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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 08:00

Matou32.jpg

 

Vieux matou (2)

Ysiad

 

 

Que c’est fatigant, mon dieu, que c’est fatigant lorsqu’ils se mettent à crier comme ça ! Cette agitation bouleverse ma tranquillité. Et tout ce foin parce que Papa a proposé à la dernière minute à son ami Maurice Leglandu de venir dîner ! Résultat : après sa journée de boulot, Maman est obligée de ressortir sous la pluie pour faire des courses. Papa est allé ouvrir le frigo et il a poussé un gros soupir en constatant qu’il était vide. Enfin voyons, a-t-il dit, c’est pas la fin du monde ! Je peux tout de même inviter Maurice à la maison sans que tu en fasses tout un plat ! Maman a dit que si, justement : quand on invitait des amis, la moindre des choses, c’était de leur faire un plat, et puis comme Maurice était l’ami de Papa, elle se sentait obligée de faire un petit effort. Papa n’avait rien prévu, elle n’allait tout de même pas lui servir les rataillons de fromage qui pourrissent dans un tupperware. Elle est partie en claquant la porte si fort que le radiateur sur lequel j’étais allongé en a tremblé.

 

Quand Maman est rentrée, elle était trempée de la tête aux pieds. Elle a accroché son manteau au porte manteau en maugréant, elle a posé ses sacs sur la table et elle s’est mise à couper ses fines herbes à grands coups de ciseaux. J’ai sauté du radiateur tiède, c’était l’heure de mes croquettes ; les horaires, c’est sacré, il ne faut pas badiner avec. Je me suis posté devant ma gamelle mais comme Maman avait l’air en colère en battant ses œufs, je me suis retenu de miauler et j’ai pris ma pose de sphinx muet. Elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle en avait marre d’être la bonniche de la maison, et qu’elle n’était pas sur terre pour recevoir les amis de Papa au dernier moment, qui se faisaient servir sans bouger le petit doigt. Papa s’est fâché, il a dit à Maman qu’elle exagérait, qu’elle disait tout cela parce qu’elle n’aimait pas Maurice, et il est allé mettre le couvert.

 

Heureusement, ça embaumait dans la cuisine. J’ai humé l’odeur délicieuse de la ciboulette et de la coriandre, puis je me suis décidé à miauler un peu, pour rappeler à Maman mon existence. En m’entendant, elle s’est arrêtée de couper ses herbes et comme elle sait que je raffole de la ciboulette, elle m’en a donné un brin à mâcher. Tiens, mon Pompon, a-t-elle dit, un petit encas avant les choses sérieuses. J’ai patienté un peu en mâchonnant, mais l’herbe, ça ne nourrit pas son chat. Comme elle continuait à s’affairer, je me suis mis à miauler très fort pour la rappeler à son devoir. Quand c’est pas l’un, c’est l’autre, a dit Maman en remplissant ma gamelle, puis elle est retournée à ses préparatifs.

 

As-tu pensé au dessert ? a demandé Papa en entrant dans la cuisine. Le gâteau est au four et il est au chocolat, a dit Maman en soupirant. Chouette, a dit Papa pour mettre un peu d’entrain, et il a sorti les verres pour l’apéritif. On propose un kir ? a dit Papa. Parfait, a dit Maman et c’est à ce moment-là que Maurice Leglandu a sonné. Je vais ouvrir, a dit Papa. J’en ai profité pour reprendre ma place sur le radiateur, c’est encore là que je suis le mieux pour piquer un petit roupillon.

 

Je me suis réveillé quand ils se sont attablés. Maman a posé l’omelette entre eux, et Papa en la voyant a demandé s’il ne fallait pas envisager de la recuire un peu. Comme Maurice ne disait rien, Maman s’est retournée et lui a demandé comment il l’aimait, son omelette, et il a répondu d’une voix prudente que c’était parfait tel quel. Papa et Maman écoutaient Maurice qui parlait très fort en agitant en l’air sa fourchette pleine d’omelette. Comme j’avais encore un petit creux, j’ai quitté mon poste d’observation pour voir ce que je pouvais récupérer. Des petits morceaux d’œufs cuits tombaient autour de la chaise de Maurice qui parlait toujours. Comme personne ne me prêtait attention, je me suis posté sous la fourchette valseuse pour récupérer des miettes volantes, et c’est là que Maman m’a vu. Elle a grommelé qu’au moins, son omelette n’était pas perdue pour tout le monde, et quand Papa a demandé à Maurice s’il avait encore faim, Maman a dit qu’il n’y avait plus d’œufs pour faire une deuxième omelette. Elle a remporté les assiettes en demandant à Papa d’aller en chercher d’autres dans le buffet, pendant que Maurice se curait les dents. Je l’ai suivie jusqu’au frigidaire dans l’espoir qu’elle me donne quelque chose, mais elle m’a dit que c’était trop tôt, que je venais d’être nourri et qu’elle ne voulait pas d’un chat mendiant à la maison. J’ai penché la tête pour lui rouler deux gros yeux réprobateurs, je n’aime pas quand elle me traite de chat mendiant. Elle a déballé un gros fromage crémeux qu’elle a posé sur une assiette pour le porter à table.

 

Tu aimes le vacherin ? a-t-elle demandé à Maurice, qui a fait une moue polie. Enfin chérie, tu sais bien que Maurice ne mange jamais de fromage ! a dit Papa à Maman sur un ton de reproche. Tu veux un petit-suisse ? a demandé Papa. Maurice a remercié, il a dit qu’il aimait beaucoup les petits-suisses, que c’était une bonne idée. Confiture ou sucre ? a dit Papa. Les deux a dit Maurice, et Papa s’est levé. Moi aussi j’ai un faible pour les petits-suisses, Maman les achète pour Papa, et aussi pour moi quand j’ai été sage. En voyant Maurice en manger six, l’eau m’est montée aux babines. J’ai attendu en espérant qu’un peu de crème coulerait de la cuillère mais comme rien ne s’est passé, je suis retourné me coucher sur le radiateur.

 

Au moment du dessert, Papa a voulu taquiner Maman qui apportait le gâteau au chocolat sur un plat. Franchement, chérie, ton gâteau, il a pas l’air terrible, on dirait un gros tas de miettes ! a fait Papa. Maurice a ri derrière sa main, il avait l’air de bien s’amuser. Maman, un peu moins. Elle a dit que son gâteau n’avait pas un bel aspect, mais qu’il fallait passer au-dessus des apparences et qu’il serait bon quand même. Elle a même proposé de la crème anglaise avec, et tout le monde était d’accord. Elle en a versé beaucoup à Maurice avec la louche, sans doute pour rattraper les choses, mais au moment de servir Papa, sa main s’est mise à trembler et la crème a coulé sur sa chemise et sur le parquet. Il y avait une petite flaque à côté de la chaise. Mais que tu es maladroite ! a fait Papa furieux, et Maman a ri en me voyant lécher le sol, je n’allais pas rater pareille aubaine. Au moins, elle n’est pas perdue pour tout le monde !, a-t-elle fait.

 

Papa a continué à discuter avec Maurice pendant que Maman s’affairait à la cuisine. J’ai attendu qu’elle aille se coucher pour la suivre. Voilà un vieux matou heureux, a-t-elle dit en me caressant. J’ai plissé les yeux de dédain et j’ai posé une patte pleine de griffes sur sa main pour qu’elle cesse de me gratter la tête. S’il y a bien une chose que je déteste, c’est quand on m’appelle : vieux matou. La crème n’était pas mal, mais franchement, son gâteau, il ressemblait à un tremblement de terre chinois.

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commentaires

ysiad 13/02/2013 17:32


J'attends de gagner le prochain concours animalier pour réciter ce poème sur l'estrade, une fois.

Jean 13/02/2013 17:20


C'est bizarre ce que tu dis, le Belge. Plus étrange encore, mon chat à moi, il dit "deux fois", et parfois il ajoute "plutôt qu'une", et quelquefois "six fois", quand il voit passer la
marchande de foie de Foix deux fois, non mais des fois ! 


Rien n'est trop beau pour Patou, Ysiad.


Pour le rondel, il manque un saut de ligne entre le deuxième quatrain et la troisième strophe. Bon sang, ces boîtes de dialogue bouffent tout.

le Belge 13/02/2013 16:42


"serait", oeuf corse!

le Belge 13/02/2013 16:41


Après chaque miaulement, mon chat ajoute "une fois". Ca m'a surpris une fois, mais maintenant, je m'habitue et je trouve ça plutôt sympa.


- C'est quoi comme race, une fois?" m'a demandé mon voisin.


- Un sacré de Birmanie.


- T'es sûr qu'il ne se fout pas de notre gueule?


Il sera parano sur les bords, mon voisin, que ça ne m'étonnerait pas.

ysiad 13/02/2013 13:24


Le tigre du radiateur remercie mille fois le poète pour son magnifique rondel que sa Maman apprend déjà par coeur. Le tigre du radiateur fait toutefois remarquer au poète que son instinct de
prédateur n'a pas totalement disparu et qu'à défaut de courir derrière les souris il pourrait bien un jour attraper le jambon de Mayence. Si toutefois celui-ci daignait se décrocher, il ne faut
pas pousser trop loin l'effort.


Merci Jean !