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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 08:00

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La veille de l’an 01

Joël Hamm

  

 

  Colin terminait sa toilette en analysant mentalement le premier chapitre de l’Ecume des jours, gêné par les vaticinations de son frère Philippe, le monstre vert, qui gigotait dans sa panoplie d’extra terrestre.

   – Continue et je te fous par la fenêtre ! s’exclama Colin.

   Il pensa ensuite à Johnny. Le pauvre, tout vieux, tout cassé…

   – Demain dès l’aube, Victor Hugo descendra de son vaisseau spatial pour réveiller une très belle jeune fille endormie depuis longtemps, annonça Philippe.

   Colin interrompit sa toilette et ricana. Absurde pour absurde, il pouvait rivaliser avec son minable frangin. Le poète en herbe, comme on l’appelait dans la famille. Tu parles !

   – Est-ce que ton Victor saurait résoudre ce problème ? Un nénuphar, sur une mare, double sa surface tous les jours. Sachant qu’il occupe la moitié de la mare au 8ème jour…

   – Tu devrais plutôt finir ta rédaction sur le silence, mon pauv’Colin ! répondit Philippe, acerbe.

   – Pouet, pouet, poésie ! se moqua Colin en éclaboussant d’eau son frère qui commença à pleurnicher.

   – Je vais le dire à Marcus !

   – Il est pas là !

   – Il est dehors, il répare le toit.

   – Tu rêves, il est parti à Glasgow ou à Tokyo, dans ces coins là, je ne sais plus. Il ne rentrera que demain. Ou peut-être jamais… Allez, on fait la paix. On joue aux rimes. Il y en a quatre : enfant / faon / fou / loup... Tu inventes un poème.

  – Ça parle d’enfant, tu n’aimes pas les mômes…

  – C’est vrai. Je ne saque pas la marmaille, surtout les petits frères, ça me fout le spleeen de Paris !

   – Le spleen de… Je pige rien à tes conneries ! Autant me résumer la double énigme espagnole de la sierre mystérieuse, si tu veux m’embrouiller.

   –  Pas la sierre, la sierra ! Et la double énigme, c’est toi !

   – Double ?

   – Un, je me demande ce que tu fiches avec moi dans la salle de bain ; deux, je ne sais toujours pas pourquoi nos parents t’ont mis au monde ?

   – Sylvain Vasseur, il dit…

   – Quoi, Vasseur ?

   – Rien, il dit que t’es un salopard !

   – Il a dit aussi des choses affreuses d’Anne Frank, en cours d’histoire. Un insecte, ce type ! Sa connerie, c’est l’écume des jours. C’est un taré. Et il déteste Johnny !

   – C’est pirement imaginaire, ce que tu dis. Sylvain, il est sympa !

   – Purement, pas pirement ! Apprend à causer dans ta langue !

   – C’est mon plaisir à moi, d’inventer des mots. Un jour, je serai écrivain, mes nouvelles seront lues dans le monde entier. Court, efficace et génial, c’est ce que je serai !

   – Pour l’instant, t’es longuet, mongol et inefficace. Tu me les brises, je vais faire un tour. C’est un jour idéal pour profiter de la vie. T’as regardé la météo, tout à l’heure. Tu peux me dire comment est la mer aujourd’hui ?

   – Maman est partie faire des courses…

   – T’es vraiment un naze ! Ecrivain, il veut devenir écrivain ! Tiens un petit test.  C’est quoi, la 4ème de couverture ?

   – J’sais pas, c’est toujours maman qui fait mon lit.

   – Le petit chéri à sa môman… Tu crois que Baudelaire se faisait border par sa mère ? Arrête de piailler, t’es pas un goéland ! T’es qu’un pauvre piaf sans cervelle ! Sûrement pas un albatros sans aile…

   – Un albatros sans aile ?

   – Laisse tomber, c’est une figure de style. Parfaitement. Tiens, t’es pas un gosse, t’es qu’une théorie de mouflet, un schéma narratif, t’es même pas né !

   Maintenant, Philippe pleurait. Ça finissait toujours comme ça avec son frère Colin, ce jaloux, ce sadique.

   Colin le laissa à ses larmes et sortit sur le pas de la porte. La mer fouettait la digue. Il s’imagina voguant, solitaire sur une coquille de noix, loin de sa famille de martiens. Seul face aux éléments, il pourrait commencer une nouvelle vie, accomplir son destin d’homme et vieillir en paix, le temps que ça durerait. Le vieil homme et la mer, mariés pour l’éternité.

   Soudain, il se rendit compte qu’il devait balancer à l’eau le corps de ce salaud de Marcus avant que sa mère ou son ahuri de frère ne le découvre, étalé au bas de son échelle, derrière la remise. Cognera plus, ce pervers !

    Il fallait qu’il efface ses empreintes sur l’échelle, on ne sait jamais. Parfois, même les enfants sont soupçonnés.

   Ensuite, il pourrait réfléchir à  comment envoyer ses voeux à Johnny. Il n’avait pas son adresse et demain c’était le premier jour de la nouvelle année.

   L’an 01 après la fin du monde.

 

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commentaires

Jordy 16/03/2013 17:29


Jolis tous ces clins d'oeil littéraire Joël !

Jean 15/03/2013 16:02


Le jury s'est encore emmêlé les pieds. Il a voulu dire 6 au lieu de 7. Il a suggéré d'effacer plus pour que l'auteur retombe sur ses pieds et cause un peu mieux la France. 

Jean 15/03/2013 15:52


Comme je suis joueur, j'accepte ton challenge, Joël.


 


Tu n'es qu'un enfant


Tremblant comme un faon


Devant ce vieux fou


Bien plus pire qu'un loup.


 


Eh bien j'ai été retoqué par le jury. Le e de pire doit être sonore, ça fait 7 pieds. De plus, enfant ne rime pas avec faon, fou ne rime pas avec loup et les rimes masculines doivent alterner
avec des rime féminines.


C'est à vous dégoûter d'être poète.


Cela dit, merci Joël pour cette version croustillante d'Abel et Caïn.