Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 12:45

transit-28-image.jpg

 

 

L'horloge centrale s'était arrêtée.

Il pensa que ce n'était pas la peine de se lever. D'où qu'ils venaient les trains passaient toujours en retard. S'il en avait été autrement, il aurait bondi de son fauteuil et crié au miracle. Il se trouvait bien dans cette petite gare de triage. Il n'avait pas d'autres activités qu'aller et venir le long des rails, contrôler les aiguillages et, si nécessaire, brandir sa lanterne à huile rouge. Sitôt regagné la petite cahute qui lui servait d'office, il ne manquait pas de faire valser la mappemonde posée sur une petite table près de la fenêtre. Il aimait la regarder filer d'un pays à l'autre tandis que des dizaines d'images voletaient autour de lui. Aux ateliers on le disait vieillissant. En fait, le monde était devenu immobile et la plupart du temps il ne trouvait rien de plus prometteur que de dénouer les rubans du passé. Il se rendait bien compte que trop d'images grésillaient sur le feu du souvenir et qu'elles alourdissaient outrageusement ses paupières mais l'accumulation s'était faite sans qu'il n'y prenne garde. Pour un vivant comme lui ce n'était pas bon signe et il s'était promis qu'un jour il barbouillerait à la chaux vive les reflets trop pesants.

Comme tous les soirs, calé dans son fauteuil, il essayait de lutter contre le sommeil et les trous noirs qui s'en suivaient. Il pensait à la face décrépie de toutes ces belles qui autrefois, gainées de bas noirs, faisaient les Orientales. Il se souvenait de son cœur battant la chamade quand il entendait le hurlement d'une énorme Minière, ventre gonflé de charbon et bouche béante d'arrogance, surgissant d'entre les ronciers du maquis. Il revoyait, goguenard, les efforts des ingénieurs et contremaîtres pour mater les caprices de la Pacific quand elle devait traverser les marais de Louisiane. Il riait en lui-même à l'évocation d'une frétillante Danseuse pleine de vapeur fraîche, cherchant à garder la ligne dans une grosse tempête de sable.

L'image d'un vieil homme avançant à tâtons sur un quai désert lui traversa brusquement l'esprit. Il se leva et sortit pour voir. La gare était plongée dans le noir et il rentra. La mappemonde n'était plus qu'un globe sombre et lisse comme si les reliefs s'étaient laissés enfermer à l'intérieur. Il se laissa glisser dans le fauteuil sans y toucher. Sa mémoire commençait à mal tourner elle aussi. Présageant le pire, il pria pour qu'un peu de lumière revienne, juste quelques éclaboussures de ciel azuré, de quoi consoler ses petites pépites quand elles n'émettraient plus qu'une légère vibration, un bref chuchotement, une dernière pulsation.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit
commenter cet article

commentaires

ANNA 25/09/2010 08:30



C'est avec un vif plaisir que je retrouve la série Transit. Merci et bravo à Patrick L'ECOLIER pour les voyages fantastiques qui prennent toutes les voies possibles et dans lesquels il nous
embarque.



Nicole L. 24/09/2010 22:20



Le poème de cette jeune fille est remarquable avec tous ces petits instants de la vie de tous les jours saisis au milieu d'une foule. Elle a une grande sensibilité de poète.Je lui
souhaite de conjuguer ses études avec la poésie.Continuez, Noémie.



Jean-Pierre 24/09/2010 09:34



Bigre! tu as fait fort encore une fois avec cette suite surprenante, Suzanne.C'est de la belle ouvrage! J'ai trouvé aussi que ton commentaire à l'endroit de Patrick et Noémie dégageait beaucoup
de poésie. Il semblerait que quelques jurés ont remarqué cette évolution, car à la lecture de quelques palmarès, j'ai pu remarquer qu'au concours de Biscarrosse, le jury t'a attribué un
Premier Prix en poésie. Je te félicite! Et pour ne pas être en reste, au concours de Rambouillet, un deuxième prix t'a été aussi attribué. Ce dernier concours est assez difficile. Pour
y avoir participé, moi aussi, j'ai fait chou blanc. Heureusement, l'année dernière, j'ai obtenu un troisième prix in extremis.Bravo pour cette performance (je parle de la tienne). Ces débuts
sont prometteurs. Comme avec les nouvelles, je sens que tu vas nous surprendre au fil des mois. Si tu participes à d'autres concours, sois gentille dans un commentaire sur Calipso de nous en
faire part, afin que je prenne mes dispositions. Cela m'ennuierait de ne ramasser que les miettes...Bravo aussi à Patrick pour cette première partie de nouvelle.Calipso a repris son souffle, nous
n'allons pas nous ennuyer.


 



Annick Demouzon 23/09/2010 19:55



Ambiance... On y est , on voyage, on est dans l'entre deux, cet ailleurs du temps qui n'appartient à nulle part.



Patrick 23/09/2010 18:06



Merci Noémie et bienvenue au café. Je vous souhaite d'agréables visites et de belles rencontres.