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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 08:00

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Comment bien foirer sa matinée

Ysiad

 

 

Ce matin, nous reprenons notre bâton de pèlerin le cœur vaillant et nous lançons d’un pas gaillard à l’ascension d’une nouvelle foirade, qui consiste aujourd’hui à donner au lecteur les clés nécessaires pour enfin parvenir à bien foirer sa matinée, ce qui n’est pas si simple si l’on tient compte du fait qu’il y a matinée, et matinée.

 

 

Pour commencer, il vous faut une matinée de temps libre. C’est très important pour bien foirer. Capital, même. Sans cette matinée de temps libre, vous ne foirerez pas comme vous le souhaitez. La notion de temps libre est un élément indispensable pour bien réussir sa foirade. Une matinée de boulot foirée, ça n’a aucun intérêt. Franchement, c’est très banal, ça arrive tous les jours. Au vu de la tête qu’arborent les patrons, en général dès qu’on les voit, la matinée se foire d’elle-même. Elle s’auto foire pour ainsi dire, elle se consume, s’effondre et se dissout dans un néant sans retour et sans même que vous ayez eu le temps de vous donner du mal pour obtenir ce résultat.

 

Ce qu’il vous faut, pour bien foirer avec la joie au cœur, c’est une matinée en roue libre, qui sent le printemps par exemple, avec le soleil qui réchauffe l’atmosphère et entre par la fenêtre, les pigeons qui picorent sur le toit, le chat qui les guette et vous, bien sûr, qui avez prévu d’écrire un truc immense et grandiose, et qui vous penchez par-dessus la balustrade pour jeter du pain et vous mettre en train n’est ce pas, et surtout attirer les gros ramiers vers le chat qui est un peu lourd pour pouvoir les attraper, et qui a tendance à se méfier du toit en pente sur lequel il dérape, le pauvre petit. La vie est injuste mais il ne faut pas se décourager et continuer à lancer du pain à grandes volées généreuses en imitant le roucoulement du pigeon pour exciter un peu la ventouse de fourrure à filer sur la corniche et choper les emplumés, allez, du nerf, rouuuurouuuu…. rouuuurouuuu… Là, c’est bien, les pigeons rappliquent, petits, petits, petits, par ici la bonne sousoupe, le chat les guette, moustaches en avant, la chasse est engagée. Vous lancez si bien le pain que toute la baguette y passe, flûte, va falloir descendre en acheter une autre, c’est malin, votre fille rapplique pour le déjeuner, faudrait y penser. Qu’est ce qu’elle va manger ? Ça, c’est une vraie question, sans oublier son pendant : c’est quand qu’on mange ?

 

Dans l’objectif de la nourrir, vous sortez deux tranches de cabillaud du congélateur que vous posez sur une assiette, mettez deux pommes de terre à cuire au fond d’une casserole, crac, le tour est joué, vous pouvez regagner vos pénates. Derrière la fenêtre, la situation est stationnaire. Le chat guette toujours les pigeons qui ont ameuté les copains, il y a un merle, deux tourterelles, des tas de moineaux, tout le monde picore sous les yeux du félin, vous pouvez commencer à écrire.

 

Vous sortez une belle feuille blanche, décapuchonnez le stylo, grattez d’un poignet déterminé la première phrase… que vous n’arrivez pas à terminer, il n’y a plus d’encre. Il est inconcevable de continuer à l’écran. Le premier jet se fait à la main, toujours. Impossible de déroger à cette règle du premier élan à l’encre. Où en trouver à cette heure matinale ? La papeterie ouvre à 10 heures, le magasin Virgin une demi-heure avant et vous ne pouvez pas attendre ; tant pis, exceptionnellement, vous enrichirez les grands groupes. A neuf heures trente, vous constatez qu’il y a un mouvement de grève devant les portes du Virgin et cela vous laisse le temps nécessaire pour racheter à la boulangerie le pain que vous avez bêtement dilapidé sur le toit, (dans l’espoir insensé que le gros fourré chope enfin un volatile), et ensuite attendre avec votre baguette sous le bras devant la porte de la papeterie. Quand sonnent dix heures, elle s’ouvre, vous êtes la première à être servie. Désolée, Madame, nous sommes en rupture de cartouches de ce modèle, vous annonce-t-on avec un grand sourire. Allez, souriez aussi, que diable, this is a foirade. Le Virgin est toujours fermé quand vous repassez devant ses portes, retour au bercail.

 

Sur le toit, à première vue, la situation n’a pas véritablement évolué. A seconde vue, si. Totalement. Le ballon de fourrure est maintenant cerné par une nuée d’oiseaux qui portent contre le zinc de si violents et si terrifiants coups de bec qu’il ne bouge pas d’une moustache. Pour un peu, vous pourriez presque croire que se joue sous vos yeux un remake de Birds d’Hitchcock, et cette idée est si effrayante que vous enjambez la balustrade pour chasser ces imbéciles de volatiles qui terrorisent le pauvre animal. Allez, zou, mauvais oiseaux, sale engeance fienteuse, du balai ! A l’instant de passer par-dessus la balustrade, vous manquez glisser sur une déjection et vous rattrapez in extremis à la rampe que vous enjambez en même temps que le matou, trêve d’initiative, il est grand temps de s’y mettre, place à l’écran.

 

Qui est si blanc que les choses ne se passent pas du tout comme vous l’aviez prévu. Les phrases ne vous plaisent pas, elles sont mortes, privées de cette encre qui leur insuffle une vie propre, les mots s’alignent bêtement comme des soldats disciplinés, si bien que l’inspiration se tarit au bout du deuxième paragraphe. Flûte. Ça ne va pas du tout. Et le chat gratte à la fenêtre. Il veut ressortir. Vous allez lui ouvrir. Allons bon, il ne veut pas sauter par-dessus la balustrade. Vous l’incitez un peu, finalement il se décide, c’est bien mon petit, va chasser le gibier, le temps de faire une virée éclair à la cuisine. Y a justement Je pars qui passe à la radio, Va, Le vol de nuit s’en va, Destination Bahia, Buenos Aires ou Cuba, et sur la voix de Nicolas Peyrac, vous plantez un couteau dans la chair des pommes de terre. Elles ne sont pas encore cuites, vous pouvez continuer à écrire. Portée par l’élan de la chanson, vous retournez vous asseoir mais le chat vous a aperçue qui rappliquiez, et c’est à l’instant où vous jetez férocement vos doigts sur le clavier qu’il pousse un miaulement déchirant derrière le carreau. Miaooouuu ! Miaooouuu ! Ouvre-moi, j’ai froid, mauvaise mère ! semble-t-il vous dire en dardant sur vous deux gros yeux jaunes pleins de reproche. Bon, bon, bon. On s’énerve pas, tutto molto bene. Le temps de lui ouvrir et de revenir à la table de travail : frrrrtttt ! L’inspiration s’est envolée ! Impossible de retrouver l’idée première du petit matin, celle d’avant la panne d’encre. Et il vous semble entendre un bruit qui ressemble au bouillonnement de l’eau sur le feu. Aucun doute, ça glougloute à fond dans la pièce à côté. Vite, rush à la cuisine. Vous avez mis le bouton sur 12, pour que ça cuise vite et bien, et ça a cuit si vite et si bien que l’eau s’est répandue partout sur la gazinière et que les pommes de terre se sont complètement émiettées.

 

Ben maintenant, y a plus qu’à réparer les dégâts. Vous sortez un torchon, épongez, égouttez les patates, les laissez refroidir à côté du poisson qui décongèle, avec tout ça, il est bientôt onze heures. Vous n’avez rien fichu, faut mettre les bouchées doubles. Un petit café et zou, faut foncer à fond les ballons ensuite, pensez-vous en engageant le filtre dans la cafetière. En attendant que le café soit fait, vous sortez une tasse, poussez le bouton de la radio qui passe Angie, et voilà que la belle voix chaude de Mick Jagger emplit la pièce, et soudain vos jeunes années emplissent les lieux, occultant complètement les crachotements de la cafetière et la fumée qu’elle lâche à grands jets de vapeur. C’est seulement à la fin de la chanson que vous revenez à vous pour constater que ce putain de filtre s’est replié et que le récipient s’est rempli d’un jus de chaussette imbuvable. Ras-le-bol ! Pas de café, plus rien ! Et toi, le chat insupportable et trop gâté, tu restes là, au piquet, dans la cuisine. Fini, les caprices ! Plus de blague !

Y en a un peu marre des conneries tout de même. Faut travailler. Allez.

Vos doigts cavalent sur les touches en espérant retrouver l’inspiration qui s’est barrée du côté de Bahia, de Buenos Aires ou de Cuba. Vous relisez et non, franchement, c’est nul ! A midi, on sonne à la porte. Votre fille a grand faim après ses quatre heures de cours au lycée. Et le couvert n’est pas mis. Et la purée n’est pas prête. Et vous avez oublié le pain à la papeterie. Et bim, en plein dans le capuchon ! C’est foiré !

 

… Mais si par miracle, une fois dans la cuisine, vous constatez que le félin vous regarde d’un petit œil fin et qu’il se lèche les babines après avoir boulotté les deux tranches de cabillaud pour se venger d’avoir été ignoblement relégué dans la cuisine, alors seulement, vous pourrez considérer que la petite matinée d’écriture est bien foirée.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
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commentaires

Castor tillon 01/07/2012 23:55


Je suis jaloux, j'ai jamais foiré des belles matinées comme ça. Faut dire que je suis aussi feignant pour écrire que pour éplucher des patates, alors...


Le chat triche : il a peu foiré.

ysiad 03/06/2012 09:50


Et que fait Titi chouchou le jour de la fête des mères ? Ses griffes à 6h02 autour du lit en position opossum avant une danse du lait très appuyée ce matin. Merci, Titi Chouchou !

Julie 02/06/2012 16:24


Ça sent le vécu toute cette histoire... Mais de mon côté, j'approuve totalement la vengeance de Patou qui s'est fait rembarrer comme un malpropre alors que tu t'adressais à un animal royal digne
de respect... C'est mon titi-chouchou capricieux ça!

ysiad 30/05/2012 19:17


Merci mon cher Jean pour ton appréciation; quant à Patrick, je ne sais pas comment il trouve exactement l'illustration qu'il faut mais c'est ça qui se passe autour de Patou, avec un merle moqueur
qui rappelle celui du poème de Jean, merle picore en mon jardin..., et que ce chat n'a aucune chance d'attraper.

jean 30/05/2012 17:38


Mis à part ce chat qui préfère le poisson congelé au pâté d'alouette, cette matinée n'est pas si foirée que cela, Ysiad. Tous ces oiseaux qui picorent sous tes fenêtres sous la moustache
de Patou impassible, c'est un pur bonheur !