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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 16:02
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Illustration Marie Bouchet

 

Vous le savez : " Si proche, si lointain " le livre est sorti de l’imprimerie le 21 décembre et un bon nombre d’entre vous ont profité des promotions de fin d’année en le commandant avec les frais de port offerts par l’association. Dorénavant, il vous faudra mettre la main à la poche et ajouter une contribution de 1€ de frais pour recevoir ce précieux livre.

Ces dernières semaines vous avez pu humer ici même le parfum du concours Calipso 2009 avec au menu quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection. Nous continuons quelques jours encore cette mise en bouche avant de vous annoncer le thème de l’édition 2010.

 

 

Retour

par  Marie Bouchet

 

Matin du 11 novembre 1918, ça s’est fait tout à coup. Je me souviens, il y avait la rumeur depuis quelques jours, c’était au bord de toutes les lèvres mais personnes n’osait y croire. Ceux qui attendaient encore quelqu’un souriaient à demi-lèvres, frémissaient, étaient à l’affût du moindre mot d’espoir. Et puis il y’avait les autres, ceux qui n’attendaient plus, ceux pour qui ça n’avait plus tant d’importance. Au final, c’est arrivé de la même manière pour tout le monde, ceux qui pleuraient de joie et ceux qui n’avaient plus de larmes. La fin de la guerre. Ca a résonné dans toute la ville, une folle clameur de douleur et de joie, les cloches, les cris, les chants, les pleurs. Pour moi ça n’avait pas tellement de sens. Il y a eu les exclamations dehors, " La Guerre est finie ! La Guerre est finie ! ", alors on est sorti avec Maman et Louise pour constater la liesse de la ville, et puis il y a eu les mots de Maman, les seuls qui ont vraiment compté ce jour-là : " Papa va revenir. ".

La terre est rouge d’une autre nuit dévastée.
Je ne suis qu’un corps parmi des milliers
Mais ils sont allongés tandis qu’encore je veille
Et que sifflent les balles, stridentes à mes oreilles

15 Novembre 1918. Papa est revenu, mais il ne parle plus. Il ne nous a pas embrassés quand il est arrivé. Même pas Maman, et pourtant elle l’a serré dans ses bras, et elle a pleuré très fort. Puis Papa est allé dans la chambre et on ne l’a pas revu de la soirée. Maman a préparé le dîner, et pour la première fois depuis le début de la guerre elle a mis du chocolat dans le gâteau. Je ne me rappelais même plus du goût, juste que c’était vraiment très bon. Quand je l’ai mangé ça m’a donné envie de sourire. Seulement il y avait les yeux rouges de Maman, et la part de gâteau dans l’assiette de Papa, la chaise vide, et soudain je n’ai plus eu envie de sourire. J’ai regardé Louise, et je sais qu’elle a ressenti la même chose que moi.

Si j’écrivais jadis, que puis-je d’autre ici ?
Enseveli dans la terre, attendant qu’un obus
Refonde en un tombeau mon seul et triste abri
Que j’ai cent fois, de rage, rebâti et perdu

24 Novembre 1918. Papa ne parle toujours pas. Avec Louise on passe nos soirées à jouer aux petits chevaux. Il commence à faire vraiment froid, surtout le soir. Maman ne veut plus que je sorte sans mon bonnet et mon écharpe, elle a peur que j’attrape une maladie. Je lui ai demandé si Papa était malade.

"  Oui, en quelques sortes, Papa est malade…
- C’est pour ça qu’il ne parle plus ?
- Oui, c’est pour ça.
- C’est pour ça aussi qu’il ne veut plus nous embrasser ?
- Il veut vous embrasser, Julien, je te l’assure, il le veut vraiment…
- Alors pourquoi il nous embrasse pas ? "

Maman s’est mise à pleurer. J’ai regretté d’avoir posé toutes ces questions. Je n’aime pas faire pleurer Maman. Je ne comprends pas comment Papa peut supporter de la voir pleurer tout le temps, le soir, sans rien faire.

Ô ma tendre femme ! Ce matin mon frère
Est tombé dans mes bras… Il n’avait plus de bouche
Le cœur encore battant, les yeux remplis de terre
Le visage mutilé, et le corps qui se couche…

2 Décembre 1918. On voit Papa de plus en plus rarement. Il ne descend plus de la chambre, c’est Louise et moi qui aidons Maman pour faire la cuisine, ramasser le bois, laver le linge. En fait c’est tout pareil qu’avant, quand Papa n’était pas là. Sauf qu’il est là. Louise m’a dit qu’un soir, elle l’avait vu sortir et rentrer au moins une vingtaine de fois par la porte de la grange, en la faisant claquer très fort à chaque passage. " Il avait un air… Je ne sais pas, pas méchant, mais très dur. Comme s’il se concentrait très fort pour trouver quelque chose, mais sans regarder nulle part. ". Maman ne nous parle jamais de la maladie de Papa. Aujourd’hui, mon voisin Jacques, le fils de Jean, m’a demandé si mon père était rentré. J’ai dit non. Jacques n’est pas méchant mais il est un peu trop curieux. L’autre jour, je l’ai surpris à nous épier par-dessus la haie, ma grande sœur et moi, alors que nous ramassions le bois. Je suis sûr qu’il cherchait à voir Papa.

Ses meurtriers hurlaient, de leurs longs cris de loups
Dans leur langue si dure, âpre sur le palais
Comme l’odeur de la mort qui s’infiltre partout
S’accroche à la langue et ne s’en détache jamais

8 Décembre 1918. Papa a parlé. Mais je n’ai pas compris ce qu’il disait… Je crois que c’était de l’allemand. Papa me fait peur. Quand il nous regarde, c’est comme s’il ne nous voyait pas. Avec Louise, on fait comme si de rien était. On lui parle quand on le voit, on lui raconte nos journées à l’école, les punitions et les bons points. On fait comme s’il écoutait. En fait, je ne suis même pas sûr qu’il nous entende. Ce soir, nous sommes tous les quatre réunis autour de la cheminée. Dehors, il neige pour la première fois cet hiver. Demain tout sera blanc, lisse, ça brillera de partout. Ce sera beau.

Je crois que c’est la première fois depuis le retour de Papa que nous sommes au complet, Maman, Louise, Papa et moi. La radio est allumée. Des Alsaciens témoignent de leur joie d’avoir retrouvé leur patrie. L’un d’entre eux intervient en alsacien, cette langue rude qui ressemble tellement à l’allemand…

Papa se lève d’un bond. Il dit quelque chose en allemand, d’une voix qu’on ne lui connait pas, une voix qui nous glace tous le sang. Maman le prend par le bras et l’emmène dans la chambre. On reste là, avec Louise, à fixer les flammes. Les craquements du bois sont seuls à briser le silence. Au bout d’un moment, Maman redescend. Elle nous dit d’aller nous coucher. Ses yeux sont rouges, rouges comme les flammes. Louise et moi on ne dit rien, on monte l’escalier jusqu’à notre chambre, puis on se prépare sans un bruit, et tous les deux on se glisse sous les draps. La lumière est éteinte mais on ne dort pas. Tout doucement, on sombre dans le sommeil.

Jusqu’à ce que des cris nous réveillent. Des cris en allemand. C’est sûr, c’est Papa. Louise et moi on se regarde quelques secondes, on n’ose pas bouger. Je tremble. C’était juste en bas, dans la maison, mais maintenant ça vient de dehors. Je ne tiens plus, je me lève, j’enfile mes chaussons et je descends les escaliers, tout doucement… La porte d’entrée est ouverte, mon père est dehors, il hurle, je tremble, le froid me prend au cou, je n’arrive plus à bouger. Une silhouette là-bas, c’est le voisin Jean, je le reconnais, il va intervenir, rendre la raison à Papa… Il s’approche, oui, c’est ça, j’ai envie de lui crier, Aidez-le !, s’il vous plaît… Il s’approche encore, il porte… un fusil ? Jacques lui a dit que Papa n’était pas rentré ! Jean ne sait pas que Papa est là… Je dois lui dire, je dois…

Le coup de feu a claqué dans la nuit comme un coup de tonnerre.

Embrasse nos deux enfants… Donne-leur tout l’amour
Que j’ai perdu, et je t’en prie, pardonne-moi
Je le sais, je ne reverrai plus le jour
Je le sais, je ne reviendrai pas…


Marie Bouchet en bref : étudiante, 20 ans, en 2e année Dessin d'Animation à l'école Pivaut de Nantes. Souhaite réaliser des dessins animés.

Pour en savoir plus, découvrez son blog : http://www.ephemarie.blogspot.com/

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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commentaires

jean 07/01/2010 03:24


Très beau texte avec une chute superbe qui prend aux tripes. Bravo !


Geneviève 06/01/2010 21:30



C'est plein d'émotion, bien construit, bien rythmé.... c'est beau ! ... Bravo Marie !



Faure Jean-Michel 06/01/2010 19:53


Marie, votre texte est tout simplement superbe. Je vous félicite. 


Lastrega 06/01/2010 15:57


Pour toi "Petite Marie", parce que ton "Retour" c'est triste comme du Zola mais beau comme du Mozart... voici une jolie chanson accompagnée de beaux dessins.

http://www.youtube.com/watch?v=rXp3UO9Q8Ws


fabeli 06/01/2010 06:40


Une histoire poignante surtout vue à la hauteur d'un gamin.