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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 08:00

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La faim du monde 1/6

Frédéric Gaillard

 

 

Ce matin, en ouvrant mon bar, je goûte la paix enfin revenue. Pour la première fois après presque deux mois, plus une ligne sur Bugarach dans le journal. J'offre une consommation à tous les clients, pour fêter ça. Tant que personne n'aborde le sujet. Pour le moment, il n'y a que le vieux Gaston venu boire son blanc du matin. Ça m'étonnerait que ça se bouscule. Tout est redevenu calme, comme avant. Deux ou trois badauds flânent encore dans le village, mais en ce glacial mois de février le Pech est seulement parcouru par quelques randonneurs discrets qui en explorent les pentes. C'est qu'il va falloir s'habituer à sa nouvelle topographie, maintenant. Les 4x4 des journalistes sont repartis, rassasiés d'images. Les derniers photographes japonais, toujours à l'affût de catastrophes pires que les leurs, ont levé le camp au début de la semaine, n'ayant plus à filmer qu'un rocher vierge et des autochtones hilares.

L’Auberge de la Fin du Monde, comme l'ont surnommée les médias, est redevenue le bar (tabac-poste-épicerie-boulangerie-cybercafé) du Pech qu'elle était avant tout ça, avec son flipper, ses quatre tables en formica et son jeu de fléchettes. Les chambres au-dessus du commerce sont débarrassées de leurs invités encombrants et j'ai réinvesti les pièces de ma maison. Vu la somme que j'en ai obtenu ces dernières semaines, je pourrais m'arrêter de travailler et aller me faire dorer sous les cocotiers jusqu'à la prochaine fin du monde. Mais l'argent s'est fortement déprécié ces derniers jours. Et surtout, j'aime mon petit estaminet, la vue qu'on a depuis sa fenêtre, et j'apprécie le village, sa tranquillité retrouvée et ses habitants.

 

Ça nous est tombé dessus sans crier gare. Les médias se sont focalisés sur Bugarach, détournant subrepticement l'attention de la populace de phénomènes autrement plus graves, en pleine période de crise économique. Les Mayas avaient annoncé la fin du monde pour le vingt et un décembre et un seul village serait sauvé : le nôtre. Encore difficile aujourd'hui d'en expliquer exactement les raisons. Le hasard, sans doute. La Sainte Victoire aussi aurait produit son petit effet, je suppose.

Les télés et les réseaux sociaux jetèrent ce non-événement en pâture à la plèbe. On y mélangea tout : tombeau du Christ, trésor des Templiers, vaisseau extra-terrestre, même l'Arche d'Alliance. Il y avait sous le Pech tout cela, et plus encore. Une vraie soupe au caillou espagnole. Chacun rajoutait sa contribution à la légende. Notre petit village et ses deux-cents âmes éveillèrent en quelques semaines la curiosité du monde entier. Chaque habitant fut interviewé au moins trois fois et les réponses les plus banales furent traduites dans des dizaines de langues. Les gens normaux, qui composaient heureusement la majeure partie de l'humanité, haussèrent brièvement un sourcil et reprirent le cours de leur vie, la tête courbée sous le joug du quotidien, un sourire narquois aux lèvres. Suivre la 183e fin du monde aux informations du soir suffisait aux peuples à étancher leur curiosité et leur soif d'aventure. Ils n'avaient pas besoin de s'inventer de nouveaux tourments. Leur labeur était déjà bien assez difficile.

D'autres prirent toutes ces légendes très au sérieux. Ceux qui possédaient le plus avaient davantage à perdre et par peur de sombrer la plupart des gens riches vidèrent la totalité de leurs comptes, mettant du même coup en faillite les paradis fiscaux qu'ils avaient jusque-là fort grassement nourris, et se ruèrent dans notre Aude, les poches emplies d'or et le cœur dégoulinant de vanité. La fin du monde qui s'approchait à grands pas devint leur seule obsession, leur raison de survivre. Leurs possessions finirent par les posséder, jusqu'à leur faire perdre la raison.

Contre l'avis du maire, la plupart des habitants de Bugarach louèrent tout ce qu'ils pouvaient. Ses protestations étaient uniquement motivées par une jalousie primaire : flairant la bonne affaire, il avait lui-même proposé des parcelles de terrains et des bâtiments communaux à des investisseurs fortunés venus du monde entier, à un prix estimé sur le moment suffisamment exorbitant. Quand quelques jours plus tard les autres propriétaires du village obtinrent des offres dix fois supérieures de leurs habitations, il devint fou de rage.

 

à suivre...

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commentaires

danielle 27/02/2013 10:08


J'attends impatiemment les épisodes suivants. Je pressens qu'un Vieu(x) Fou plein de sagesse va pointer son nez !

Lza 27/02/2013 09:26


Si la photo est bien celle de Bugarach, les nombreux visiteurs"réfugiés" ont du emporter portes, fenêtres ,et autres, en souvenir..