Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 17:36

Terre-brulee-03.jpg

Troisième épisode de la nouvelle de Patrick Denys

Seul avec ma plaie, ils m’ont débarqué dans ce désert " ( Sophocle – Philoctète)

 

Visite de Michel Verdier à Pierre Lévêque.

Michel Verdier a rédigé ces notes personnelles quelques jours après sa visite à Pierre Lévêque. Elles n’ont pas été communiquées à la commission d’enquête.

 

Je garderai cela pour moi. L’inimaginable. L’insoutenable. Mon arrivée un peu avant treize heures. Le deux pièces donnant sur cour au premier étage d’un immeuble vétuste, près de St. Lazare. Pierre Lévêque. Son nom indiqué sur la boîte débordante de courrier non relevé. L’interminable attente sur le palier et la porte qui s’ouvre. Avant la vision des choses, avant même les premier mots, la puanteur. Pas cette odeur de vieillesse qui traîne parfois dans le couloir des hospices, le remugle de choux et de biscuits abandonnés au fond des armoires, non, plutôt l’odeur sale, écœurante d’un corps qui s’est oublié ; la puanteur de l’air.

- Bonjour, Michel.

Il a parlé le premier et j’ai d’abord vu la veste du pyjama à rayures, mon regard stupidement arrêté par une miette de pain accrochée à la boutonnière, une miette retenue par un fil invisible, comme l’insecte pris au piège de la toile, le tremblement de cette chose ; et sa fragilité !

- Bonjour, Pierre. Comment vas-tu ?

Le visage est pâle et très amaigri. Pas rasé. Abandonné, semble t-il, au désordre des cheveux et du regard. Peut-être y a-t-il de la fièvre dans ces yeux.

Un tas de linge dans le couloir. Derrière la porte entrouverte de la chambre, un lit défait.

- Qu’est-ce qui t’amène, tu passais dans le quartier ?

Je l’ai suivi dans la cuisine.

- Comme tu vois, je passais par là et …

Je ne me rappelle plus l’enchaînement des banalités échangées. Suffoqué par la puanteur, l’écœurante puanteur de cet abandon des choses. La vaisselle sale empilée sur l’évier et sur la table, à côté des boîtes de conserves entrouvertes, certaines à peine entamées et déjà moisies.

- Il n’y a plus de place pour s’asseoir et je n’ai rien à t’offrir. Mais ça me fait plaisir de te voir.

- Tu vis seul ?

- Ça ne se devine pas ? Tu vois une femme dans cette tanière ? La mienne m’a quitté ; ou c’est moi qui l’ai quittée, je ne sais plus très bien. Il y a deux ans.

- Pierre, il faut que tu reviennes. On a besoin de toi à la boîte. Le nouveau projet CASTEMA …

- C’est donc ça ? Je croyais que tu venais par amitié. Te fatigue pas, Michel. Ils m’ont fait quitter le navire, c’est pas toi qui vas m’y faire remonter.

Que s’était-il donc passé ? Je ne reconnaissais plus le compagnon solide des premiers temps. Il disait que je ne pouvais pas comprendre ; il disait que je n’avais pas l’expérience de l’effondrement, je crois qu’il a dit " déréliction ", ça commence par une grande fatigue, tu ne la sens pas venir, mais tu t’épuises ; au début, c’est la fatigue du corps toute simple après l’injonction. : Où vous croyez-vous, vomissaient ces prétendants d’une autre planète, il y a dans votre équipe une bande de tire au cul ; ils ignorent qu’il est normal, dans notre métier, de travailler pendant le week-end. La tension, Lévêque, il faut maintenir la tension ; une réunion ne commence jamais avant dix-neuf heures, voyons, auriez-vous perdu le sens de l’Entreprise ? c’est là qu’on se retrouve entre initiés, des gens élégants, l’élégance du geste, Lévêque, on y boit du champagne avant d’analyser nos chiffres, le plus tard possible, puisque le temps ne compte pas, quand on compte, on n’aime plus, les épouses étant veuves avant l’heure et les maîtresses délaissées, mais l’entreprise n’est-elle pas la plus belle maîtresse, tout le monde le sait, eux en tout cas le savaient bien, ces quadras entreprenants dressés à devenir des " killers " alors qu’ils étaient encore dans l’œuf, tous fiers d’être les produits très jeunes de la prestigieuse E.S.S.P * . Il disait encore qu’il y avait cru quand il s’était embarqué : Un vrai petit soldat ! Ils ont flairé l’héroïsme et ils en ont profité. La productivité avant tout et les objectifs ! On se fout de vos clients, Pierre Lévêque, et cessez de nous emmerder avec votre humanisme à la con. Une marge à deux chiffres, voilà ce qu’on vous demande. Ces imbéciles ont cru pouvoir gagner plus en allant gratter dans notre gamelle. Finie l’autonomie, finis les agendas personnels et l’intelligence dans le travail, une tache, ce n’est que de la matière, ça se découpe. Par fragmentation. Te rappelles-tu, Michel, l’apparition des messages lapidaires sur nos murs ? : "  Ne vous séparez jamais de votre mobile !  l’urgence n’attend jamais ". " Contrôlez vos déplacements aux toilettes … ils sont improductifs ! "

Rien encore, que tout cela, disait-il, il y eut d’autres épuisements, d’autres destructions. Comme celle de l’amour-propre… L’écroulement des croyances. Tu découvres que plus rien ne t’appartient, pas même l’illusion de tes réussites personnelles. La sincérité de tes engagements, le simple respect d’autrui dans les rapports élémentaires, la cordialité au jour le jour, balayé tout ça ! Pendant des années, tu t’es dépensé sans compter, tu penses avoir été généreux et tu te retrouves seul derrière l’écran de ton P.C : Un flot ininterrompu de réclamations, de remontrances, de tableaux inutiles et de rappels à l’ordre. Répondre, toujours répondre, et sur le champ pour que jamais ne se ferme la boucle ; dans le couloir parfois, un hurlement, le déchaînement soudain de la haine, pour la sauvegarde ultime d’un bout de territoire, pour une miette de fierté, encore le jeu du harcèlement et l’écoute silencieuse ; derrière les portes les clans vont s’organiser pour ou contre le persécuteur, pour ou contre la victime du jour, connais-tu le piège du fourmillon, Michel, cette saloperie de larve qui t’attend au fond de son trou ? Tu aurais du comprendre que tout cela n’était que châteaux de sable mais tu es combatif et tu t’accroches. Malgré tes efforts, le sol se dérobe, encore et encore pendant ta grimpette. Jusqu’à l’avalanche finale. Tu n’as plus le choix. Tu te laisses tomber au fond du trou. Pour te faire bouffer. Et tu te retrouves sur une île déserte. Cela non plus, je ne pouvais pas le comprendre, disait-il. Une terre brûlée, Michel ! Il t’a fallu toute une vie pour construire ta maison et baliser tes repères. Soudain, plus rien. Tu ne te reconnais plus toi-même, des étrangers ont fait le siège de ta maison et t’ont mis dehors… Ce n’est pas faute d’avoir bataillé, disait-il encore. Le contrat " CASTEMA ", tu te rappelles ?

- Tout le monde a dit que tu avais été formidable, sur ce coup-là.

- Six mois à l’arraché, qui m’ont aidé à oublier un peu le reste. Au moment de la signature, on m’a enlevé le bébé pour le confier à qui tu sais. Jocelyne Bordier avait des attaches à Grenoble, m’a-t-on dit. Soyez beau joueur, Monsieur Lévêque. J’ai découvert que les attaches en question étaient très particulières. Le Directeur Régional était un ami personnel de Girard et Jocelyne Bordier était la maîtresse de l’ami en question. Ca méritait bien un passe-droit, le Sofitel toutes les semaines, au mépris des règles du jeu et mon humiliation pendant que le coast killer venait gratter quelques euros sur mes notes de frais.

A l’hôpital, ils m’ont parlé de " burn out ". C’est quelque chose comme " péter les plombs ". Fini pour moi, Michel. Maintenant, je veux qu’on me foute la paix, quitte à rester sur mon île.

 

* E.S.S.P : Ecole Supérieure des Stratégies Pro-actives (Cette institution Pro-actives n’est qu’une fiction)

                                                                                             à suivre

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article

commentaires

M agali 06/05/2010 08:42



Ce type en pyjama à rayures, amaigri, dépossédé de tout, brisé, qui vit dans la puanteur, ça me rappelle quelque chose.



Pluto DINGO 05/05/2010 17:55



Bonne soirée !