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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 08:37

transit-26-image.jpg


Il était monté au dernier moment.

Le train était bondé. Des gens du soir qui rentraient chez eux. Le choc s’était propagé en deux ou trois secondes sur toute la rame. Un bruit sourd. Sinistre. Menaçant. Et puis le saisissement. Des regards apeurés qui se perdaient par les fenêtres. Des lèvres qui cherchaient à réprimer un cri, un spasme, un rictus. L’alarme s’était mise à hurler au moment où les nœuds commençaient à manger les ventres. Aussitôt ou presque, il avait vu les corps glisser vers les sorties d’urgence. Des jambes qui n’écoutaient plus que le danger. Le train stoppé, on avait annoncé un incident voyageur en tête de train. On s’excusait. On informait sur les procédures, les exigences, les responsabilités. Les nécessités techniques. Il y aurait du retard. La foule soupirait. Le poids s’allégeait. Les langues se déliaient. Les téléphones s’activaient. Jusqu’au dernier wagon on pensait au film qui passerait en boucle sur les écrans, peut-être jusqu’à la reprise du travail, au petit jour.

Il s’était recroquevillé sur son siège, silencieux face à une femme en robe rouge, légère et frémissante. Elle pressait un crucifix sur sa poitrine et lui rendait son silence avec un petit sourire béat. Ses yeux fourmillaient d’étoiles et toutes les joies de la vie semblaient courir dans ses pupilles. La collision n’avait pas eu de prise sur elle. Il la regardait et tremblait d’horreur et de dégoût. Depuis la veille, le ciel avait perdu toutes ses couleurs et l’air s’était brutalement froissé. Comme chaque jour, à l’heure exacte, sa fiancée était en tête de train à l’attendre. C’était toujours une attente heureuse qui la portait jusqu’aux larmes.

Au dernier moment il y avait eu cette étreinte dans la cabine avec une fille des rails.

Il était descendu de la motrice à reculons. Sur le quai ils s’étaient dévisagés avec beaucoup de douleur et d’inquiétude sans pouvoir se prendre dans les bras. Puis les mots étaient venus. Des mots souillés par l’effroi. Elle avait dit qu’elle se jetterait. Elle avait dit que ça ferait mal. Du haut de sa cabine, il la prendrait en pleine figure. Elle avait dit que la plaie mûrirait dans son cœur aussi longtemps que dureraient les jours et les nuits. Elle avait dit qu’elle mettrait sa robe rouge pour la circonstance. La rouge qu’il aimait tant.

Au dernier moment, il avait demandé à être relevé de son service.

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Published by Calipso - dans Transit
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commentaires

chantal blanc 20/04/2010 10:58



Très fort ce texte, haut en couleurs et en sons!



Lastrega 05/03/2010 16:15


Ah ! quand même !
Faut écouter et... fermer les yeux et... imaginer.
Du rêve ! Rien que du rêve !


Patrick 05/03/2010 16:10


Merci pour le Gainbourg Lastrega. Quant à la Bardot, dommage qu'elle ait si mal tourné...


Yvonne Oter 05/03/2010 15:44


Y dit, Johny "Je veux la foule en délire". A nous deux, ça ne fait qu'une petite foule, mais quel délire...!


Lastrega 05/03/2010 15:18


Bon, ben, cachez votre joie tous les deux ! Ah ! je vous jure... on veut faire plaisir et voilà le résultat !