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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 08:00

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Au début...

Jordy Grosborne

 

 

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". Je laisse s'envoler un temps de silence pour être sûr de mon effet. C'est comme ça les formules, ça se respecte, ça s'encadre de petites virgules qui prennent de la hauteur pour rehausser les mots, ça se laisse suivre de petits cailloux pour montrer le chemin. Parfois, les mots s'évaporent dans les méandres de l'esprit, sans vraiment qu'on s'en rende compte, ça vient enrichir un subconscient, se lover entre deux voix, se cacher derrière un regard, ça s'agglomère à un souvenir et ça réapparait sans que l'on sache pourquoi. Un jour, une minute, une odeur, un son, tout et rien qui peuvent le rappeler, tout et rien qui construisent nos existences. Alors on lève les yeux vers un horizon ou on les tourne vers l'intérieur, on prend une grande inspiration, on libère l'air comme à l'heure d'un dernier soupir, pointe d'extase et on laisse les parfums enivrants du passé nous transporter vers des petits bouts d'avant. C'est du réconfort, du bien-être, l'impression d'être chez soi partout où cette phrase revient. L'enfance : ça devrait être ça l'opium du peuple. C'est peut-être du bonheur, tout simplement.

D'autres fois, vous savez dès la première écoute que vous n'oublierez jamais ce qu'on vient de vous dire. Les voyelles vous claquent, les consonnes vous sonnent. Chaque lettre se grave dans votre esprit dès le premier son. Parce que c'était le jour, parce que c'était la personne, parce que c'était l'endroit, parce que c'était les trois, mais quoi qu'il en soit c'est une alchimie. L'évidence est là, la maxime ne vous quittera plus et elle vient heurter vos fondamentaux tel un percuteur de révolver s'abattant sur une mémoire barillet, où une nouvelle balle vient se loger.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" je susurre comme à l'oreille du vent. Il faut parfois varier le ton sur les mêmes termes pour en faire évoluer la saveur, tel un tableau qui se découvrira différemment chaque jour à votre regard selon la lumière qui le nimbera. C'est une formule magique qui à force d'être répétée transforme ce qui l'entoure. Et je la dis, la redis, la souffle, la respire. J'en détache chaque syllabe pour en faire des bouchées d'âme, des onguents pour cerveau fatigué. Je suis à chaque fois stupéfait de ce qu'une phrase constituée de mots quotidiens, anodins isolément, vous fait partir loin, vous raconte tout, vous résume, vous transporte, démultiplie votre concentration, rythme vos prises d'air, fait frissonner votre chair à l'expulsion profonde du souffle. C'est que ces mots sont vôtres, ils vous appartiennent à jamais, vous différencient. Cette phrase, c'est vous et votre histoire, la rencontre d'une bouche à une oreille, deux êtres qui se sont parlés, reconnus, une naissance de sens, essence de sens.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" dis-je gravement, comme si je me confessais, comme si ma vie en dépendait. Une vague d'émotion me saisit la gorge. C'est comme ça que mon grand-père commençait toujours son histoire, qu'il m'offrait le plus intime de sa vie. Le plus douloureux aussi, ce début dans un train bondé, surchauffé ou même des carcasses d'animaux morts pleureraient de honte sur ceux qui ferment les portes qui claquent sur des yeux qui s'épouvantent. Cette fin au-delà des limites du froid et de la honte, là où les corps s'appauvrissent au point de s'absorber eux-mêmes, où l'humanité s'ingère et où la tristesse s'écrit sans thème à la plume de corbeaux asthmatiques et tristes postés au rond des cheminées déchirant le ciel comme un majeur dressé.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" confiait-il à mes sept ans, mes douze ans, mes quinze ans, à tous mes printemps, à mes yeux, à mes sentiments, à la part suivante de lui qui allait devoir faire perdurer son histoire. Rappeler la décadence à la descendance. C'était sa formule à lui, c'est devenu ma formule à moi. Mon tapis volant vers ses yeux bleus délavés, sa voix grésillant comme un 78 tours sous l'aiguille du gramophone, sa casquette côtelée et son sourire… surtout son sourire.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". Mes yeux se ferment, cette phrase m'isole du monde extérieur, elle ne raconte rien, elle est juste là, présence indéfectible d'un vieil homme disparu, deux mains de grand-père sur mes épaules, dix doigts à la chaleureuse pression.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" je répète mécaniquement, psalmodiant, me drapant de cette armure pour me protéger du monde. Autour de moi, j'ai peur. Mais mon grand-père est revenu de sa fin du monde. Ses mots me protègeront aussi.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…". C'était il y a plusieurs semaines, c'était la fin du monde, c'était vrai, c'était destructeur. Du ciment se mariant à la chair, des cris prenant les silences par les sentiments, l'eau se transformant en sang et moi, et mes tremblements, et mes pleurs, et mes yeux fermés, et mes bras enserrant ma cage thoracique, et mes jambes repliées et cette phrase, qui tourne, qui tourne, qui tourne. Aujourd'hui, personne ne m'écoute, je traine ma survivance dans les plaies du monde. Je dors au creux des cicatrices boursoufflées des bâtiments de naguère. Et je répète cette phrase pour rappeler mon passé, pour reprendre pied dans mon cerveau, ne pas sombrer, car mon grand-père ne l'aurait pas permis.

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…" dis-je à un auditoire invisible. Mon reflet est la seule chose qui me regarde, peut-être avec encore un peu d'humanité, dans le morceau de miroir fiché devant moi et qui ne me quitte plus. Mes yeux me regardent intensément et ils écoutent les mots magiques. Mon grand-père doit être caché quelque part par là. Il avait sans doute autre chose à me dire.

 

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Au début, j'ai cru que c'était la fin…"

"Il faut être debout pour marcher…

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commentaires

Lza 14/03/2013 09:59


Une petite graine semée il y a longtemps, qui n'est pas près de sa fin. Les graines ne meurent pas, et leurs racines s'étendent de plus en plus loin.

le Belge 14/03/2013 08:43


Ah! le bel incipit. Et bien vendu, avec ça!