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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 13:49

Terre-brulee-04.jpg

Dernier épisode de la nouvelle de Patrick Denys

 

Seul avec ma plaie, ils m’ont débarqué dans ce désert " ( Sophocle – Philoctète)

 

 

Lettre de Pierre Lévêque à sa femme

Cette lettre, trouvée dans la chambre de Pierre Lévêque, était sous enveloppe cachetée portant la mention : " pour Sandra "

 

Comme je t’ai aimée, ma Kallista. Te souviens-tu que je t’appelais " ma Kallista " ? Parce que tu as toujours été ma plus belle. Mais nous avons été assez fous pour nous séparer ; nous étions un peu saltimbanques, tous les deux, peut-être avons-nous joué trop serré sur le fil… Près de toi, j’avais appris toutes sortes de jongleries. J’aimais ça, les jeux de balle. Tous les jeux d’adresse ou de maladresse. Parfois jusqu’au vertige. Il y eut nos premières fois et nous avons joué d’insouciance. Notre rencontre était singulière, une sorte d’avance prise sur l’éternité. Notre balle, c’était du cristal, et nous n’en n’avions qu’une. On ne joue pas avec l’éternité ! Les routines du temps m’ont fait découvrir des jongleries plus ordinaires. Je ne me suis jamais pris pour un héros, surtout ne crois pas ça, ma Kallista, mais j’avoue avoir pris goût aux jeux de pouvoir et de conquête. C’était l’époque de mes départs au petit matin, des aéroports, des longues semaines loin de toi. Je faisais carrière et j’étais fier de mes exploits. Cela n’étant encore que de la jonglerie, mais de la petite jonglerie de second ordre et je sais maintenant que je me faisais illusion, ces jeux brillants n’étant que chimères, une certaine idée de la réussite, les jeux absurdes du guerrier sur le champ de bataille, si comparables aux exploits pathétiques du hamster dans sa cage. Jeux d’adresse sans grands risques, les balles retombant pour rebondir plus loin, des objets ordinaires, somme toute. Un contrat perdu, une mauvaise affaire, qu’importait, il suffisait de reprendre la jonglerie avec d’autres balles. Le cristal, lui, ne tombe qu’une fois. Et c’est fini.

Tu m’as quitté, ou je t’ai quittée, je ne sais plus très bien. Parce que nous n’en pouvions plus de nos éloignements. Et j’ai repris mes jeux de hamster. Dans ma cage. Jusqu’à l’épuisement. Je ne réussirai jamais à te dire toutes ces choses qui me viennent à la pensée de toi. C’est trop immense et nous sommes trop petits pour les saisir. De la poussière d’étoiles peut-être, qui resterait à toujours dans le grand univers. J’aimerais bien cette éternité là.

Tu as su que j’avais été hospitalisé. Ils ont parlé de " burn out ". La roue devait tourner trop vite dans ma cage et j’ai fini par m’entraver. Il paraît que ça a fait du bruit chez PEPLOS. Ça les a inquiétés parce que je n’étais pas le seul à perdre les pédales. Ils ont enquêté auprès du personnel ; ils ont pu identifier ainsi une trentaine de salariés plus " fragiles " que les autres, et cela les a rassurés. Il paraît que la fragilité est une maladie assez fréquente aujourd’hui, qu’on peut prévenir, à condition de s’y prendre à temps. Dans tous les bureaux, ils ont affiché le numéro d’appel de la Médecine du travail. Quel grand progrès !

Pendant ma convalescence, mon ami Michel est venu me voir. Il voulait me convaincre de revenir. Pour un contrat difficile. On avait besoin de moi et on me promettait une nouvelle promotion. J’ai d’abord refusé. Je préférais mon trou. Ils sont revenus à la charge et j’ai cédé.

Je vais te faire beaucoup de peine, ma Kallista .Qu’importe les péripéties de cette histoire, on te les racontera peut-être un jour. Sache seulement que ton héros a voulu jouer les braves. Une fois de plus. De la grande jonglerie, tu sais. Comme autrefois. Un beau numéro, une de ces réussites comme on les aime, chez PEPLOS !.

Et puis la chose est arrivée. Une chose qui n’aurait jamais du arriver, parce que des choses comme ça, ma Kallista, ça ne devrait pas exister... Ca s’est passé hier, à Lyon, à l’hôtel Saint Paul : Toute l’entreprise réunie pour la convention annuelle. Des discours et du champagne, … Avant le déjeuner, notre Directeur Général a annoncé les bons résultats de notre équipe en Région Paca. Il a fait allusion au contrat que je venais de négocier. Mais il n’a pas cité mon nom. Avant de passer à table, il a annoncé la création d’un nouveau poste important et à cette occasion, la promotion d’une de nos consultantes, Jocelyne Bordier. J’ai vu des collègues se retourner dans la salle, et me chercher du regard. Je ne savais pas que la honte pouvait faire tant de mal.

Je m’en vais, ma Kallista. Ne sois pas triste et surtout n’oublie pas : la poussière d’étoiles !

 

 

Note de service du 20 mars 2O10

PEPLOS Direction des ressources humaines

A l’attention du personnel.

 

Nous avons eu la grande tristesse d’apprendre la disparition de Pierre LEVEQUE dans les conditions tragiques que nous savons.

Un service religieux sera célébré à l’Eglise de la Trinité le jeudi 22 mars à 15h.

Les personnes souhaitant assister à cette cérémonie pourront poser une demi journée de RTT.

Une collecte est organisée pour l’achat d’une gerbe. L’assistante du Département Grands Comptes tient une enveloppe à la disposition des personnes désirant participer.

 

                                                                                          Patrick DENYS Avril 2010

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

danielle 10/05/2010 17:51



J'ai lu, moi aussi, avec effroi, ce texte en quatre parties. Il faut espérer que le climat n'est pas aussi pourri dans toutes les entreprises. La fonction publique n'est, hélas, pas
épargnée. J'y ai vu faire, de façon moins cruelle, la chasse aux "bras cassés", dénigrer les "bonnes femmes", toujours à faire des bébés, refuser de laisser des personnels récupérer leurs
heures supplémentaires (non rétribuées), sous prétexte que ceux qui en faisaient avaient dû se tourner les pouces touts la journée !



ysiad 08/05/2010 18:36



J'ai lu avec effroi les quatre volets de cette nouvelle sur le monde du travail, et je dois dire que ce récit correspond en tous points à la réalité. L'hypocrisie des relations humaines est très
bien rendue, ainsi que l'isolement du salarié pris dans une spirale sans issue.



Yvonne Oter 06/05/2010 21:00



Le récit de cette longue descente aux enfers m'a profondément touchée. Profondément, car au plus profond de l'âme, elle a remué des peurs et des angoisses que j'ai connues au cours de
ma carrière professionnelle. Le harcèlement moral était bien présent mais moins franc, plus sournois, car en ce temps-là, on était plus hypocrite qu'à l'heure actuelle.


L'image que donne Patrick Denys du hamster qui tourne inlassablement dans sa cage résume parfaitement le sentiment éprouvé par un travailleur qui sent qu'il "tourne" en rond, mais en même temps,
reste incapable de sortir du système.


Merci donc d'avoir réussi à mettre des mots sur une situation pénible que pas mal d'entre nous ont dû rencontrer un jour ou l'autre. Et bravo pour ces mots!



marques gilbert 06/05/2010 18:59



J'ai lu avec beaucoup d'attention cette longue nouvelle en 4 épisodes et, comment dire, elle retranscrit de façon fort édifiante le malaise dans la plupart des entreprises d'aujourd'hui qui ont
pour seule devise la rentabilité tout en oubliant totalement que derrière la réussite potentielle, il y a des hommes et des femmes. Actuellement, toutes ces personnes créatrices de richesses sont
complètement zappées, prises pour des pions interchangeables. On occulte de plus en plus l'histoire d'une entreprise qui a été construite par des humains et non par des robots
et des ordinateurs, rôles que l'on tente de leur faire endosser aux forceps. Pour le moment, ça fonctionne au point que certains se prennent pour irremplaçables.  S'ils savaient...


Et pourtant, la légende perdure encore, parfois. Ainsi, je suis à la retraite mais ça n'empêche pas certains de mes jeunes collègues en activité de m'appeler encore à la rescousse sur certains
dossiers. Je ne me fais aucune illusion même s'ils déguisent leurs demandes sous prétexte d'avoir de mes nouvelles. Jusqu'au patron qui m'a fait savoir si je ne voudrais pas parfois venir faire
quelques heures pour... Pour quoi ? Pour voir de nouveau l'ambiance décrite dans ce texte et que j'ai été bien aise de quitter voilà quelques années ?  Cette ambiance que j'ai combattue
comme délégué syndical. Non merci !


N'empêche, cette nouvelle devrait être remise à tout nouveau postulant dans une entreprise. Il saurait ainsi à quoi s'attendre.


 


GM