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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:51

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Le vieux Max ne savait pas quoi mettre. Debout en silence, il inspectait sa penderie de long en large. La question le taraudait depuis qu'il en avait terminé avec sa toilette. Il n'avait pas plus envie de plaire que de faire mauvaise impression, seulement, il n'imaginait pas pouvoir rester nu. Bien sûr, il était chez lui, la porte fermée à double tour. Les fenêtres de la chambre et du salon donnaient sur une campagne déserte. Depuis le départ en vacances des plus proches voisins, il n'avait vu personne aux alentours et il n'attendait aucune visite. D'ailleurs, cela faisait belle lurette qu'il n'avait pas reçu. La dernière fois, c'était pour une partie d'échecs avec José, l'espagnol, pendant les abricots. Drôle de bonhomme le José. Cela le contrariait de penser à lui. Un sacré bon joueur, peut-être un peu bravache dans les combinaisons cheval fou mais capable d’offrir la gorge de sa reine pour pétrifier le roi adverse. Tu vas voir, avait-il persifflé ce jour-là en prenant place devant l’échiquier, tu vas voir comment nous autres, on prend le taureau ! Il avait l'œil brillant et l'haleine chargée des jours de boissons. Dès l'ouverture, il avait perdu le contrôle du centre, puis, de fourchettes en enfilades, sa défense avait viré au fiasco. La partie avait duré moins d'une heure. Pauvre José ! Le mat l'avait complètement retourné. Il était reparti sans même le saluer. Au village, on l'avait vu prier devant un calvaire, puis il avait pris le sentier épineux qui descend à la rivière. Des gamins avaient trouvé une casquette sur un rocher, à une centaine de pas du trou. Comme elle ne ressemblait pas aux coiffes du voisinage, ils l’avaient apportée au campement des saisonniers. Personne n’en avait voulu. Là-bas, la méfiance était de mise, on faisait mine de ne pas se connaître et chacun vaquait à ses affaires sans échanger plus que le nécessaire. Au village, ceux qui l'avaient croisé pour avoir fréquenté les mêmes cafés, se taisaient. On ne l’avait jamais revu, le José. Et personne n’avait pris la peine de faire un signalement.  

Il ne se souvenait pas de ce que José portait ce jour-là. Si seulement il pouvait se rappeler, cela l’aiderait à choisir, à le réconforter peut-être. C'était un dimanche, mais le bougre n’en avait cure du jour du seigneur, les costumes de corbeaux lui donnaient la chair de poule et il trouvait que le vin de messe avait un goût de pierre à fusil. Comme tous les matins, il avait certainement dû jeter un œil vers le ciel avant d'enfiler une quantité plus ou moins importante d'affaires disparates achetées au hasard des vide-greniers. La plupart des saisonniers étaient des gens de peu, vêtus comme l’as de pique, mais José avec ses chemises élimées, ses pantalons râpés jusqu’à la corde et ses godillots en fin de course, les surpassait à tout point de vue. Il se rendait bien compte qu’on le considérait comme le roi des trous du cul mais peu lui importait car au fond il se trouvait plutôt bonne allure.

Un jour pourtant, au bar-tabac,  il avait apostrophé un gars du village connu pour sa morgue ; après s’être grossièrement essuyé les mains sur les manches de son veston et pris un air fâché, il lui avait tendu un miroir et asséné « T’as vu bonhomme ? Regarde bien ! Tu ne perds rien pour attendre ! ». Le gars n’avait pas demandé son reste et José, troublé par son audace, s’était payé une cuite mémorable.  

Depuis que sa décision était prise, Max avait l’impression de sentir la présence de José et cela l’empêchait de penser à ce qu’il devait faire. Il restait planté devant la penderie. D’illustres parties d’échec lui revenaient en mémoire. Sa gorge se serrait.

Il s’en était voulu d’avoir ricané après le mat. D’habitude, une fois le coup de grâce porté, ils trinquaient en se moquant gentiment des vagabondages de leurs reines respectives et en général ça se terminait par un gros roupillon sur le canapé. Pourquoi diable n’avait-il pas roqué plus tôt ? Pourquoi s’était-il enfermé dans une sicilienne si mal engagée ? Une fois le fou sacrifié, il privait la dame de la grande diagonale et entérinait de fait la fin de son monarque. Un suicide ! Max revivait la partie du côté de José. Un putain de suicide ! Il l’avait laissé partir se saouler seul quelque part dans la nature, persuadé qu’il le reverrait la semaine suivante, la mine conquérante avec un de ces fameux : tu vas voir ce que je vais te mettre, le vieux !

Il avait laissé le temps s’écouler. Le souvenir de José s'était effacé petit à petit. Jusqu’à ce jour d’hiver où las de jouer en solitaire, il avait décidé de coucher son roi à jamais.   

 

 

Brève 6 janvier 2014

Il était dans son lit, en pyjama, il n'y avait pas de désordre, la maison était fermée de l'intérieur. Rien ne laisse penser à un acte criminel, a déclaré la police, en soulignant que personne ne s'est jamais inquiété de son absence.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Brèves revisitées
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commentaires

le Belge 12/05/2014 11:11


Chaque partie perdue me laissait assommé, exténué, avec des envies de suicide. Détruit avant que d'être fort d'un constat: on peut donner le meilleur de soi-même, ne rien lâcher et
perdre tout de même. Tout perdre. J'ai fini, moi aussi, par coucher mon roi: c'était lui ou moi!

Emma 10/05/2014 13:43


Un texte qui commence en fantaisie gouailleuse et se termine en émotion. Bravo.


 

Lza 10/05/2014 10:12


Faire le vide autour de soi...Quelle tentation! Au début, c'est jouissif, mais par la suite, on regrette.

danielle 10/05/2014 09:24


Beaucoup d'émotion dans ce texte, dans les mots et encore plus dans tout ce qu'il suggère ou sous-entend.