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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 14:13

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Entre va-et-vient d'un rivage à l'autre, votre barman préféré en oublierait presque de saluer les visiteurs de l'été et de leur servir le café. Je profite donc d'un transit à Grenoble pour programmer pour les semaines à venir un méli-mélo de petits noirs à déguster sur le zinc...  

 

Au cœur des choses

par Suzanne Alvarez 

 

   

Après " La Peste " et " L’Etranger ", j’ai dévoré vers 14/15 ans la pièce de théâtre " Les Justes " de Camus et dans laquelle le flic explique : " Je me suis fait policier pour pénétrer au cœur des choses ". Cette réflexion m’a si bien frappé, qu’elle a contribué, en grande partie, à mon orientation professionnelle ultérieure. Je suis donc entré dans la Police. Parmi les (si je dis quelques, vous allez me trouver inconsistant, si je dis nombreuses, vous allez me trouver vaniteux) compétences professionnelles que l’on voulait bien me reconnaître, figurait la manière d’accoucher les malfaiteurs, délinquants ou criminels. Aucun mérite en cela. J’ai toujours eu un faible pour les joutes oratoires et, l’expérience aidant, j’étais devenu assez bon dans le dialogue aboutissant à enfermer l’interlocuteur dans ses contradictions, pour, finalement, obtenir ses aveux. En flic digne de ce nom, je lâchais rarement mon os avant de l’avoir entièrement rongé.

 

J’étais de permanence de nuit…

Vers vingt-deux heures trente environ, le PC me signalait un meurtre dans le quartier de la Roquette : un homme, père de deux adolescents, venait de poignarder sa femme et avait pris la fuite.

Je fonçai immédiatement sur place : un appartement en étage, dans un petit immeuble sans prétention, serré entre deux constructions hideuses. Des curieux encombraient la cage d’escaliers. Je fus contraint de disperser le groupe, et leur ordonnai de rentrer chez eux.

A mon arrivée, outre les deux malheureux gamins -une fille de quinze ans pratiquement au bord de l’hystérie et un garçon de quatorze-, je trouvai dans l’appartement une équipe de pompiers, une autre du SAMU, et une voisine.

Au milieu de la salle de séjour n’excédant pas la vingtaine de mètres carrés, le cadavre d’une femme assez corpulente gisait, allongé sur le dos. Elle était vêtue d’une chemise de nuit. Un oreiller était glissé sous sa tête. Une table de repassage était dépliée entre elle et la baie vitrée.

Tandis que j’observais la victime, je constatai comme tout le monde, que du sang, qui devait provenir de dessous son corps, commençait à se répandre et à s’écouler lentement, mais progressivement, notamment au niveau de la poitrine.

Sur la table se trouvaient encore quatre couverts et les reliefs du repas du soir. Je commençai par chasser le chat qui lapait le sang dans l’indifférence générale, et que l’inspecteur Plavis qui m’accompagnait enferma sur le balcon. Je bloquai l’équipe de pompiers qui s’apprêtait à quitter les lieux, et je demandai au médecin du SAMU de me seconder dans l’examen du cadavre. A ma demande, il le retourna sur le côté. Et là, je découvris, planté entre les deux omoplates, un couteau " Opinel " dont le manche était rabattu contre le dos. Je constatai alors que la lame était si profondément enfoncée, que la virole avait pénétré en partie dans la chair.

Les premières explications recueillies verbalement par l’ensemble des gens présents, confirmèrent l’hypothèse que je commençais à entrevoir.

Après le repas du soir, la victime avait commencé du repassage, tout en reprochant à son mari son intempérance habituelle. Placée face à la baie vitrée, elle lui tournait le dos. Les deux enfants étaient dans leur chambre respective, lorsque, après des éclats de voix, ils entendirent un bruit de chute. Sortant simultanément, ils s’étaient alors pratiquement heurtés à leur père, qui, affolé et décomposé, les avait repoussés et leur avait dit en bredouillant : " J’ai fait une connerie ". Puis il a ouvert la porte et il a eu cette fuite précipitée pour se cacher, aller n’importe où, disparaître…

Dans les escaliers, il a croisé la voisine du dessous en répétant : " J’ai fait une connerie ", puis il a continué sa course désespérée. Cette voisine, une infirmière, qui avait entendu crier les deux enfants, était sortie de chez elle. A peine remise de son émotion, et n’écoutant que son courage, elle s’était précipitée chez eux, un étage plus haut. Lorsqu’elle a vu leur mère à terre, elle a pensé à une syncope et a réclamé un oreiller pour lui surélever la tête. Puis, s’étant assurée que le cœur de la malheureuse battait encore, elle leur a demandé d’appeler les pompiers.

Voyant que le pouls faiblissait, elle a commencé un énergique massage cardiaque, jusqu’à l’arrivée des pompiers, qui parvinrent rapidement sur les lieux. Sans perdre un instant, ceux-ci prirent le relais avec la vigueur qui les caractérise. Malgré tous leurs efforts, et bien que, par la suite, relayés par le SAMU, ils n’ont pu empêcher le décès de la victime. Comme je les interrogeais, à propos de la tache de sang qui s’élargissait de plus en plus, ils me signalèrent qu’elle n’était pas visible avant mon arrivée. En effet, il n’y avait aucune trace suspecte lors de l’intervention de l’infirmière, puis des pompiers et du SAMU. Ce qui expliquerait la façon dont ils avaient procédé pour tenter de réanimer la victime. Le meurtrier qui s’était réfugié au poste de garde de l’hôpital Croix Saint-Simon tout proche se rendit de lui-même, et je pus prendre immédiatement ses aveux.

Je fis, comme à mon habitude, preuve de diplomatie : je le mis en confiance et je réussis à trouver les arguments convaincants pour l’amener à des aveux ou plutôt à une confession, véritable soulagement pour ce quinquagénaire, visiblement au bout du rouleau. Et comme je lui demandais pourquoi il avait commis ce geste irréparable, il m’expliqua qu’il avait cédé à un mouvement d’humeur parce que sa femme passait son temps à le mépriser. Alors il buvait parce que tout ça le dégoûtait.

Mais il m’a fallu dans la même nuit, entendre l’infirmière, les pompiers et l’équipe du SAMU, tous bien ennuyés d’avoir commis cette navrante boulette. Car tout ce beau monde ignorait l’existence du couteau.

Et l’on ne saura jamais avec quelle violence, le mari a poignardé sa femme : peut-être aurait–elle pu être sauvée sans tous ces massages cardiaques … fatals. Qui sait ?

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Gérald 27/08/2010 11:10



D'être à couteaux tirés entre conjoints, peut amener à une situation peu banale...Ce texte est original. Félicitations, commissaire Alvarez


 



claude 02/08/2010 10:10



Pas de doute que le comissaire lettré va réussir à faire parler ce pauvre diable, auteur d'un crime hélas banal.



Yvonne Oter 01/08/2010 17:43



Quand Cap'taine Suzanne se lance dans le genre policier, pas question de lésiner sur la quantité d'hémoglobine! Elle ne disperse pas quelques petites gouttes parcimonieuses mais étale
généreusement une large flaque de sang. Bien, ça! Un meurtre doit être sanglant, à mon avis du moins...


Bravo, ma Niçoise : tu arrives encore à me surprendre en abordant un thème nouveau...