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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 13:29

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Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

 

Le 19ème Trou

par Jordy Grosborne 

 

"Les animaux ne sont pas sauvages, ils sont seulement libres. Nous aussi l’étions à votre arrivée. Vous nous avez traités de sauvages, vous nous avez appelés barbares… Mais nous étions seulement libres" Leon Shenandoah

 

- Soixante Florins, laissai-je échapper entre mes dents serrées. Chaque jour, juché sur mon perchoir d'acier, je contemplais Manhattan et répétais cette obscénité. Soixante Florins de perles, quincailleries, verroteries… Pacotilles !

Les artères qui parcouraient cet épiderme d'asphalte s'étendaient à mes pieds. Cette peau grise, nauséabonde et stérile, avait irrémédiablement sclérosé nos territoires, étouffant nos vies. J'observais la multitude de petites poussières pressées se rendre au travail : s'enrichir d'argent pour mieux s'appauvrir d'humanité.

Tout gamin, Grand-père m'emmenait dans les coins reculés de la réserve, là où l'humus odorant remplace la boue de nos chemins. Sous la lumière tamisée par les branches, il y avait une fourmilière que l'enfance me rendait gigantesque. J'ai appris le monde en l'observant, compris les notions d'individu, de collectivité, de travail… Chaque jour les mêmes gestes inlassablement répétés, les mêmes besoins comblés, les mêmes chemins empruntés…

- Regarde, Grande Cime, regarde bien, disait mon Grand-Père les yeux pétillant de malice. La société de nos voisins blancs est pareille à cette fourmilière.

Grande Cime, c'était mon nom indien, car j'aimais monter tout en haut des arbres. Là où les branches ne voilent plus la grandeur du ciel. Et j'y restais des heures, non pour dominer le monde, mais simplement mieux le connaître.

- Mais… Ces fourmis ne ressemblent pas à l'homme. Elles ne pensent pas ? Avais-je demandé.

- Ne te laisse pas abuser par les apparences, m'a-t-il alors confié. Vois comme elles s'agitent. Vois ces vies de stress, d'accumulation de biens servant à quelques-unes au détriment des autres, où il n'y a pas de temps… Juste des horaires.

Je me souviens avoir alors écarquillé grand les yeux pour y englober toute la fourmilière. A cet instant seulement, j'ai compris les sages paroles de Grand-père. Nous rions encore en sortant de la forêt, car nous, nous pouvions prendre le temps d'observer sans pour autant mourir de faim, et même… Nous étions heureux.

Mais aujourd'hui, je sais que Grand-père se trompait. Ce ne sont pas des fourmis qui s'agitent sous moi, suivant chaque jour les mêmes chemins invisibles. Elles, elles n'ont que des gestes désintéressés au profit de la fourmilière toute entière. Ces poussières ne pensent et n'aspirent qu'à être des poussières plus grandes que les autres. Pas très étonnant qu'elles soient presque toutes devenues des moutons…

Mais qu'est ce que vous voulez à la fin ? Pensai-je en regardant le soleil levant transpercé par la pointe de l'Empire State Building. Manger sur la tête du Grand-Esprit ? A vouloir dominer le monde, la tête dans les étoiles, il s'en trouve toujours un qui vous coupe l'herbe sous le pied.

Grand-père répétait sans cesse "Même la cime du plus grand des arbres n'oublie pas que ce sont les racines qui le font vivre".

Je tapai violemment sur l'acier, sans espérer en récupérer un jour l'écho.

- Que marmonnes-tu encore l'Indien ? grommela le gars de la poutrelle du dessous.

J'inclinai la tête sur le côté. Je voyais juste le casque orange flottant dans le vide. J'ôtai le mien et me passai lentement la main sur le visage. Les premières gouttes de sueur perlaient ! Dans deux heures ce sera la fournaise et je dégoulinerai. En dessous, ils vont croire qu'il pleut. Je dirai que je dansais…

- Tu sais, criai-je au casque orange, je suis citoyen américain, comme toi, le Mexicain ! Mais si tu tiens à me "désintégrer", appelle moi l'Iroquois ! Ou mieux, le Mohawk !

Il ne répondit pas tout de suite, laissant passer une violente bourrasque qui fit chanter la charpente métallique et pleurer les câbles.

- Un indien est un indien, non ? Finit-il par dire.

- Ben voyons ! Comme un bon Indien est un Indien mort ! Répliquai-je amèrement.

Il posa sa masse, visiblement irrité, et leva la tête à s'en briser les cervicales pour me voir.

- Ne dis pas de conneries ! Ton peuple n'a pas le monopole de la souffrance…

Il laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :

- …Un jour, je te raconterai l'histoire des Mendez !

Je levai les mains pour calmer le jeu, mais il était lancé.

- Je vous ai toujours respecté, toi et ton peuple, continua-t-il en baissant le ton. Tu sais très bien ce que j'ai voulu dire. Vous avez une culture, un mode de vie…

Je le coupai d'un geste.

- Alors selon toi, les miens vivaient dans des tipis et chassaient le bison sur les grandes plaines ?

Un hélico nous survola. Mendez l'observa se poser sur un Building sans dire un mot.

- C'est toujours ainsi qu'on vous a dépeint ! Lâcha-t-il enfin en haussant les épaules.

- Erreur ! Ça c'étaient les Sioux ! Entre autres…Nous, nous vivions dans des cabanes proches des forêts et cultivions la terre. Nos vêtements, notre langue, nos coutumes nous sont propres.

Enrique Mendez n'était pas un mauvais bougre. C'était même quelqu'un de bien. Comment lui en vouloir de ces amalgames dont il a été abreuvé. Ça me rappelait un livre dévoré au sommet de mon arbre étant gosse. Les Souvenirs d'un chef sioux, d'Ours Debout. Dans les années trente, il s'étonnait qu'aucun film, aucune pièce de théâtre traitant des indiens ne soit réaliste. On lui a juste répondu que le public n'y voyait aucune différence, alors pourquoi se tracasser. Aujourd'hui encore, nos "voisins" prennent plus de soin à décrire les dinosaures !

- Tu as raison, soupirai-je, mon peuple n'a pas le monopole de la souffrance, mais au moins les Mexicains ont-ils toujours été considérés comme des êtres humains à part entière, avec des droits, aussi infimes soient-ils. Pas comme des animaux traqués, affamés et massacrés en toute impunité !

Il fit un grand geste du bras en signe d'excuse, reprit sa masse et le martèlement sur les rivets résonna plus violemment encore. Je souris en le voyant vérifier frénétiquement les sangles de sécurité. Que pouvait-on ressentir quand on était sujet au vertige ? En bas, les poussières disparaissaient peu à peu sous une masse grisâtre de gaz carbonique concentré.

On continua le travail sans mot dire pendant une petite demi-heure avant que je n'interpelle Enrique. Je dû hurler à plusieurs reprises pour couvrir le tumulte.

- ENRIQUEEE !!! Gueulai-je finalement.

Il chercha d'où venait le murmure, la masse en suspend dans l'air moite et releva la tête.

- Sais-tu pourquoi on appelle ça Manhattan ? Braillai-je en englobant la grisaille du bras.

La masse toujours en l'air il haussa les épaules.

- Toutes les terres que tu vois à perte de vue appartenaient à la tribu des Indiens Manhatten. Ils ont tout vendu aux hollandais pour soixante Florin de verroteries ! Au début, ils étaient simplement des voisins… Maintenant, ils sont propriétaires et nous cantonnent dans des chambres de bonne.

Il pivota la tête sur 180° pour contempler la ville.

- C'est certain, lâcha-t-il enfin pensif, ils se sont bien fait avoir tes ancêtres !

On s'est tous fait avoir, pensai-je. Les méchants indiens et les bons cow-boys, les méchants Viêt-Cong et les bons GI's… Et aujourd'hui les méchants Irakiens… Faudra-t-il toujours fabriquer des méchants pour que les Américains se sentent gentils ? Créer le diable pour croire en dieu ?

à suivre…

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Lza 17/03/2011 15:22



Il me semble bien que les Mexicains, autrement dit"chicanos", ont des origines extrêmement mélangées: Espagnoles, africaines, et Indiennes. Ils sont aussi mal vus que les Indiens autochtones, je
crois.