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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 08:00

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  L’écrivain et la fin du monde

 Pierre Mangin 

 

La fin du monde était programmée pour le 21 décembre 2012. La fin du monde n'ayant pas eu lieu, une autre date sera programmée ultérieurement. Veuillez nous excuser pour ce contretemps indépendant de notre volonté.

Il n'empêche que l'information, relayée jusqu'à plus soif sur tous les médias, réseaux sociaux compris, n'avait pas échappé à l'écrivain. Non plus son lot de questions oiseuses qui l'accompagnait. Du genre : « Et si c'était vraiment la fin du monde, que feriez-vous ? » Sous-entendu, que feriez-vous avant. Puisqu'après, par définition, ce serait trop tard. Quand on a posé cette question à l'écrivain, il n'a pas hésité. Pour lui, l'évidence s'est imposée d'elle même : « Si c'était la fin du monde demain, j'écrirais une page. Une page sublime. Une page pour la postérité. » Toujours sa foutue obsession de la postérité. Toujours sa foutue obsession de laisser une trace. Une marque. Une fois n'est pas coutume, mais pour ce cas précis, la réponse de l'écrivain manquait de pertinence. Je suis bien obligé de le reconnaître... Si fin du monde il devait y avoir, plus de postérité. Plus de descendance. Plus de librairies. Plus de bibliothèques. Plus de livres. Plus de lecteurs futurs... À quoi bon écrire une page sublime pour une postérité qui ne verra pas le jour ? Pourquoi diable s’échiner sur une page que jamais personne ne lira ? En reprenant ainsi l'écrivain j'étais sûr de moi, sûr de ma logique implacable, sûr de mon bon sens. L'écrivain avait proféré une bêtise, une ânerie, il devait en convenir et rire de sa légèreté. En raisonnant ainsi je me méprenais et sous-estimais gravement sa noblesse de cœur ainsi que son amour inconditionnel du geste gratuit. « Une belle page », m'a t-il répondu en substance, « une belle page, je veux dire une de celle que l'on destine à la postérité, une belle page se suffit à elle-même. Le plaisir qu'on a à l'écrire vaut toutes les récompenses. La jouissance ressentie quand on y appose le point final fait oublier toutes les peines. Que cette page par la suite ne trouve pas de lecteurs pour cause de fin du monde n'est qu'un détail sans importance. Qui sait, d'ailleurs, si dans ce monde pas encore disparu, des nuées de belles pages ne dorment pas faute d'avoir su trouver le chemin des lecteurs... » Encore une fois, je ne pouvais m'empêcher de songer que l'écrivain était décidément un curieux personnage. Je trouvais son dernier trait non dénué de sens cependant. C'est vrai, tant de manuscrits ne parviennent jamais à franchir l'étape de la publication, que sur le lot, nécessairement, quelques chefs-d'œuvre restent en souffrance. C'est la dure loi de la statistique.

Dans le train qui me ramenait chez moi, je songeais aux paroles de l'écrivain. Etait-il sérieux en m'affirmant ne désirer rien d'autre qu'écrire une belle page ? Ne trouverait-il rien d'autre à faire si un jour une telle alternative lui échoit ? Cela me paraissait invraisemblable. Bercé par le ronronnement du train, j'avais fini par somnoler sans cesser de penser à ce drôle de bonhomme. Dans mon demi sommeil je le revoyais me parler de sa belle page, celle qui viendrait parachever une vie au service de la littérature. Et j'avais fini par comprendre le sens de ses paroles... En réalité, je crois que l'écrivain écrit. Le souci de savoir s'il sera lu ou pas ne vient qu'après. Alors, fin du monde ou crise de l'édition, ce n'est pas ça qui l'empêchera d'écrire...

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commentaires

Castor tillon 28/01/2013 05:11


Moi je l'ai écrite. On m'a dit qu'elle était à chier. Il n'y a même pas eu de fin du monde.


Pff.

Liliane 26/01/2013 19:50


J'ai adoré l'idée !! Bravo !!!

Pierre 26/01/2013 18:58


Il faudrait le lui demander... Peut-être a t-il besoin de sentir l'imminence d'une fin du monde pour se surpasser. Allez savoir !

Ryko. M 25/01/2013 08:53


Mais pourquoi ne l'écrit-il pas maintenant, cette page sublime ? Puisqu'il s'en sait capable.