Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 08:00

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Les deux coqs et la poule. (Fable)

Yvonne Oter

 

Depuis bientôt cinq ans, Coco Ricco régnait sans partage sur une basse-cour soumise à ses diktats. Pas bien grand ni gras, mais l’œil vif, la crête haute, le plumage brillamment coloré, le chant provocant et sonore, il avait su en imposer au peuple des gallinacés. A lui, les gros vers appétissants ; aux autres les grains fades lancés par la fermière. A lui, le beau tas de fumier, chaud, parfumé, haut au dessus du populo de basse extraction. A lui, le droit d’éveiller tout son monde, de proclamer que le jour est levé, d’exiger qu’on se mette au travail sans tarder. A lui, la suprématie absolue sur des sujets pas toujours très satisfaits de ses œuvres, mais qui avaient pris le parti de s’en contenter, faute de mieux. Coco dictait sa loi, le peuple obéissait.

Puis vint Rick. Rick O’Coco, qui n’avait d’exotique que le nom, puisqu’il était natif du même cheptel. Pas bien grand, lui non plus, le plumage bien plus terne que celui de Coco, d’abord beaucoup plus discret, il se mit cependant à contester les options que le roi de la basse-cour tenait à imposer. Son langage insidieux insinuait, déblatérait, déniait, bref poussait à la révolte. Pas de chant claironnant chez lui, mais une intelligence des foules qui lui permettait de titiller les points les plus sensibles de chaque individu. Rick était un fin roublard.

Au début, Coco laissa faire, n’imaginant même pas qu’on puisse écouter les sornettes de pareil animal. Puis, voyant les réactions du peuple qui commençait à chuchoter dans son dos, il réalisa qu’il était temps de couper les ailes à ce début de réaction. Comme il était malin quand même, contrairement à ce que colportait le perturbateur, il n’attaqua pas bêtement son rival de face. Mais à chaque passage, il lui décochait un coup de bec, ou d’ergot, ou d’aile largement déployée. Rick, évidemment lui rendait la pareille, ne cherchant nullement à éviter la confrontation. Et peu à peu, l’ambiance au sein de la basse-cour devint détestable, certains prenant parti pour le champion en titre, d’autres pour le challenger. On vit même quelques échauffourées lors de la distribution des graines, lorsque l’un ou l’une s’estimait lésé dans le partage.

Alors, la poule la plus influente, de bonne extraction, bien née et élevée dans le souci de son rang et de ses idées, proclama qu’il fallait que cesse ce cirque ridicule. Marinella Cotcot, c’était son nom, ne fut pas entendue par les deux belligérants. Ils allèrent jusqu’à snober son intervention sous prétexte qu’une femelle n’avait pas à se mêler des affaires des mâles. Elle pensa en crever de rage et décida de se lancer dans la bagarre. On allait bien voir si une belle poule bien grasse ne pourrait pas damer le pion à deux coqs, certes bien armés, mais un peu chétifs à côté d’elle.

La bagarre fut épique, pleine de rebondissements, de coups francs et de coups bas, de victoires sans lendemains, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, de défaites sans importance, de plaies bénignes ou sanguinolentes, de rodomontades et de cris de dépit ou de douleur. Bref, une série d’épisodes qui eut l’avantage de remettre le peuple en harmonie, chacun étant bien trop occupé à commenter les péripéties du jour que pour en découdre soi-même. Les pigeons juchés sur la clôture comptaient les points. Les dindons de la farce gloussaient lorsque l’un des adversaires s’enfuyait devant les deux autres. Les poussins ne naissaient plus, les poules couveuses ayant déserté le nid pour ne rien perdre du spectacle. La fermière ne pouvait s’empêcher de rire à voir la mine du défait du jour.

La guerre s’éternisa, comme tout conflit qui ne connaît pas de vainqueur indiscutable. A ma connaissance, elle dure toujours. Non sans dommages pour les trois volatiles concernés. Car il est bien connu que dans toute bagarre, chacun y laisse des plumes. Au propre comme au figuré.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
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Commentaires

  Super bravo! 

Syneda

Commentaire n°1 posté par Patrick le 03/02/2012 à 11h42

 Comme souvent, tous les belligérants, et les spectateurs, perdaient l'appétit et oubliaient leurs besoins, la fermière cessa un beau jour de rire: Elle invita toute sz famille proche et lointaine à venir se régaler d'un, ou plutôt de deux coqs au vin.

Du coup tout retrouva sa place dans la basse-cour: les couveuses regagnèrent leur nid, Les poussins purent se réchauffer sous l'aile de leur mère, et la belle pondeuse invita ses congénères à venir gratter avec elle sur le tas de fumier... 

Commentaire n°2 posté par Lza le 03/02/2012 à 17h10

Triple bravo:

Commentaire n°3 posté par danielle Akakpo le 03/02/2012 à 19h36

Caquetages sans fin et prises de becs.

On s'y croirait.

Commentaire n°4 posté par Castor tillon le 04/02/2012 à 00h49

Bravo Yvonne. C'est une belle fable bien enlevée et très agréable à lire, avec une morale qui aurait pu se prolonger en disant que les plumés ne sont pas forcément ceux auquels on pense.

Commentaire n°5 posté par Jean le 04/02/2012 à 03h11

Super chouette ! Bravo Vovonne !

http://www.youtube.com/watch?v=rPQrMPyWaRg

Commentaire n°6 posté par Lastrega le 04/02/2012 à 08h23

Une très belle fable qui aurait fait pâlir Jean de la Fontaine. On en redemande une charrettée !

Commentaire n°7 posté par Perrette le 08/02/2012 à 08h09

En espérant que Rico ce sacré Coco finisse par dé-chanter, parce que même les pieds dans le purin, chanterait encore !

Compliments Yvonne, cette fable est excellente !

Commentaire n°8 posté par Bourbier à bison le 11/02/2012 à 08h41

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