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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 08:00

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Les jupes de maman (2/2)

par Jordy Grosborne

 

Oui, la liberté me fait vomir car je ne supporte plus cet amas de poutres et de cordes, cet incessant mouvement, ce continu déséquilibre, cette écœurante odeur d'algues, de renfermé et de pourriture. L'humidité ronge mes os et grignote mes rêves. Mes nuits, mes jours, sont peuplés de cauchemars, de bateaux fantômes qui dérivent à la recherche des corps perdus, ceux qui voulaient croire, espérer, vivre et faire vivre… Et parmi tous, le tien Liao, le dernier, le plus cher à mon âme. Toi qui voulais m'emmener monter à tes cotés le long des jambes bronzées entre-aperçues par notre lucarne et accessibles à des milliers de kilomètres de chez nous.

Depuis combien de jour suis-je blotti sous tes jupes maman ?

J'ai osé sortir du cocon tissé autour de mon corps pour aller prendre de l'eau au tonneau. Je me dirigeais par à coups, au rythme des éclairs dont la lueur perçait la coque avant de s'éteindre dans ma cale. Plusieurs fois j'ai failli tomber, mes pieds nus glissant sur le bois détrempé. Mais tu m'as retenu Liao, avec papa et maman. Je n'ai jamais été aussi entouré que pendant ce grand voyage. Toi, me parlant sans relâche, soutenant mon esprit chavirant vers la folie. Ton évocation de pirate claudiquant, le corps pris de soubresauts, transpercé par mon épée et roulant sous les jupes qui sentent encore la sueur de ma mère, tachées par le sang du bout de ses doigts… Et papa, qui ne cesse de cogner sur la coque, me suppliant de le laisser entrer.

Je n'en peux plus. Mon estomac est si rétréci qu'il aspire mon esprit pour se nourrir. Délires, divagations… Je me réveille en sursaut me croyant entouré des dizaines de filles que tu me décrivais. Je cherche leurs jambes où il n'y a que du vide. Toujours ce néant cerclé de jupes. Il y a quelques heures, j'en ai rempli une en me glissant dedans. Pour savoir ce que cela fait. Ça fait froid aux mollets !

Depuis combien de jour le ciel se déverse-t-il sur nous ? L'eau clapote dans la cale sombre et les pattes des rats l'agitent doucement. J'ai empilé coton, lin, jute, dentelles, pour m'en faire un improbable radeau et le reste est sur ma tête pour me rendre invisible aux yeux de tes assassins. As-tu des jupes qui te protègent là où tu es ?

La tempête est terminée et mon estomac revit. La liberté m'accroche de force un sourire.

Les vagues ont du faire remonter des poissons morts par dizaines car les marins en ont jeté des pleins filets à quelques mètres de mon abri de fortune. L'odeur ne me dérange pas. Elle chasse à peine celle de l'huile de coude dont mes narines sont encore imprégnées. Ils ont aussi laissé le soleil faire irruption par la trappe et malgré l'épaisseur du tissu qui me couvre, j'ai eu du mal à réprimer un cri. Est-ce le souvenir de cette lueur, fragment de soleil qu'on voyait par la lucarne de la cave ? Ou celui de celle t'emportant avec elle à jamais ? Ou simplement mes yeux trop habitués à la pénombre ! J'aurais en tout cas préféré ne rien voir à ce moment précis. Celui où un marin enfile une jupe et entame une danse ridicule avec son compère. Ils t'ont tué une seconde fois maman, ridiculisant l'instrument de ta mort lente, mais je n'ai pas bougé ! Peur de mourir ou envie de vivre ? Peut-être la peur de mourir avant d'avoir vécu, me souffles-tu. Tu as sacrifié ta vie au nom de ce fantasme commun. Je n'ai pas le droit de disparaître avant de te le faire partager par tous mes sens.

Un long frisson me parcourt soudain. Lors de sa danse obscène, le marin à la jupe a posé le pied sur un reste de poisson dont je m'étais rassasié. Il l'a longuement observé, sans un mot, mais son regard s'est porté sur un rat de passage et il a juste haussé les épaules. Au milieu des escaliers, se débarrassant de son accoutrement, je l'ai entendu dire à l'autre marin qu'on toucherait terre dans trois jours. Ça fait combien de nuits quand les jours sont noirs de cale ?

Un cri sur le ponton me sort brutalement d'un rêve obsédant depuis notre départ.

J'étais dans notre cave et les aiguilles jouaient leur air quotidien, mais je leur tournais le dos, les yeux rivés au soupirail. Deux jambes bronzées étaient arrêtées devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts. J'ouvre doucement la lucarne, je passe lentement ma tête et ma main se posent sur une cheville. Prenant appui sur une machine à coudre, mon corps passe à son tour tout entier par la petite fenêtre. Mes deux mains sont alors accrochées aux genoux et je garde la tête basse. On a tellement peur de briser le charme quand le désir ardent devient accessible, qu'on préfèrerait retourner dans la désespérante certitude et continuer d'espérer, simplement espérer. Qui sait ce qu'il y a derrière l'espoir ? Mais tu es là, grand frère, avec papa, maman et tous les équipages des bateaux disparus avec leurs illusions, me forçant à regarder. Tu me prends la main et la monte doucement sous la jupe, suivant le galbe des cuisses. J'entends, loin derrière, la voix de notre maître hurler pour que je reprenne le travail, puis il vient m'attraper, me tirant violemment par les pieds. Mais je tiens bon, aidé par des dizaines de bras et de mains, accrochés fermement à la chair cuivrée. Mes doigts fébriles ont atteint le haut des jambes, là où même nos rêves ne pouvaient voir… Et j'ai enfin levé les yeux, l'esprit en cavale sur le nouveau monde offert. J'ai contemplé l'inabordable et j'ai pleuré.

J'ai du les refermer, ébloui par tant de lumière.

Réveillé en sursaut, je plisse les paupières, un vide insondable dans le cœur de n'avoir pu continuer de rêver. La trappe est grande ouverte et le soleil est entré tout entier dans la cale. Les hommes déchargent une partie des marchandises. Heureusement, ils s'arrêtent un peu avant mon abri et s'en vont étreindre la terre ferme avec des cris de joie.

Je ferai comme eux dans quelques heures, quand la nuit sera revenue, les cris en moins. Juste le tien, Liao, avant que ton corps ne fasse qu'un avec la mer. Je sors de ma poche le papier que tu m'avais donné. Ce mot doux d'espérance. Dessus, il y a un nom, une adresse et un numéro de téléphone. Une personne que nous devions contacter dès notre arrivée. Celle que tu connaissais, celle qui avait réussi le grand voyage, celle qui allait guider mes pas en ton absence. Tu m'avais dit ne plus avoir de nouvelles d'elle depuis longtemps, mais nous savions qu'elle serait là pour nous, pour moi. Elle te trouvera du travail pour refaire ta vie, et te laissera le soin et le temps de la vivre, susurres-tu à mon oreille.

La trappe était restée ouverte et les rayons du soleil perlaient sur les pétales multicolores des jupes de maman. Je n'osais plus les quitter… Les caressant, les respirant, les humectant de mes larmes enfin libérées. Ma mère n'avait pas failli, m'accompagnant et me protégeant jusqu'au bout du périple. Pourquoi Liao ? Il y avait bien assez de place pour deux !

En guise de réponse, je ressens juste ton souffle dans mon dos, me poussant vers l'ailleurs.

- Et toi ! T'es pas là pour admirer le paysage ! Ça ne fait pas une semaine que tu es arrivé et tu n'as pas atteint une seule fois le quota. Je vais te renvoyer dans ton pays si tu ne fous rien. Ici, ce n'est pas pour les glandeurs…Je suis déjà assez sympa de te donner du travail, un toit et du riz. Tu dois aimer ça le riz, non !

Je soupire et referme le soupirail de la cave. Ma machine est juste en face. Une chance ! Je repose le pied sur la pédale, la même, et lui donne un mouvement devenu plus naturel encore que la marche. Juste avant que mes yeux ne s'accrochent à la cadence de l'aiguille, des jambes bronzées s'arrêtent devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts… Et masquent la pointe de la Tour Eiffel.

Mon regard ne cherche même pas à monter le long. Je sais maintenant ce qu'il y a dessous !

Je ne t'entends plus Liao ! J'espère en tout cas que tu ne vois pas, comme moi, ce qu'il y a derrière l'espoir, sous les jupes des filles !

 

Depuis plusieurs jours déjà, je ne suis plus ton flibustier. Je ne parviens toujours pas à arracher de ma tête le "plouf" affreux qui a suivi ta capture. Tes chuchotements me hantent. Je les entends bien souvent ! Ce sont les soupirs d'un bateau qui me traîne là où tu ne seras pas.

La liberté me fait vomir…

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Le clown 10/02/2011 10:03



Y a de l'épaisseur...... et ces mots ne parlent pas pour rien dire.



dominique guérin 09/02/2011 11:03



Il me souvient d'un temps où je fus "juré"... et impressionnée !



Lza 05/02/2011 15:48



 Vivre, si on peut appeler cela vivre, dans l'obscurité, la peur, la culpabilité, perdre peu à peu tout ce qui vous était cher, courir d'énormes risques, ne voir aucune issue possible...


 Infliger de telles choses à des êtres humains,quels qu'ils soient, c'est perdre son humanité. 



Lza 05/02/2011 15:40



A vivre, si on peut appeler cela vivre, dans l'obscurité, la peur, la culpabilité, comment ne pas aboutir à la confusion entre le passé et le présent, le réel et l'irréel, le rêve et le souvenir?


Ce que des hommes infligent à leurs semblables est sans limites.



paniss 03/02/2011 10:10



je ne serai pas aussi sévère que Robert, mais il est vrai que ce texte est parfois lourd, et on peut se demander où l'auteur essaie de nous emmener...