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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 08:00

    betty's bar-copie-1

 

Trou noir

Claudine Créac’h

 

 

Cela faisait une bonne vingtaine de jours que je n’avais vu personne. Ni parlé. Les écrans seuls brillaient, la télé et l’ordinateur éclaboussaient de leur lumière glauque les murs et le plafond de mon appartement du quatrième étage. Les livres s’étalaient sur le sol. J’attendais le feu purificateur qui  dévasterait notre monde pourri. Même, je comptais sur lui pour le sale boulot.

Je ne saurais dire pourquoi, à vingt heures et trente cinq minutes, j’ai eu un hallucinant désir de partager ce dernier moment. Et puis, j’hésitais une fois de plus entre pavé de saumon et nouilles à la sauce tomate. Marre du surgelé et du lyophilisé. J’ai ressenti le désir  extravagant de croquer dans un hot dog brûlant, gruyère-moutarde, et de boire une bière. J’ai marché longtemps, au hasard, dans les rues, en me demandant quel bar choisir pour mon dernier repas. 

Quand on tourne à l’angle de la rue de Paris, on voit clignoter l’enseigne du Betty’s Bar et ses reflets rouges se tortiller dans le fleuve. Le rade était éclairé, il y avait du bruit, de la vie, de la chaleur et des gens qui parlaient pour se sentir vivants, pour s’accrocher aux mots comme à une bouée. J’ai poussé la porte. Le néon verdâtre figeait les clients dans une lueur maladive. Ils étaient une dizaine dans le rade. La ville est petite et je les connaissais tous : vieux copains d’école, de caté, de centres de loisirs, devenus les piliers du Betty’s Bar. Betty trônait derrière le comptoir, dans sa robe rouge tendue à craquer. Fil de Fer agitait ses mains osseuses en écoutant un blues mortifère. D’un signe de tête, j’ai salué Gégé, Quinze Grammes et sa  blonde. Mimi Crépon philosophait, soudée à sa table, beaujolisée jusqu’au trognon, le délirium au bord des lèvres. Elle appelait l’apocalypse.

- Je t’attends charogne. Enfin, je vais revoir mon Gino. Je vais le retrouver, t’entends ? Vous entendez tous, je vais retrouver Gino. Betty, un verre ! 

Betty servait. Moi, assommé, saoulé de bruits et de mouvements, j’avais du mal à remettre mes mots en ordre de marche. Je devais abandonner le monde de l’introspection pour celui de la parole. Le vacarme me clouait sur place. Les matamores du Betty’s Bar buvaient à la fin du monde dans une avalanche de chants, de rires, de cris, de sifflements du percolateur, de blues.

Je me suis installé à une table, au plus profond du bar. J’ai commandé un hot-dog, une bière blonde. Un deuxième hot-dog et une deuxième bière. A 11 heures, la fée clochette s’est agitée au-dessus de la porte et la fille est entrée. Elle semblait paumée. Elle portait un pull à grosses mailles noires et rouges, sur un jean délavé. Elle a traversé le bar sans un regard, s’est attablée sans une parole, elle s’est fait servir une bière en montrant le verre posé devant moi.  C’était une fille Tanagra comme dans ce film d’anticipation, cheveux roux, visage d’une telle pâleur qu’il semblait luminescent, les yeux bleus transparents. Elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux étaient un puits de tristesse immobile. Je ne pouvais la quitter du regard. Me voyait-elle ?

Il s’est passé quelque chose d’incroyable. Pour elle, dans ce bistrot minable, j’ai eu envie de renaître, d’arracher ma vieille peau. J’avais honte de ce que j’étais, de mon studio vétuste, des surgelés, de ma solitude, de ma timidité corrosive, de la peur embusquée, des cheveux en bataille, des sous-vêtements négligés. Changer ! Mais, assis devant mon verre, en regardant mes mains moites, j’ai compris que je demeurerai le même, l’enfant mal aimé, le pauvre type terrorisé par la vie, suant de peur. Jamais mes mains ne caresseraient une nuque de femme. 

Au comptoir, un type a dit « C’est presque l’heure ».  J’ai pensé « Tant mieux » et aussi que ce serait merveilleux d’être atomisé avec elle, de devenir une particule de rien qui s’accrocherait à une particule de rien de la fille et que nos particules de rien danseraient soudées l’une à l’autre au milieu du brasier.

Mimi priait à voix basse pour retrouver Gino. Les autres gueulaient. Gégé a regardé sa montre. Il a tapé avec une cuillère sur le bord de son verre, a crié d’une voix arrogante embrumée d’alcool « On y est les gars ! A ma montre, 21 décembre, 23 heures, 59 minutes et 56 secondes. 57. 58. 59… ».

Tout s’est mis à tourner, la lumière s’est éteinte, rallumée, éteinte à nouveau. Il y a eu des cris. Les mailles du pull de la fille semblaient de métal et jetaient des flammes rouges autour d’elle. Betty a hurlé « Pas de panique, c’est les plombs qui ont sauté. Ça arrive souvent. L’installation date de Billy et il y a vingt ans qu’il est au trou, Billy ». Elle est allée au compteur et la lumière est revenue.

Gégé examinait, incrédule, le cadran lumineux de sa montre.

- 22 décembre, 2 secondes. C’est dingue, j’ai pas lâché ma montre du regard. On a perdu trois secondes.

Mimi pleurait, la tête sur ses bras repliés. Quinze Grammes embrassait sa blonde à pleine bouche. J’étais debout, collé contre la fille. Sa voix se mêlait au blues.

- Tu danses bien.

J’ai glissé ma main sous la masse cuivrée de sa chevelure.

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commentaires

Cécile 20/01/2013 13:00


Tout à fait d'accord avec jordy, très belle ambiance bistrot, un picon pour moi.


Y perdre du temps, ça m'a l'air plutot un bon plan.

le Belge 14/01/2013 14:19


C'est vrai que c'est bien! Il est où ce bar? J'y cours! Merci Claudine, et bravo!

Jordy 12/01/2013 11:30


Ouah, ça c'est de l'atmosphère. Je dirais même de la stratosphère. Bravo pour l'ambiance, les descriptions, le style et le petit voyage aux portes de l'antre d'un drôle de cupidon.

Liliane 11/01/2013 19:05


Purée.... de nous aut' !! On y est jusqu'au bout...

joel H 11/01/2013 14:47


Patron, la même chose !