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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 08:00

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La faim du monde 2/6

Frédéric Gaillard

 

 

 

Les 163 maisons de la commune furent vite prises d'assaut par une nuée de riches et prestigieux locataires désireux de survivre à l’Apocalypse imminente. Les principaux guides religieux atterrirent les premiers au village, qui sur son tapis volant, qui dans son papacoptère. Le Saint-Père du moment, prêt à taper sur les premiers pour ne pas être le dernier, fit de l'église de la commune son petit Vatican personnel, sous la protection rapprochée de ses gardes suisses, suivi d'un bataillon d'archevêques formés à rattraper la tiare en cas de chute.

Les grands de ce monde improvisèrent un sommet à proximité du sommet. À leur insistante demande, je louai mon bistrot et ma maison aux membres du G20, qui y établirent leur cellule de crise. J'obtins le droit de figurer sur la photo officielle de la rencontre. Je mis une partie des combles à la disposition du Dalaï-lama. Comme on le voit souvent assis en train de méditer, je pensai qu'occuper la soupente ne le gênerait pas. Je lui ferais même demi-tarif.

Suivant les Rois du monde comme des ombres, convoitant le moindre faux-pas des tyrans pour prendre leur place, possédant déjà leur cruauté, les prétendants aux trônes vinrent également demander asile. Ladres, obséquieux et retors, costumés et cravatés comme pour Carmentran, les ministres traînaient à bout de bras des mallettes débordant de traîtrise, de lâcheté et d'opportunisme. Et d'€uros. Faute de place, ils furent logés dans la porcherie du Marcel, avec les bêtes. Il y a un Dieu, après tout...

On vit à leur tour arriver les âmes damnées des Puissants, en costumes treillis, le cœur percé de dizaines de médailles, le regard caché derrière de larges lunettes de soleil : l’état-major de chaque armée était présent, de ceux qui avaient la bombe radicale à ceux qui lançaient encore des pierres sur les voisins pour leur voler leur antilope. Ils furent logés aussi : on leur indiqua pour planter leurs tentes le lit d'une rivière asséchée presque toute l'année. Presque. Météo-France annonçait de la pluie.

Dans ce qui aurait dû être le plus grand des secrets, mais qui fut en réalité le plus grand succès de l'ère Twitter, des colonnes d'hélicoptères firent des allers-retours sur le pic pendant des semaines, dès la nuit tombée. Dans ma cave, accoudés au bar clandestin exclusivement ouvert aux habitants du village, seule zone encore libre de la commune, les supputations enflèrent crescendo. On s'accorda sur l'hypothèse que les grandes puissances devaient réunir leurs réserves d'or pour les enfouir dans les nombreuses cavernes veinant le Pech. Ainsi que des armes, de la nourriture et, stockés sur de grands ordinateurs, de nombreux secrets d’État, d'alcôve ou de polichinelle.

Les derniers jours, on vit débarquer tout ce qui dans le monde se voulait important : rois du pétrole, stars du rock, acteurs hollywoodiens, grands sportifs, courant une fois n'est pas coutume plus vite que les soirs de finale, animateurs télé venus exhiber leurs dents blanches devant les caméras. Il y eut cette top model renommée, qui vint sans les deux enfants congolais qu'elle avait adoptés, restés à Las Vegas avec leur nounou. Également cet acteur de renom dont j'oublie déjà le nom, au talent et à l'esprit usés par le temps, l'argent et profusion de bons vins au profit d'un fort tour de chevilles, de taille et de tête, qui cherchait un pays plus impôtalier pour accueillir ses dérives. Voyant que ses amis, les grands de ce monde à qui il comptait demander asile venaient à Bugarach, il fit le plein de son scooter, programma son GPS, fit un crochet par son caviste et se mit en route. Ça ou apprendre le russe à l'arrache...

Suivirent aussi ceux qui n'avaient pour eux que l'argent et s'en trouvaient irrésistibles, ceux qui n'avaient pas un sou et, en flatteurs émérites, vivaient en symbiose avec les précédents, ceux encore qui pensaient que le monde sans eux ne pouvait pas tourner, ceux enfin qui n'y croyaient pas vraiment, mais étaient là quand même, des fois que la situation pût servir leurs desseins. On se serait cru sur une plage d'Ibiza.

Des spécialistes de tout poil, chaperonnés d'essaims de journalistes, se concertèrent. Tous avaient un avis sur le phénomène :  physiciens, historiens, géologues, astrologues, numérologues. On vit même un podologue arpenter les sentes du Pech pieds nus, les yeux fermés, ses chaussures à la main.

Les forces de sécurité durent repousser des cohortes d'illuminés : devins catastrophistes, prophètes millénaristes, ainsi que diverses sectes venues fêter à leur manière ce qui n'était somme toute au départ qu'un banal événement cosmique, le solstice d'hiver. Les uns guettaient E.T., d'autres attendaient Dieu, tous étaient habillés comme à Carnaval : cheveux longs ou crânes rasés, saris verts, oranges, fuchsia, clochettes, fifres ou tambourins, coiffés de casques d'aluminium aux formes excentriques. Tous voulaient être sauvés. Même ceux qui venaient pour procéder à un sacrifice collectif, en toge blanche, dans notre salle des fêtes.

Devant l'ampleur croissante du phénomène, le maire, qui avait fait des pieds et des mains pour attirer l'attention du monde sur le pic, essayait désormais un rétropédalage comique qui s'avéra inefficace.

Un farfelu avait calculé qu'on pouvait tenir debout à vingt millions sur la superficie de la commune. On s'était plus raisonnablement attendu à recevoir dix mille touristes, journalistes et curieux. Il y en eut neuf fois plus. Dix fois, peut-être. Cette fin du monde apporta une manne financière au village. Toutes les granges étaient occupées. Le vieux Fernand loua son poulailler à un grand volailler italien, qui fut obligé de cohabiter à l'ancienne avec des volatiles qu'il n'avait auparavant jamais vus qu'en barquettes. Mon beau-frère Jean-Louis débarrassa même son champ des cailloux qui le gênaient pour labourer. En trois jours, il en vendit deux tonnes sur le net. À 1500 € le kg.

 

à suivre...

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commentaires

le Belge 28/02/2013 15:19


C'est peu dire que ça se presse au portillon... Il doit être chaud, Frédéric, là, mais je crois deviner qu'il en a encore sous le capot. Attendons voir!

Yvonne Oter 28/02/2013 10:57


Ah que j'aime ça ! Une belle plume trempée dans du vitriol plutôt que dans de l'encre de Chine !


Frédéric arrange tous ses personnages à la sauce grinçante, mais avec un humour de bon aloi.


Bravo.

Lza 28/02/2013 09:49


Il ne manque plus que le Tonton de Boris; quelle belle occasion de faire exploser sa bombinette....Malheureusement, elle n'aurait pae pu faire le tri.

Danielle Akakpo 28/02/2013 08:52


Epoustouflant, Fred...