dans le jardin.

L’homme a froid. Il marche de long en large pour se réchauffer. Il va faire un brin de causette avec un autre brocanteur qui a pris la précaution d’amener un brasero. Il lui amène une cannette de bière pour sa peine et ils boivent à longues goulées en se donnant des nouvelles de la profession. Ils s’interrompent à peine si un badaud fait mine d’examiner la marchandise : les clients sérieux, ils les " sentent " tout de suite. Ceux-ci sont des rigolos qui s’arrêtent pour se donner l’impression de ne pas avoir perdu leur matinée. Il y en a des paquets comme ça toutes les semaines.

La femme regarde au loin, à sa droite. Dans son champ de vision, ses deux sœurs. Pareilles, toutes pareilles à elle. Si ce n’est que le lion de la plus proche n’a plus de visage. Depuis longtemps. Depuis qu’un galopin de la famille l’a pété lors d’un assaut d’escrime avec son maître d’armes. Le gamin était maladroit, le professeur peu attentif. La tête du lion a volé en éclats. La crinière est restée, n’entourant plus qu’une cicatrice de pierre. Son regard vogue au loin, seulement troublé lorsqu’une feuille nonchalante se laisse plaquer sur son œil par le vent malicieux.

Cette apparente indifférence lui épargne la vue des objets qu’elle côtoie dans sa déchéance. Les panneaux routiers, bien sûr, avec " 3,50 tonnes " inscrit en grand sur celle en façade. Mais aussi une marchandise beaucoup plus triviale qui aurait le pouvoir de faire rougir une vraie jeune fille. Un lavabo même pas décrassé, avec une croûte jaunâtre dans le fond. Une cuvette de douche où des coulures douteuses racontent un usage prolongé. Des mètres de câble électrique enroulés sommairement sur une vieille planchette de bois vermoulu. Un cuveau qui a dû servir au départ à stériliser des bocaux de pâtés ou de légumes, mais dont l’état actuel laisse supposer des usages moins avouables. Une canne blanche. Qu’est donc devenu l’aveugle qui en avait l’utilité ? On n’en sait rien : Il n’y a pas de curriculum vitae fourni avec les objets mis en vente. Une maison de poupées toute déglinguée. Une poupée, trop grande pour la maison, dont le bras cassé a été recollé sans beaucoup de soin. Des vêtements de femmes, froissés mais propres. Quelques livres dont l’humidité ambiante ramollit les pages et commence à les faire gondoler.

L’homme revient avec un client possible. Les chaussures bien cirées ne trompent pas : elles dénotent l’amateur sérieux. Mais avec qui il faudra longuement marchander. Il n’y a pas plus radin que les gens qui ont du pognon, c’est bien connu ! C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’ils en ont, du pognon !

La discussion s’engage. L’homme vend ses trois statues en lot, il n’y a pas à y revenir. C’est les trois ou rien du tout. L’acheteur chicane. Il ne va pas payer le même prix pour une cariatide " Ce n’est pas une cariatide ! Les cariatides, c’est à Athènes ! " dont le lion n’a plus de visage ! Les deux autres, ça va à peu près, mais pas la cassée ! L’homme n’en démord pas. C’est les trois ou rien. Il fera un rabais pour celle qui est abîmée, mais ce sera sa seule concession. Les négociations se poursuivent. Le ton s’échauffe. L’acheteur fait mine de s’en aller, dégoûté. Mais en jetant un regard un peu trop appuyé sur les trois sœurs. L’homme le rappelle, sentant le poisson presque ferré. Et ça repart dans des histoires de sous, sans fin, croirait-on. Puis les deux hommes finissent par se serrer la main, un gros paquet de billets passe de l’un à l’autre, on met au point les formalités de livraison, l’acheteur note l’adresse sur un petit bout de papier puis s’en va après d’ultimes recommandations. Il ne s’agirait pas d’abîmer les statues encore intactes, déjà qu’il ne sait pas ce qu’il va faire de celle au lion défiguré !

La femme a compris. Elle vient d’être vendue. Comme une esclave sur la place d’un marché byzantin. Elle a d’abord perdu sa place d’honneur à la gentilhommière, elle a été exposée au milieu d’objets triviaux, elle a été l’objet d’un marchandage éhonté. Mais elle garde sa dignité. Elle ne baisse pas la tête. Elle reste calme. Et puis, ses sœurs vont l’accompagner. Elles aussi, belles, fières et hautaines.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article

commentaires

ANNA 20/01/2010 06:23


Une histoire humaine (et minérale) pleine de charme, où les acteurs de pierre parlent en silence. Quelle justesse de ton ! Quelle sensibilité ! Félicitations à Yvonne OTER et à l'auteure de
l'image.


Lastrega 19/01/2010 14:00


Et j'oubliais de féliciter la photographe, Elisabeth Brown, qui a su si bien illustrer cette petite merveille de texte. Qu'elle me pardonne ! La photo est superbe... l'ocre de la
pierre est... lumineuse. Bravo Elisabeth et encore Bravo, Yvonne !


Jean-Pierre 19/01/2010 13:36


Voilà un texte très original qui attire l'attention, comme il a été pour l'acheteur à la vue de ces beautés malmenées par les ans.
Le parcours de ces statues, c'est peut-être aussi l'image de chacun, quand se déroule la pelote de la vie...
Félicitations, Yvonne, je ne vous savais pas une plume d'une telle qualité.Là, vous avez fait fort!


Lastrega 19/01/2010 13:14



Une nouvelle preuve du talent d'Yvonne qui, avec une grande finesse et beaucoup de sensibilité restitue l'atmosphère de la brocante avec justesse, mêlant admirablement rêve et réalité, poésie et
quotidien. Et ça me fait penser à la Venus d'Ille de Mérimée dont le message de l'auteur était basé sur le respect de l'amour et de la femme.



Sylvie 19/01/2010 10:37


C'est un beau texte à la fois teinté de tristesse et empreint de calme et de sérénité qui fait parler les pierres. Compliments !