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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 13:38

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L'aube arrive comme une intruse sur la prison. Des poings anonymes frappent les murs. Dans un obscur nuage de poussière, une femme sort de sa geôle. On la conduit au point qui la soustraira au ciel. Elle se tient droite malgré les fers. Ses yeux sont déliés et toisent le monde. Vient le moment où son regard percute celui du gardien. Un homme en pleine force. Des baisers et des promesses lui reviennent en mémoire. Elle aimait tant ce goût de fruits interdits. Elle chérissait tant cette bouche qui ne surveillait pas les mots. L'homme ne veut pas voir, ni sentir, ni goûter à rien. La lumière et l'ombre se défient. Il ordonne qu'elle se couvre. Elle s'attarde. Le fouet la brûle quarante fois. Ses jambes ne se dérobent pas. Elle garde la douleur nouée au fond de la gorge. Elle repart, les yeux grands ouverts. Sur le chemin, les passants sont nus comme des vers. Des vers affamés qui attendent une bouchée de terre. Quelques larmes soulagent leur dénuement. Aujourd'hui est jour de piété. On distribue du sang et de la cendre. Des pelletées entières d'yeux se décrispent. L'excitation fait briller les corps.

De plus en plus d'hommes et de femmes prennent goût aux sacrifices. Ensemble, ils creusent la terre en marmonnant des prières. Des pierres aux arêtes effilées passent de mains en mains. Ces pierres-là sont précieuses. Les plus fervents se les approprient. Bénies par le Tout Puissant, elles seront brandies à la cérémonie. Consacrées pour l'expiation.

Sur la place des pénitents, le seigneur a dressé un paravent à miroirs. Une voix prononce l'oraison.

Elle s'est détournée de l'eau et de la terre et a vendu son âme au feu. Un serpent a fendu son hymen et enivré son cœur. Le reptile s'est gonflé d'orgueil en buvant le sang de ses entrailles. Son visage est pour toujours barbouillé de chaux et de suie. Qu'elle soit traînée à la chaîne des mourants !

Des hommes broussailleux la jettent au sol. Elle se prosterne et tend sa croupe ceinte d'un foulard. Amoureuse prise dans la nuit du corps religieux, elle attend qu'on lui jette la première pierre.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

dominique guérin 15/11/2010 14:26



Du talent à l'état brut(es). Superbe. Chapeau bas, Patrick.



ysiad 11/11/2010 19:48



Que ne fait-on subir aux femmes au nom de la religion ! C'est ça qui me débecte le plus.


 


 


 



Jean 11/11/2010 17:18



Je rêve d'un jour nouveau où on lapidera les hommes adultères.


Merci Patrick, pour ce texte bourré de poésie comme seuls des sujets aussi douloureux peuvent inspirer.


Une image forte m'interpelle : "Elle s'attarde. Le fouet la brûle quarante fois. Ses jambes ne se dérobent pas..." Je passe souvent devant la statue de Jeanne d'Arc sur la place du Vieux Marché à
Rouen. Les flammes lui lèchent le corps. Elle reste sereine, les yeux tournés vers le ciel. Elle a quand même dû se tortiller un peu non ?



Yvonne Oter 11/11/2010 09:16



Il n'y a pas grand-chose à ajouter au message clairement transmis par ce texte. Face à de tels actes de pure barbarie, on ne peut qu'espérer, enfin, une éclaircie. Mais sans cesser de crier bien
fort sa révolte!