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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 08:00

Fausse-joie.jpg

 

 

Fausse joie !

Danielle Akakpo

 

 

Qui pourrait me dire ce que je fais là, en longue robe blanche, sous un magnifique ciel bleu, dans un immense espace peuplé d’individus vêtus tout comme moi ? Qui pourrait m’expliquer pourquoi je me sens extraordinairement léger, délivré de tout souci, apaisé par une bienfaisante atmosphère de paix et de quiétude ? Il règne une douce chaleur. Pas de neige, de bise glacée. Nous sommes nombreux, mais nous ne nous gênons pas. Chacun, détendu, confortablement allongé sur un nuage douillet, se laisse bercer par la délicieuse musique diffusée en permanence en sourdine. Un grand vieillard à la barbe fleurie s’approche enfin de moi :

- Saint-Pierre, salut : désolé de ne pas avoir eu le temps de t’accueillir. Nous avons eu tellement d’arrivées à partir du 21 décembre vers minuit que je ne sais plus où donner de l’aile.

- Du 21 décembre… mais…

- Oui, cher bienheureux. Dieu le père, au vu de la pagaille qui régnait dans le monde entier, de la conduite inconsidérée des politiques, entre autres, a finalement saisi l’opportunité de la prédiction des Mayas. Le grand ménage a été fait sur terre, il n’y reste plus rien. Rien de rien. D’ailleurs, c’était vraiment trop de travail : surveiller en bas, gérer ici le Paradis, ça devenait l’Enfer… pardon, ça devenait… hyper compliqué.

- Le Paradis ? Mais alors, je suis… mort ?

- Tsss, tu renais à la vie éternelle.

Je jette un rapide coup d’œil autour de moi puis j’ose :

- Louise…

- Ta Louise ? Est-ce qu’elle n’a pas assez pourri ton quotidien ? Regarde donc, là-bas au fond, ce grand écran de fumée, infranchissable : c’est derrière lui qu’avec des millions d’autres ta Louise paie pour ses péchés, chez Lucifer. Ça te surprend ?

Alors c’est vrai, plus de contraintes de boulot, plus de problèmes pour boucler les fins de mois, et surtout plus de bonne femme pour me gâcher la vie ? Je n’entendrai plus jamais Louise me rabaisser, me morigéner pour un oui pour un non ? (J’ai jamais eu le courage de divorcer.) « Fais moins de bruit en mangeant ta soupe, sors les poubelles, va à la cave me chercher des pommes de terre. » Radine en plus, toujours à chipoter pour trois francs six sous. Pas moyen de faire un petit tiercé, un petit loto. Tenez, elle y croyait tellement, Louise, à la prédiction des Mayas, qu’elle avait décidé de ne pas payer le loyer, les factures d’électricité, d’eau, de téléphone arrivées en décembre. A quoi bon ? Pire, on ne faisait plus non plus de provisions. Pourquoi stocker si c’était pour gâcher ? Si bien que le 21 au soir on a dîné d’une mini-brique de soupe aux poireaux, tout ce qui restait dans les placards. Enfin pas tout à fait, parce qu’avant d’aller au lit, j’ai surpris Louise en train de s’envoyer une bouteille de whisky qu’elle avait planquée dans la machine à laver. « C’est pour cette nuit, je le sens, je veux pas souffrir, je veux pas souffrir », sanglotait-elle. J’ai réussi à choper le Label 5 qu’on s’est partagé.  Je n’y croyais pas trop, moi, à la cata, mais on ne savait jamais, si je pouvais éviter de souffrir… 

C’est vrai qu’on est bien ici. Mes voisins immédiats m’adressent des sourires de bienvenue, se présentent : bienheureux André, bienheureuse Annie. Je me présente aussi : bienheureux Gaston. D’autres approchent, portés par leur couche ouatée voguant à la manière d’une barque. J’essaie : ça marche ! Je vogue, je me laisse porter à travers cet univers où tout est calme et béatitude. J’accoste près du mur de fumée. Des gémissements s’échappent. « Les occupants de l’Enfer expient leurs péchés attachés sur des tapis de clous et léchés par des gerbes de flammes. », me souffle à l’oreille bienheureux Jacques. L’image de Louise transformée en cochon grillé m’arrache un petit rire. Pris de remords pour ce méchant gloussement, d’un battement d’ailes j’éloigne mon nuage de ce lieu sinistre et… atterris lourdement sur le plancher à côté de mon lit. À peine ai-je le temps d’ouvrir les yeux et de reprendre mes esprits que Louise est déjà accourue depuis la cuisine :

« En voilà des fantaisies ! Mais on va dire que tu tombes bien, il est 8 heures passées. Dépêche-toi de te préparer, il y a du courrier à poster d’urgence et il faut aller faire les courses au supermarché. Quoi ? Fais-pas cette tête ! Sortir sans prendre de petit déjeuner, c’est pas la fin du monde ! »

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commentaires

Castor tillon 28/01/2013 05:02


C'est biiiiien, les courses au supermarché ! Un p'tit crochet ni vu ni connu au rayon du Label 5, quelques gorgées rapides, et on revient affronter la maritorne, gonflé à bloc.

Liliane 16/01/2013 10:41


Pauvre chou.... Elle ne fut ni longue, ni réelle sa fin du monde ! Quel atterrissage !


C'est vrai que ça picole pas mal dans ce café! 

Pilgrim 15/01/2013 22:28


Oui, comme disait l'autre : l'enfer, c'est Louise...


Dites donc, qu'est-ce que ça picole, ces jours-ci, au Calipso ! ... Sans doute pour oublier...

Yvonne Oter 15/01/2013 22:08


Il m'est bien sympathique, Bienheureux Gaston. Sans se poser trop de questions, il profite de la paix éternelle en navigant sur son petit nuage. Qu'avait-il besoin d'être aussi curieux de sa
satanée Louise ? Le pauvre ! C'est ce qui s'appelle tomber de haut...

Lza 15/01/2013 09:36


Retour en enfer, après un petit tour au Paradis...Tout de même, il manque la version de Louise...