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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 19:13

Terre brulée 01 

La souffrance au travail fait régulièrement la une de l’actualité sociétale avec en point de mire le harcèlement moral et sa conclusion morbide avec le suicide. Dans une nouvelle inspirée par la tragédie de Sophocle, Philoctète, Patrick Denys retrace le parcours de douleur d’un cadre d’entreprise, héros d’une modernité conquérante où l’injustice, la solitude, l’humiliation, la déchéance sont toujours et encore à l’œuvre…

 

Seul avec ma plaie, ils m’ont débarqué dans ce désert " ( Sophocle – Philoctète)

 

Interview de Pascal GRANGIER , D.R.H de PEPLOS par le chargé de mission de la Commission d’Enquête

 

- Ça a commencé comment ?

- Difficile à dire. Pierre Lévêque n’était pas bavard, vous savez. Les premiers incidents doivent remonter à deux ou trois ans ; ses collègues vous en diront peut-être plus. Moi, je n’ai été témoin que de la fin de l’histoire.

- Alors, parlez moi de la fin de l’histoire.

- Un vendredi, en fin de journée, Hervé Girard m’a demandé de passer à son bureau.

- Hervé Girard ?

- Le Directeur général. Il coiffe notre activité commerciale sur l’ensemble du territoire.

- Et vous vendez quoi, au juste ?

- Du textile industriel. Des sous-vêtements pour la Grande Distribution.

- Et vous, vous êtes le DRH ?

- En effet, je suis chargé de la gestion des Ressources humaines. Ça vous fait sourire ?

- Le mot " ressources ".

- Ce soir là, Hervé Girard m’a demandé d’intervenir auprès de Pierre Lévêque. Je ne connaissais pas le dossier, je venais tout juste de prendre mes fonctions. Pierre Lévêque, était en arrêt maladie depuis plus d’un an. Un type plutôt performant, m’a dit Hervé Girard, mais une grande gueule, ce sont ses propres mots.

Ça avait commencé par des broutilles, un litige sur des notes de frais, je crois. Pierre Lévêque en aurait fait tout un pataquès. Après ça, il y avait eu l’histoire CASTEMA. Un gros enjeu commercial et six mois de bagarre. D’après Girard, on n’aurait jamais eu le contrat sans Pierre Lévêque ; c’est là qu’il m’a avoué s’être laissé embarquer dans une embrouille. L’acheteur est basé sur la plate-forme de Grenoble et Jocelyne Bordier, une de nos négociatrices " grands comptes " qui a des attaches dans le coin, avait demandé qu’on lui confie le dossier. Hervé Girard aurait cédé sans trop réfléchir.

- Ça n’était pas couper l’herbe sous les pieds de Pierre Lévêque ?

- Vous savez, dans une entreprise, il y a peu de place pour les états d’âme. Jocelyne Bordier est une battante qui a beaucoup d’ascendant auprès de nos clients. En l’occurrence, c’était une opportunité. Pour répondre à votre question, disons que Lévêque a mal pris les choses. Dans le mois qui a suivi, il est tombé malade, autre façon de dire qu’il s’est pris un congé maladie. Vous savez, les gens sont devenus susceptibles, aujourd’hui. Pour un oui ou pour un non, ils vous font le tintouin. Il faut reconnaître que Lévêque a fait fort. On a parlé d’hospitalisation, de dépression… très à la mode la dépression. Jusqu’à la médecine du travail qui s’en est mêlée, enfin, le grand jeu !

- Girard souhaitait donc que vous interveniez auprès de Lévêque. Que vous a-t-il demandé, au juste ?

- De tout faire pour le récupérer. Pour la bonne et simple raison qu’on en avait besoin. Officiellement, son congé maladie arrivait à terme, mais on ne se faisait guère d’illusion. A coup sûr, l’autre allait jouer les prolongations et ça tombait mal. De nouveaux référencements étaient en vue chez CASTEMA et, de toute évidence, Pierre Lévêque était le maillon nécessaire, l’homme providentiel. Hervé Girard m’a donc demandé de le convaincre, faites le mousser, m’a-t-il dit, au besoin faites lui miroiter une promotion, on doit créer un nouveau poste à responsabilité en région Paca. Dites lui qu’on pense à lui.

Je connaissais ce projet et j’ai demandé si l’on envisageait sérieusement de le confier à Lévêque. Bien sûr que non, m’a-t-il répondu et il m’a conseillé de garder pour moi mes scrupules.

- Et alors, Pierre Lévêque ?

- Nous avions rendez-vous deux ou trois jours avant sa reprise officielle de fonctions ; j’avais pris le prétexte de quelques formalités administratives nécessaires à la mise à jour de son dossier. Contre toute attente, j’ai découvert un homme calme et détaché. Quand j’ai abordé le projet CASTEMA, il a eu un drôle de sourire, qui m’a mis mal à l’aise. J’ai cru le moment venu de lui faire passer le message de notre Direction. Sa première prestation chez le client avait été brillante, tout le monde s’en félicitait ; de nouvelles négociations étaient envisagées, non seulement prometteuses mais vitales pour notre stratégie. On comptait sur lui pour ce chantier où il serait incontestablement le meilleur. Il ne disait rien, paraissant étranger à l’entreprise et à notre entretien, à se demander s’il prêtait une quelconque attention à ce que je lui disais. Quand j’ai évoqué sa promotion et l’évolution à venir de son poste, il s’est levé. " Arrêtez ça ", m’a-t-il dit. Et il est sorti de mon bureau sans se retourner. Le lendemain, nous avons reçu l’avis de prolongation de son arrêt de travail.

                                                                                               Patrick Denys      (à suivre…)

 

Comme le propose Magali Duru voilà le lien direct de la chanson de John Lennon :

                                                         Working Class Hero

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

BLANC Chantal 06/05/2010 00:14



prenant???J'attends la suite...



M agali 03/05/2010 20:40



Brr.. suspens haletant, avec un working class hero de cette trempe.


Pour la musique, je suggère:


http://www.youtube.com/watch?v=njG7p6CSbCU