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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 08:00

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Michel, Lucie et Antoine : trente six jours après la fin du monde

Dominique Chappey

 

 

Je m’améliore. Ce n’est pas encore parfait, mais je progresse. J’ai résolu le moment délicat du petit-déjeuner. Je laisse mon bol et ma petite cuillère sur l’égouttoir de l’évier. Plus besoin d’ouvrir le placard de la cuisine. Je fais pareil pour les repas. J’ai mon minimum vital sorti en permanence. Mes couverts. Deux assiettes, une grande et une petite. Un verre. Une casserole pour les pâtes, une autre pour les viandes.

Je me faisais avoir à chaque fois. Je préparais à manger, je dressais le couvert et au moment de m’asseoir, je réalisais que la table était préparée pour deux. Avec en face de moi, ton assiette vide et les dents de ta fourchette qui pointaient vers ma poitrine. Dressage à l’anglaise, les pointes des fourchettes vers le haut, comme tu m’avais appris. Alors, je me relevais et je jetais tout ce que j’avais préparé à la poubelle. Je faisais disparaître la totalité de la vaisselle dans l’évier et je sautais un repas. Impossible d’avaler quoi que ce soit avec cette boule qui occupait tout l’espace, dans mon ventre.

Les enfants se sont inquiétés, je perdais du poids. Je n’ai trouvé que cette misérable stratégie de l’égouttoir pour continuer à m’alimenter. Cela les rassure un peu. Je leur ai demandé de l’aide pour ta garde-robe. C’était au-dessus de mes forces. Chaque fois que je voulais changer de chemise, dès l’ouverture de la penderie de notre chambre, je reculais en titubant pour m’asseoir sur le rebord de notre lit. Une volée de coups bas. Ta petite robe d’été, celle qui s’ouvrait sur le devant avec son interminable rangée de petits boutons nacrés. Ce chemisier satiné si sage et ses transparences. L’écharpe de laine grossière où tu enfouissais tes joues et ton sourire d’hiver. Ils sont venus un dimanche, ont tout emporté.

Vider la maison ne résout rien. Les dangers du souvenir me guettent à chaque coin de porte. Même le silence entonne la rengaine de l’absence. Si je veux m’échapper un instant, le regard vide qui traverse la fenêtre vient buter au milieu du jardin contre l’érable du Japon. Celui que tu as planté lorsque nous avons emménagé et qui depuis invariablement fait des pousses de trois mètres chaque été. Je n’aurai pas le cœur de le tailler cette année.

Les enfants et moi avons zappé la fin du monde, le réveillon des cadeaux, celui du foie gras et du champagne aussi. Ce fut, à l’aune de l’humanité, un départ discret au beau milieu de toute cette agitation. Depuis, je me désintéresse un peu de la survie de mes contemporains. Notre fille, les yeux rougis, me dit qu’il ne faut pas que je m’enferme. Je sais bien que le monde continue de tourner avec moi qui trottine au dessus. Je trouve ça injuste, que tout ne se soit pas arrêté en même temps. Souvent le soir, je me dis que j’aurai dû partir, moi aussi.

Pour faire plaisir aux enfants, je fais des efforts. Ils pensent que je suis sur la bonne voie, trouvent que je vais mieux. Je fais mon apprentissage. Quelques petites maladresses, encore. Comme il y a quelques instants, dans la cuisine. Je me suis fait avoir comme un bleu, une erreur de débutant en somme. Lorsque je me suis saisi de la boîte de thé dans le placard du haut, que j’ai bousculé légèrement l’agencement des bocaux. Une petite embuscade. Un sachet de tes infusions préférées qui tombe et que je rattrape au vol par réflexe. Un bouquet de senteur qui explose la fragile barricade, la mince carapace que je feignais de croire plus solide. Réglisse et cardamome. Cannelle.

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commentaires

Pierre 29/01/2013 05:42


 


En demi teinte et délicatesse ce texte met le doigt sur une sombre réalité.
Mayas ou pas mayas, la fin du monde n'attend pas. Elle surgit n'importe quand, sans prévenir. Et il faut faire comme si elle n'avait pas eu lieu...

Castor tillon 28/01/2013 05:18


La fin d'un monde, c'est infiniment plus triste que la fin du monde.

Liliane 26/01/2013 19:45


A ne pas mettre entre toutes les mains....


La Terre continue de tourner pour ceux qui restent, dans un monde qui continue de mondaniter mais qui n'est forcément plus le même....

Ryko. M 26/01/2013 17:19


Beau texte, sobre et (sur)vivant.

corinne 26/01/2013 10:33


oui c'est bien cela la fin d'un monde. quand tu laisses tomber ton petit sachet de tisane dans mes doigts qui tremblent, je sais que tu n'es pas encore si loin, et je me remplis de notre bonheur
à deux, même si les larmes aux bords des yeux...