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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 13:18

San-Marco--Bachelier-.jpg

C'est à une balade dans la Sérénissime Cité des Doges que nous vous convions aujourd'hui. Mais attention,  prenez soin de tempérer votre enthousiasme, la belle Venise est un miroir à deux faces.

 

Place San Marco

par Claude Bachelier

 

C’est dingue, il est onze heures du soir et je suis assis sur une chaise au milieu de la place San Marco ! Je l’ai empruntée, entre guillemets, à la terrasse du Florian. J’y ai vidé pas mal de verres avec quelques fêtards. Il paraît que l’alcool, ça donne de la force et du courage. Conneries que tout ça ! L’alcool, ça rend malade, ça rend idiot, ça fait dégueuler, c’est tout ! De toutes façons, moi ce soir, du courage, j’en ai à revendre ! C’est bien d’ailleurs la première fois que j’en ai autant ! Alors, l’alcool, c’était juste pour la frime. Juste pour claquer quelques billets, pour avoir l’air d’être quelqu’un. Ca fait chic de sortir de sa poche une liasse de billets, ça impressionne. Et à chaque fois que je prenais le fric dans la poche de mon manteau, je touchais le revolver, comme pour me rappeler ce pourquoi j’étais là.

Il fait frisquet et malgré cela, il y a encore des gens qui se baladent. Y’a pas mal de couples, des amoureux, peut être des jeunes mariés. C’est beau l’amour quand ça débute… J’ai l’impression que l’alcool me chauffe un peu la peau et si je ne me retenais pas, j’enlèverai mon manteau et ma chemise. C’est signe que je dois avoir un petit coup dans le nez. Mais je me les garde, mes fringues, j’ai pas envie d’attraper la crève. Je veux mourir en bonne santé !

Je dois avoir l’air couillon, assis au milieu de la place. Là-bas, sous les arcades, j’entends des rires de filles chatouillées. Vous avez raison, jeunes gens, amusez vous !

Dans ma poche, je caresse le revolver. Caresser n’est pas vraiment le mot. Non, je l’effleure plus que je ne le touche. C’était le revolver d’ordonnance de mon grand-père. Quand il me l’a donné, il m’a dit qu’il n’avait jamais servi à autre chose qu’à des tirs d’entraînement. En tout cas, jamais pour tuer ou pour blesser.

Qu’est ce que t’en penses, toi, Pépé, toi qui détestais les armes et tous ceux qui les portent, tous les traîneurs de sabre et autres jean-foutre? Qu’est ce que t’en penses de me voir là ? Sûr que tu me dirais " j’vas t’dire ", que tu me raconterais ta vie qui n’a pas toujours été drôle. Que tu me parlerais de la mienne qui n’a pas été si mauvaise, et que tu connais bien puisque c’est toi qui m’as élevé… Je vais t’dire… Je vais t’dire… Tu me dirais quoi, Pépé ? Hein, tu m’dirais quoi ? Que la vie est belle, que j’ai du fric, des femmes, que je peux tout avoir ? Des conneries, Pépé, des conneries ! Et puis non, tu m’dirais pas ça, c’est pas ton genre !

Remarque, c’est vrai, je n’ai pas vraiment été malheureux dans ma vie. Sauf quand tu es parti, que cette saloperie de cancer te bouffait de l’intérieur et que tu as préféré te balancer sous un train. C’est vrai aussi que tu les as toujours aimé les trains, surtout ceux qui partaient de Montparnasse et qui nous emmenaient tous les deux vers l’océan. Qu’est ce que tu l’aimais l’océan, Pépé ! Et les bateaux donc ! T’as jamais compris pourquoi ces cons de l’armée t’avaient collé comme ordonnance d’un général alors que tu aurais été aussi bien comme loufiat d’un amiral ! Va savoir, Pépé, va savoir ! Et puis, si tu avais été dans la marine plutôt que dans l’infanterie, tu n’aurais pas connu ta femme, et je ne serai pas là….

C’est vrai que j’ai été malheureux quand tu es mort, mais pour être honnête avec toi, Pépé, je crois que j’ai encore été plus malheureux quand elle m’a quitté.

Tu te rends compte, ça faisant plus de vingt ans qu’on était ensemble ! On avait deux gamins qui se débrouillaient bien dans leurs études. On avait plein d’argent qu’on venait de gagner au loto, et puis tout d’un coup, hop, elle m’annonce qu’elle s’en va avec un autre type. D’accord, on n’était pas vraiment pareils, elle était plutôt ronde et je suis maigre comme un clou ; c’était une intello et suis du genre manuel ; elle était de gauche et moi, je n’ai jamais été nulle part !... Mais quand même !

Il y a des gens qui passent à côté de moi. Je les entends chuchoter et ricaner. Je leur demande rien, à ces cons ! Passez votre chemin et foutez moi la paix !

Dans une demi heure, je prendrai mon pistolet, et pan !…A minuit tapant. Ça aura de la gueule, non ? Ça va les bluffer mes gamins, ça va surprendre leurs petits conformismes. Est ce qu’ils regretteront seulement de m’avoir laissé tomber comme une vieille chaussette ? J’en suis même pas sûr.

Pourtant, ils ont toujours eu un père et une mère, eux ! Alors que moi, je n’ai jamais connu ça : mon père, un marin de passage et ma mère qui s’est tuée dans un accident ! J’avais deux mois ! Mes grands parents m’ont recueilli et élevé. Mais je ne sais pas ce que c’est de dire papa ou maman. Maintenant que je sais que je vais tourner la page, je sais aussi que je ne me suis jamais fait à l’idée de ne pas avoir de parents, de ne pas être comme les autres. Ceux qui en ont eu, qui ont été aimés par eux ne savent pas ce que c’est que la solitude.

Avec elle, avec mon ex, je n’étais pas seul, c’est sûr. Mais cette femme que j’aimais – ah oui, bon dieu, je l’aimais !- ne pouvait combler le vide. Personne ne pouvait.

Je croyais qu’on s’entendait plutôt bien : des conneries tout ça ! Quand elle est partie, elle m’a dit que cela faisait plus de dix ans qu’elle le connaissait, le gus en question !

En tout cas, il y a vingt six ans tout juste, nous étions ici, à Venise, tous les deux, en voyage de noces. C’était encore l’époque où Venise était encore à la mode pour les jeunes mariés. Aujourd’hui, ils filent aux Maldives ou à Tahiti et divorcent juste en rentrant.

Qu’est ce qu’on était heureux ! On avait trouvé un petit hôtel, juste en plein centre. On n’arrêtait pas de faire l’amour, même que parfois des voisins tapaient contre les murs et nous regardaient le lendemain matin d’un air entendu. Une fois, on l’a fait dans une ruelle, sous la pluie. La tête hilare du carabinier, le doigt sur la bouche, mais qui nous a laissé faire !…

Je me suis baladé toute la journée dans la ville, essayant de retrouver un passé lointain. La basilique, les musées, les gondoles n’ont pas bougé, mais je n’ai rien revu de ce que je cherchais.

On n’avait pas beaucoup d’argent à cette époque, et pourtant, je crois qu’on était bien ensemble. Depuis qu’on a gagné tout ce fric au loto, tout est parti de travers. Comme si ce loto avait été comme un détonateur. Parce qu’elle est partie à cause de ça, à cause de tout cet argent, ça, c’est sûr. Putain, que c’est dur de vivre seul, même avec plein d’argent. C’est vrai que j’ai pu m’acheter plein de trucs, un appart, des bagnoles, des voyages. Et même des femmes ! Je n’étais pas tout à fait idiot, elles couchaient avec moi pour mon compte en banque, pas pour autre chose : jamais aucune d’elle ne parlait d’avenir. Même avec un minimum d’amour, on parle forcément d’avenir un jour ou l’autre.

Il n’est pas encore tout à fait minuit, encore quelques minutes. Je commence à avoir froid. Ou peur, je sais pas trop. Les deux sans doute. Je dois avoir l’air con, planté au milieu de la place San Marco. Mais de toutes façons, il n’y a pratiquement plus personne, comme si le brouillard qui descend avait chassé les derniers fêtards. Ah si, je vois encore un petit groupe, assis sur les marches. Ça discute fort, mais je ne comprends rien à ce qu’ils disent. De toutes façons, je m’en fous !

Ca me rappelle, Pépé, que tu ne voulais pas que je dise " j’m’en fou ". Pour toi, avoir rien à foutre de quoi que ce soit était une saloperie, une façon comme une autre de ne pas se mouiller. Si tu revenais, tu verrais que le " j’m’en fous " a remplacé tout le reste, et comme le reste c’était déjà pas grand chose….

Je suis lucide. Je vais mourir et je n’ai plus peur. Ou si peu. Si ça se trouve, je vais retrouver des gens que je connais, des gens que j’ai aimés, toi Pépé, par exemple. Oh, ça, ce serait super. Te retrouver, et repartir tous les deux vers l’océan. Le regarder de nouveau le soir, assis sur la grève. Putain, Pépé, ce serait bien, tu me raconterais toutes ces histoires de marins, de pirates, de trésors à découvrir, de filles à enlever ! Toutes ces histoires que tu inventais au fur et à mesure que tu me les racontais ! Oh Pépé, attends moi, attends moi le temps que je prenne ton pétard, que je monte sur cette chaise et que je fasse le grand saut.

Je n’ai pas peur, un peu froid tout au plus. Et le goût de l’acier, c’est vraiment dégueulasse….

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Oscar 10/01/2011 18:58



On reconnaît bien là ta verve et ta truculence ordinaires, même en traitant un sujet tragique.


Talent narratif peu commun, prouvé une fois de plus. Et on ne peut même pas à mon sens trouver que le pauvre narrateur a eu tort, que sa réaction a été excessive: être abandonné par
l'être qu'on aime le plus, surtout quand on a pas été gâté précédemment par l'existence, dans les relations affectives: on ne comprend son geste que trop bien!!


Solitude humaine sur fond de foule qui ne sait rien, aux comportements futiles bien évoqués en contrepoint, tout y est: de la belle ouvrage!!



Christiane 08/01/2011 10:05



Les apparences sont trompeuses. C'était trop simple de partir sur une vengeance bête et méchante. Fin tragique résumant la "misère humaine" que l'argent ne pourra jamais compenser.



ysiad 06/01/2011 12:31



 


Beau texte où la situation est plantée dès les premières lignes. C'est émouvant et ça serre le coeur.


Le pseudo de paniss me fait penser à ça : Dans le monde entier, mon cher Panisse, tout le monde croit que les Marseillais ont le casque et la barbe à deux pointes, et qu’ils se
nourrissent de bouillabaisse et d’aïoli, en disant «bagasse» toute la journée.


Pauvre Panisse, qui "construit des voiles pour que le vent emporte les enfants des autres", comme disait Raimu dans la peau de César.


 


 



paniss 06/01/2011 08:06



meci Jean: vous me connaissez aussi sous le pseudo de Paniss...



jean 05/01/2011 18:53



Un très beau texte tragique dans la Venise qui s'enlise et une chute inattendue. Avec l'histoire du revolver, j'ai plutôt pensé à une vengeance. Merci Claude. 


Et merci à notre barman pour cette tête ravagée par les soucis de la vie.