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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 08:00

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Monsieur Cépala

Jacqueline Dewerdt

 

 

Mon voisin est déprimé. Un bon vivant, un optimiste comme lui, c’est à n’y pas croire. Pourquoi donc cet homme simple, employé apprécié de tous passe-t-il subitement de l’euphorie à la morosité proche de l’état suicidaire, c’est ce que je m’en vais vous conter.

Mon voisin s’appelle Alexandre, eh oui, ses parents avaient de grandes vues pour lui. Les pauvres, il ne voulut jamais se soumettre à leurs désirs, rien n’y fit, ni leurs imprécations ni leurs menaces. Alexandre n’a jamais eu un tempérament à se faire du souci. Il s’en fit si peu qu’il se retrouva à devoir gagner sa vie sans avoir grand bagage comme on dit. Ni bagage universitaire, ni habileté manuelle particulière. Ses mains se contentaient d’accompagner les beaux discours qu’il tenait à tout propos. La tchatche était son seul savoir-faire. Il était capable de démontrer tout et son contraire dans tous les domaines, en particulier dans ceux dont il ignorait tout. Il faisait douter les plus convaincus, faisait rire la plupart et savait surtout apaiser les conflits. Les ronchons, les mauvais coucheurs, les belliqueux  se voyaient réduits à l’état de doux agneaux par la grâce de la parole enjôleuse et convaincante de notre Alexandre. C’est ce qui le sauva.

Au département « Logistique » d’une grande chaîne de restauration libre-service, on sut utiliser au mieux ses qualités. On attendait quelqu’un comme lui au service des réclamations. Ce n’était pas le nom exact de ce service, il y a longtemps que l’on ne nomme plus les choses par leur nom. Toujours est-il que chaque matin, le service Clientèle, puisqu’ainsi on le nomme désormais, reçoit des quatre coins de France une bordée d’injures émanant des gérants furieux d’avoir reçu des filets de sébaste en lieu et place des steaks hachés, des haricots verts alors que ce sont les carottes qui ont été commandées, des glaces au chocolat et non des fraises garriguette. Certes l’un ou l’autre protestataire parvient à rester courtois, mais la répétition quotidienne des erreurs, finit par faire sortir de leurs gonds les mieux éduqués et même les plus soucieux de garder de bonnes relations au sein de l’entreprise.

Et notre brave Alexandre, pendant des années, sut calmer les furies, éteindre les brasiers d’insultes, redonner courage à tous et même se concilier les bonnes grâces des plus coriaces. Dans tous les coins de l’Hexagone, on se surprit  à espérer qu’il y aurait au moins une petite erreur de livraison par semaine pour entendre la réplique devenue célèbre :

- Eh bé, ehbé, c’est pas la…c’est pas la fin du monde.

Et Alexandre trouvait vite et bien une solution. On l’appela Monsieur Cépala.

Sa réputation et son surnom dépassaient le cadre de l’entreprise. Ses voisins venaient lui parler avec force détails des malfaçons et des disfonctionnements divers, parfois inventés de toute pièce, rien que pour l’entendre répliquer :

- Ehbé, ehbé, c’est pas la…c’est pas la fin du monde.

Vous comprenez bien qu’en décembre 2012 quand la menace d’une fin du monde programmée pour le 21 courant faisait les beaux jours des radios, des télés, de l’internet et des conversations des dîners, des comptoirs et même des alcôves, Monsieur Cépala fut pris à parti en tant qu’expert. On se moquait de lui, plus ou moins gentiment, mais il tourna les moqueries à son profit et devint une véritable vedette. Cela dura jusqu’à Noël, le temps que l’effervescence autour des tenants et des négateurs se dissolvent dans le foie gras et le champagne, nourritures désormais obligatoires pour célébrer la naissance d’un certain fils de dieu dont Alexandre avait aussi des choses à dire.

Toute cette excitation fut amplifiée par les festivités prévues pour le départ à la retraite de notre héros. Cette perspective le réjouissait. Il en aurait fini avec les camions mal chargés, les contrôles dans les chambres froides, les mécontents de tout poil. Il avait d’autres projets. Il allait rattraper le temps perdu. Il allait étudier. En premier lieu s’intéresser aux prédictions de fin du monde à travers les siècles et pourquoi pas à la civilisation Maya qui avait bien embrouillé tout le monde. Désormais, il attendrait pour parler de maîtriser son sujet.

Las, depuis le premier janvier, Alexandre déprime. Il a commencé par se lever tard. Il a cessé de se raser, de s’habiller. Depuis quelques jours, il ne se lève plus. Connaîtriez-vous un autre Monsieur Cépala pour venir à son secours ?

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commentaires

Jean 11/02/2013 03:04


C'est curieux ça. Le féminin de Malaussène, c'est Malaussein.

Castor tillon 11/02/2013 01:49


J'ai eu une copine standardiste à la gorge très fragile. Elle allait travailler même quand elle était complètement aphone. Mais les pires injures, elle les essuyait quand elle ne pouvait émettre
que des couinements suraigus et inarticulés.


Elle avait aussi un grand sens de l'humour, et puis, qui nous oblige à répondre quand on se fait insulter ?

Pilgrim 10/02/2013 11:35


En tout cas chez Findus, ils auraient bien besoin des services d'Alexandre ou de Malaussène (avec un l), en ce moment !!!

Liliane 10/02/2013 11:21


M. Malaussène est-il toujours de service ?

Pilgrim 10/02/2013 10:48


Un cousin éloigné du sieur Mallaussène, ce bienheureux Alexandre !!!