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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 08:00

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Peur du lendemain

Jordy Grosborne

 

 

Le sol s'était rapproché à grande vitesse alors que ma chute ne semblait plus vouloir finir. Les yeux écarquillés derrière mes lunettes de protection, j'avais imprimé dans mon cerveau chaque image comme devant être la dernière. "Surtout, n'ouvre pas la bouche" avait dit l'instructeur.  Ok, facile à dire, mais j'étais tellement heureux que je parvenais difficilement à cacher mes dents et à ne pas sourire jusqu'aux oreilles, juste parce que le bonheur devait physiquement se concrétiser. J'avais tiré presque à regret sur la poignée d'ouverture du parachute, sans réellement m'inquiéter de savoir si tout allait bien se passer ou non. Après tout, la fin du monde était proche, alors mourir comme ça ou autrement ne m'importait pas. Mais le parachute s'était ouvert et j'avais touché le plancher des vaches quelques minutes plus tard. De retour chez moi, je m'étais serviun cognac et, dans mon calepin, sous la rubrique "Choses à faire avant la fin du monde" j'avais barré "Saut en parachute".  Au début, je l'avoue, j'étais assez inhibé. J'avais mis quelques trucs simples sans grande ambition, mais faut dire que je venais de loin quand même. Quarante années à ne pas risquer grand-chose d'autre que de chopper la crève dans un TER, avoir un accident de chaise à roulettes au bureau ou de me tordre la patte entres deux pavés que je ne destinais même pas à un cordon de CRS, alors pensez donc ! J'ai commencé prudent. Appuyer l'intégralité de mon corps, y compris les zones non protégées, sur les sièges du fameux TER. Aller aux toilettes sans tenue spéciale dans un TGV ou sur une aire d'autoroute du sud de la France. Ne pas tourner la tête au moment de l'éternuement d'un passager ou d'un collègue de boulot. Accepter de lui serrer la main alors qu'il se plaint de la gastro de son petit dernier. Fort de mon audace nouvelle et de ma victoire sur les miasmes en tous genres, j'avais décidé de me promener en ville la nuit. D'abord le centre-ville, puis les quartiers étudiants et enfin, la banlieue. Au fur et à mesure, je prenais de l'assurance. Je me fichais bien de ce qui pouvait arriver. J'allais mourir bientôt ! La puissance que ça vous confère de ne plus avoir à vous inquiéter de la mort, dingue ! Un soir trois types ont commencé à me chercher des noises. Je ne m'étais pas démonté, leur répondant sans trembler, persuadé qu'au pire, je perdais quelques jours de vie, pas plus. Ben ça les a impressionnés au point qu'ils s'étaient barrés. Pas habitués les gars qu'un mec seul ne se dégonfle pas à leur vue. Ils avaient dû croire que j'étais un maitre kung-fu version moderne, sans les sandales, le sac de toile et le petit scarabée.Où un inspecteur Harry surarmé sous mon tee-shirt. La folie ! C'est là que j'avais eu de l'ambition. Ça avait commencé avec mon patron. Ah ça, il avait failli en avoir un, lui, d'accident de chaise à roulettes quand je lui avais dit ce que je pensais de sa gestion de la boite ! Quand il m'a viré, il croyait m'avoir piétiné, détruit. Il faisait le fier, se rengorgeant, comme s'il avait pissé plus loin que moi ! Pauvre naze ! Je lui avais rétorqué que je m'en fichais, de toute façon, il allait y rester comme tout le monde dans quelques jours, alors son boulot ! Fallait voir ses yeux incrédules quand je lui ai dit ça ! Après, j'avais enchainé direct avec mon banquier. J'avais vidé tous mes comptes. Ok, ça ne faisait pas bien lourd, mais bon, fallait voir sa tête quand je lui avais dit que j'allais tout claquer. Il m'avait dit qu'il ne fallait pas, qu'il fallait placer l'argent. Qu'on ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. Si je le voulais, il pouvait me proposer des super produits avec des taux de rendement à 7 % nets, et il me donnait en même temps la carte d'un ami conseiller fiscal qui me permettrait de payer zéro impôt. Il m'a fait trop rire, lui. Je lui ai juste dit qu'on savait de quoi demain serait fait, alors son placement manquait particulièrement d'intérêt ! Quand j'étais sorti, j'avais filé plein de billets aux sdf qui avaient commencé à me suivre, puis aux vieux tous seuls avec leur caddy. J'ai donné de la joie plus que de l'argent, je crois... Ça m'a fait un bien fou d'aider les autres. Jamais je n'avais ressenti ça. J'étais presque triste que tout le monde meure, maintenant que je regardais les autres. Mais bon, il était trop tard pour s'apitoyer, fallait se faire plaisir. Du coup, j'avais quand même acheté une grosse voiture de sport ! Pas compliqué, j'avais fait un prêt sur 15 ans dans une autre banque ! Trop drôle. Quinze ans alors que je n'allais même pas payer la première mensualité ! Puis, j'ai commencé à m'ennuyer. Alors j'ai foncé sur les sensations fortes. Anneau de vitesse, courses de côte improvisées, descentes en rappel, vols en hélico, vol à voile, chute libre, plongées dans les grands fonds au milieu des requins, causette avec des ours, des lions… J'ai même fait un stage en accéléré pour devenir homme canon. M'en fichais, j'allais mourir bientôt !

Puis il s'est passé un truc tout con. Impensable ! L'accident bête quoi. La fin du monde n'a pas eu lieu. Ces andouilles de Mayas s'étaient plantées. Oh, au début, je n'avais pas paniqué. "Ce n'est pas grave, je m'étais dit, quelques jours de retard, profites !" J'étais parti illico descendre quelques rapides en rafting et j'avais enchainé par une virée en montgolfière au-dessus d'une réserve de piranhas. Mais je sentais bien que ce n'était plus pareil. Les jours se suivaient, inexorablement, et ça, ce n'était pas prévu. Si on ne peut même plus faire confiance aux Mayas maintenant ! Le mois se terminait, les mensualités ont commencé à tomber. J'ai revendu la voiture de sport, mais avec une décote énorme qui a failli se faire étrangler de rire le concessionnaire. Mon banquier m'a vu revenir penaud et en a profité pour me refaire payer ma carte bleue que j'avais brûlée au camp de base de l'Annapurna. Je devais payer plein de trucs, alors j'ai vendu ma maison. Je suis allé habiter dans un studio en périphérie. De toute façon, comme j'avais plus de boulot, j'avais plus de trajets à faire non plus. Au moins étais-je préservé du Ter ! C'est quand 2013 a commencé que j'ai réalisé toute l'horreur de la situation. Je n'étais pas en danger de mort ! J'allais très bien et cela n'allait sans doute pas s'arranger avant un bon paquet d'années. L'angoisse ! Plus question dès lors de prendre le moindre risque avec ma petite santé.

Voilà, aujourd'hui, faut plus me parler de Mayas, pas même de l'abeille, ça me fout trop le bourdon. Il ne faut plus me parler de rien d'ailleurs. De toute façon, je suis en super santé là, et je ne m'approche plus de personne, j'ai trop peur de chopper la crève. J'évite aussi les chaises à roulettes, un accident est si vite arrivé. Remarquez, le monde est quand même bien fait, finalement, car ils n'ont pas mis de roulettes sous leurs chaises à Pole – Emploi.

Ne le dites pas aux autres, mais, maintenant que je sais que la fin du monde n'est pas pour tout de suite, j'ai de nouveau mailles à partir avec mes lendemains !

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commentaires

Castor tillon 28/01/2013 04:04


ç'aurait été marrant que la fin du monde survienne, et que le gars survive. Les textes de Jordy sont toujours très distrayants.

Ryko. M 22/01/2013 18:16


Zut alors, c'est trop triste. L'histoire m'avait tenu en haleine jusqu'à la veille de la fin du monde.


Moralité, : fallait pas laisser les Mayas partir.

Joël H 22/01/2013 14:26


J'adore ! Et c'est très marrant.

Liliane 22/01/2013 12:56


Excellent ! je vois bien le type !!


C'est ballot, il va devoir remonter les manches dans sa banlieue. Je peux lui envoyer un masque s'il a si peur des microbes !?


En même temps, ça fait rêver ce plaquage en règle.... Un peu comme si on gagnait le gros lot qui t'assure un revenu pour 250 ans!

Yvonne Oter 22/01/2013 09:56


"Chassez le naturel, il revient au galop". Bien vu, Jordy !