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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 13:55

Salut artiste image

C’est à une pittoresque ballade dans le métro parisien que nous convie aujourd’hui Jean-Pierre Michel. Et comme il y est question de musique voici pour l’accompagner :

 " Le poinçonneur des Lilas "

 

 

 Dans les petits matins mouillés par l’haleine de brume, où venaient mourir les dernières ombres de la nuit sur les façades d’ocre jaune délavée par les ans, se profilaient les ombres furtives, sortant des gigantesques tours. Elles longeaient les barres d’immeubles sur les chemins de bitume menant à la gare pour former une longue file de silhouettes silencieuses aux visages blêmes, courbées sous le poids des jours.

Sur le quai de la gare, s’affichait une gaîté un peu forcée pour donner l’illusion d’heureuses retrouvailles à la vue de compagnons de trajet.

A l’approche du train dont on voyait au loin surgir la masse sombre, les conversations s’arrêtaient, dans l’attente fébrile de s’y engouffrer en jouant des coudes pour avoir une place assise.

Sitôt celui-ci à quai, faisant abstraction de civilités sous des dehors affables, se préparait l’assaut qui vous prend, vous soulève et vous porte aux instants d’un voyage sans rêve.

Déjà, l’élan du sourire avait perdu son entrain !

Hissé dans le wagon sous la poussée brutale, c’est à qui, parmi les sièges tagués, trouverait le premier une place libre, afin d’y finir sa nuit jusqu’à l’ultime escale.

Heureux, étaient ceux qui avaient le plaisir de poser leur séant sur un siège souillé de graffitis ou lacéré au couteau par d’obscurs vandales.

Les autres devaient faire bonne figure en se disant que ce qui n’avait pas été aujourd’hui, sera demain

C’est ainsi que le train démarrait sur cette sereine philosophie de ceux qui n’avaient pas eu d’autre choix que de rester debout.

Chaque matin, lorsque que le train s’était délesté en cours de route d’une partie de sa cargaison humaine, pour être remplacée par une autre, on voyait monter un homme bien vêtu, portant les cheveux longs et la barbe. Ce christ endimanché faisait toujours grande impression, car il s’annonçait à la ronde par un - Laisser passer l’artiste – d’un ton enjoué.

Et pour donner du crédit à ces bonnes paroles, il brandissait un étui à violon qu’il mettait bien en évidence au dessus de sa tête en s’engageant dans le wagon Il était accueilli par un chaleureux - Salut l’artiste – sur le même ton que le sien à son arrivée.

Il en était ainsi chaque jour quand il montait dans la rame et quand il en partait pour un éventuel récital, du moins, chacun le croyait-il.

Dans la masse compacte des voyageurs se dessinait toujours un petit espace, ici et là, pour goûter sa présence où fleurait bon un parfum de bohème.

Mis en place, il se montrait peu disert. Sans doute pour garder quelque mystère sur sa personne. Cela renforçait les égards que l’on avait pour lui.

Il semblait même que quelques dames lui faisaient les yeux doux, tant il était bien de sa personne.

Il répondait par un sourire bienveillant à leur endroit.

Il était un bouquet de soleil dans cette grisaille quotidienne, l’image d’un rêve cher à chacun.

Et puis un jour, ce fut la fausse note qui marqua la fin de cette admiration sans borne à son égard.

C’était l’été. La chaleur était accablante et pesait sur l’humeur des voyageurs. Ils leur tardaient de sortir de cet antre étouffant pour fuir cette atmosphère irrespirable

A la station " Châtelet ", quand les portes s’ouvrirent, ce fut la ruée d’une marée humaine aux corps entremêlés qui jaillit de la rame en poussant des cris de bêtes sauvages Devant cette furie, Il n’était pas conseillé à ce moment là de se trouver sur son passage. Certains tombèrent à terre en proférant des injures envers ceux qui les avaient poussés sans ménagement.

Notre artiste n’était pas à la fête. Désarçonné il se vit propulser telle une fusée hors de la rame. Son seul souci dans la mêlée confuse était de garder son précieux chargement près de lui.

Malheureusement, mal lui en prit, il agrippa le bras d’un voyageur, dont la masse musculaire aurait du le dissuader de faire cette bévue dans cette situation scabreuse, et l’entraîna dans sa chute.

La boîte à violon lui échappa des mains pour tomber sur le sol. Son compagnon de chute, se relevant, hors de lui, envoya un coup de pied rageur sur le flanc de l’instrument, l’envoyant dinguer sur l’angle d’un mur pour laisser entendre comme un bruit d’os brisés.

Grande fut la stupeur de ceux qui se remettaient péniblement de cette sortie mouvementée. L’étui, en trois morceaux, gisait sur le quai, sans violon à l’intérieur. Mais, s’y trouvait une gamelle dont le couvercle malmené par le choc, laissait déverser sur le sol une coulée de flageolets agrémentés de pommes de terre baignant dans leur sauce. Quelques rondelles de saucisson s’échappant d’un emballage fait à la va vite, roulèrent sur le quai du métro pour épouser les semelles des passants pressés. Pour ne pas être en reste, une bouteille de vin brisée répandait son contenu sur les aliments, dégageant ainsi une forte odeur de vinasse, qui à cette heure matinale, était du plus mauvais effet pour les estomacs n’ayant ingurgité qu’une tasse de café sous les volutes de fumée de la cigarette.

Un morceau de pain, ayant fugué, lui aussi, s’était pris entre les pieds d’un voyageur, qui, du bout de sa chaussure, l’envoya se faire pendre ailleurs. Il atterrit en déséquilibre sur un rail puis chut près de canettes vides, que d’incorrigibles soiffards avaient jetées sur la voie.

Grande était la désillusion de certains, d’avoir été abusés de si longues années, par celui qui voulait se faire prendre pour ce qu’il n’était pas.

Notre musicien de pacotille, paralysé par cet incident imprévu, n’en baillait pas une, rouge comme une tomate en pleine canicule. Sous les quolibets, fusant de toutes parts, Il prit les jambes à son cou sans demander son reste. Loin de l’appellation habituelle, il n’entendit dans sa fuite que - Salut connard –

Depuis ce jour peu mémorable pour lui, on ne l’a jamais revu !

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

claude 13/06/2010 08:00



J'ai suivi le conseil de Lastrega et volé jusqu'aux coins les plus reculés de Normandie où le cidre rend les p'tits vieux des hommes verts. C'est délicieux, agréablement servi par le maitre queux
Jean Pierre. Encore....



Lastrega 12/06/2010 14:22



Claude ! Claude Romashov ! C'est bien toi l'auteure de "L'oiseau migrateur", le si beau texte que tu nous avais donné à lire. Mais comment ça, tu aurais donc
manqué toutes les histoires de notre ami Jean-Pierre, le poète ? Ah ! comme ça me rend triste ! Alors, s'il te plaît, toi qui adores la truculence (et c'est toi qui le dis)... cours, mais cours-y vite... dans la rubrique "Retraite
dorée", lire Pied de Biche, et, s'il te plaît, dis-nous ce que tu en penses... après, tu pourras passer quelques vacances à la ferme en écoutant Brassens, dans la série "Transhumance"...
ensuite, ensuite... je t'indiquerai le reste du chemin..., là où il fait bon rire.



claude 12/06/2010 01:55



C'est la première fois que je lis un texte de vous Jean Pierre et je ne le regrette pas. J'ai adoré la truculence et l'atmosphère qui se dégage de votre texte. Quant à la peinture des
lève-tôt qui se pressent dans des wagons inconfortables, et celle de cet artiste illusoire, elle sont criantes de justesse.



ANNA 11/06/2010 06:38



Merci Jean Pierre pour votre petit compliment qui me va droit au coeur. Ceci dit moi aussi j'aime bien la façon dont vous percevez les gens et les choses. A bientôt j'espère pour de nouvelles
histoires.



Arsène 10/06/2010 10:18



Le soldat Ryan est sans doute resté avec la 7ème compagnie...Bravo, Jean-Piere, je me suis régalé.Ce n'est pas un cas à part, cet"artiste", j'en vois plein au boulot !On arrive à les
plaindre de prendre toujours sur eux pour abuser les gens.