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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 08:00

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Non, elle ne radote pas, Jeanne…

Danielle Akakpo

 

 

Je m’appelle Jeanne. J’ai 62 ans. La retraite, je l’ai attendue avec impatience, j’allais pouvoir me reposer, prendre le temps de me faire quelques petits plaisirs. Les ménages, ça use. Quand j’ai vu le montant de ma pension, 650 euros, j’ai un peu déchanté. Déjà que ce n’était pas facile tous les jours avec un salaire (j’avoue que les ménages, je les ai acceptés bien souvent sans être déclarée, au noir, comme on dit, mais quand il faut, il faut), ma foi, le cinéma, les petites douceurs, j’ai vite fait une croix dessus. Le jour où j’ai compris qu’entre payer mon loyer et manger, il me fallait choisir, j’ai pris un bon coup sur la tête. Et puis j’ai mis mon orgueil dans ma poche avec mon mouchoir dessus, j’ai empoigné mon caddie et j’ai poussé la porte des Restos du cœur.

Pourquoi je vous raconte ça ? Pour vous tirer des larmes ? Sûrement pas. Patience, ne soyez pas si pressés, laissez-moi vous présenter la petite équipe d‘amis que je me suis faite là-bas. D’abord Célia, maman seule avec trois gamins, qui n’a pour tout revenu que ses allocs. Elle aussi, quand elle voit que le frigo est vide, elle vient aux provisions pour ses mômes, et je suis bien persuadée que certains jours, elle les regarde manger en leur disant : « Maman a mangé avant vous. »

Il y a aussi Louis : après son accident du travail que la Sécu n’a pas voulu reconnaître, il traîne la patte comme un pauvre cabot blessé et vivote avec son AAH. Léo, l’étudiant, lui n’arrive pas à joindre les deux bouts avec sa bourse d’études et il ne veut pas, ou plutôt ne peut pas demander un sou à ses parents. Les livres, les fournitures, sa petite piaule, ça coûte tout ça. Et je voudrais bien vous y voir, vous, à étudier avec le ventre vide. Alors lui aussi, il vient chercher sa bouffe au Resto.

Nico, il est en fin de droits ; il entasse sa famille de cinq personnes dans un gourbi de 10 mètres carrés sous les toits. Vous croyez qu’il a de quoi faire un tour au supermarché ?

Enfin Raymond, quarante ans, un travailleur pauvre : une nouvelle expression pour qualifier ceux qui bossent en étant payés à coups de fronde et tirent le diable par la queue.

Quoi, j’en entends qui murmurent : « Elle est à côté de la plaque, elle radote, la vieille ! » Non, je ne radote pas. Je vous déballe tout ça parce que le 21 décembre, j’étais au Resto du cœur avec mes copains de galère. Une fois les caddies chargés, on s’était assis autour d’un café chaud. Il est offert généreusement. Et ce n’était pas la joie pour aucun de nous. Louis souffrait de sa jambe, ça le foutait en rogne. Célia, elle avait les larmes aux yeux parce que Noël approchait et qu’elle aurait juste deux ou trois chocolats à mettre dans le soulier de ses mômes. Nico, il se faisait un sang d’encre pour les siens qui toussaient à fendre l’âme dans la  soupente insalubre. Léo, il était sûr d’avoir raté ses partiels et ça lui collait le moral dans les chaussettes. Quant à Raymond, il venait de recevoir sa lettre de licenciement. Moi ? Mes chaussures prenaient l’eau, mais même en attendant les soldes, pas sûr que j’aie les moyens…

Et ce vendredi-là, je me disais : «  Bon Dieu, mais dans quel monde vivons-nous ? Celui du père Zola ? Parlez d’un progrès ! (Je lis beaucoup, une chance que le bibliobus soit gratuit.)

Et comme cette putain de radio n’arrêtait pas de causer de cette connerie de fin du monde, en sirotant notre café chaud on a tous fait la même réflexion. La fin du monde, on l’avait déjà vécue à notre façon puisqu’on était les exclus de la société de consommation, du droit au minimum vital, à la dignité. Parce qu’on a beau s’astreindre à rester propres, à ne pas raser les murs, la honte, elle est là, tapie au fond de nous, elle nous file régulièrement son coup d’aiguillon surtout sous le regard des autres.

Et puis, on s’est dit aussi, que si tout devait s’arrêter cette nuit du 21 décembre 2012, on en serait bien heureux parce que ça sonnerait la fin de tous nos ennuis. On a repris un café, on s’est embrassés et on a trinqué : « A la fin du monde ! »

On n’en pensait pas un mot évidemment ! Parce qu’on n’est pas méchants, parce qu’on ne veut pas de mal à ceux qui s’en sortent, parce que sommeille encore en nous une mini étincelle d’espoir de voir se reconstruire un monde… meilleur.

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commentaires

Danielle Akakpo 20/02/2013 12:43


Tu as tout à fait raison, Joël! Il va falloir devenir méchants mais beaucoup n'en ont même plus l'énergie...

Joël H 19/02/2013 20:29


"Parce qu’on n’est pas méchants, parce qu’on ne veut pas de mal à ceux qui s’en
sortent, parce que sommeille encore en nous une mini étincelle d’espoir de voir se reconstruire un monde… meilleur."


Mais on va devenir méchants, Danielle, et  si on n'en veut pas à ceux qui s'en
sortent - à condition qu'ils n'écrasent pas les autres - on en veut aux exploiteurs de tout poil. Dites-moi pourquoi la fortune d'une centaine de personnes parmi les plus riches au monde équivaut
aux pauvres biens de plus de 2 milliards de terriens etc. etc.
Ils ne sont puissants que grâce à notre résignation. La servitude volontaire est devenue la servitude moderne... Ce texte, sous ses doux dehors et ses accents humanistes invite à la
révolte.


Pour vous mettre le moral au dessous du zéro habituel, ce film en libre vue, qui invite
malgré sa noirceur à ne pas accepter ce qu'on veut nous imposer:


http://delaservitudemoderne.org/



paniss 19/02/2013 11:39


il est beau, ce texte...

M 19/02/2013 10:43


Merci Danielle pour ce beau texte sensible.

Lza 19/02/2013 09:43


La honte n'est pas pour vous: elle est pour tous ceux qui s'en mettent plein les poches et qui se croient d'une espèce supérieure. Moi-même, qui ai des moyens d'existence décents, il m'arrive
d'avoir honte d'être mieux lotie que certains qui n'ont pas plus mal fait que moi.