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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 08:00

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Faillite

Jean Calbrix

 

Ce matin-là, je me suis réveillé d’excellente humeur. Il fallait que je téléphone à mon ami Socrate, car dans le courant de la nuit, je me suis mis à penser que quelque chose clochait dans sa maïeutique. J’ai saisi mon téléphone, rigolant d’avance de pouvoir lui river son clou. Hélas, une voix féminine, légèrement nasillarde,  me répondit qu’il n’y avait plus d’abonné au numéro demandé et qu’il me fallait consulter le dictionnaire, ou une agence de notation. Comme je n’avais pas d’agence sous la main, je saisis le Larousse en vingt tomes et le compulsait fébrilement. Quelle ne fut ma surprise de constater que le nom de mon ami n’y figurait plus. Intrigué au plus haut point, je saisis le premier atlas à ma portée et le compulsait à son tour. Et là, je vis estomaqué que la Grèce avait disparu de la carte de l’Europe. Ah les malheureux, ils n’avaient suivi les directives des banques, ils n’avaient même pas voulu qu’on les aide. Ce qui devait arriver, venait d’arriver : la faillite, et sa sanction : la disparition. La mer Méditerranée avait tout recouvert sans laisser dépasser un petit bout d’Olympe. La plus heureuse dans l’histoire, c’était la Macédoine qui se voyait désormais nantie de belles plages propres à développer un tourisme cinq étoiles.

Le lendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille, je voulus téléphoner à mon ami Pline. Une voix me demanda : l’ancien ou le jeune ? Je répondis que cela m’était indifférent. J’entendis une voix métallique me dire que l’ancien était mort et que le jeune n’était pas encore né. De mon propre chef, je consultai le Larousse. Aucun Pline, vieux ou jeunot, gâteux ou perdant ses dents de lait n’avait son nom dans le docte ouvrage. L’atlas me fit découvrir l’atroce réalité, l’Italie était, elle aussi, rayée de la carte. Un crash boursier l’avait balayée. Elle ne pourrait plus donner de coups de botte au cul à la Sicile. La Méditerranée venait flirter avec les bords de la Suisse, mécontente de perdre son superbe isolement, et ceux de l’Autriche, ravie de rompre le sien. Beaucoup pleurèrent la disparition de Mussolini, de Berlusconi et des spaghettis. Mais pour ces derniers, j’étais d’accord. Je les adore à la Bolognaise.

Le surlendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille et l’avant veille, je voulus téléphoner à mon ami Cervantès pour lui faire remarquer que si son don Quichotte voulait aller se battre contre les éoliennes, c’était perdu d’avance. Ce fut la même mésaventure. Son nom gommé des dictionnaires et l’Espagne rayée des cartes. Un marché réticent avait eu raison d’elle. L’avantage, ce fut que les bouchons de tankers dans le détroit de Gibraltar n’allaient plus se produire et que Total n’aurait plus de prétexte pour augmenter les prix à la pompe.

Le lendemain du surlendemain, plus que jamais oublieux de ce qui s’était passé dans le passé, je voulus téléphoner à Shakespeare pour lui dire qu’il était bien vain d’apprivoiser les mégères. Idem, plus d’abonné, plus d’Angleterre et dans la foulée, plus d’Ecosse. Le standardiste me déclara aussi qu’il manquait d’Eire. Bref, un gros trou dans la City s’était ouvert à cause d’une livre qui ne pesait plus rien. Il avait tout englouti.

Le surlendemain du surlendemain et les jours qui suivirent, tous mes meilleurs amis d’Europe disparurent du dictionnaire et leurs pays furent effacés de la carte. Même mon Victor Hugo et ma douce France ! Sentant le vent venir, je m’étais réfugié chez mon ami Goethe à côté de la Bundesbank. Que pouvait-il m’arriver dans cette Allemagne d’une solidité économique exceptionnelle ?

Pauvre de moi, comme elle n’avait plus personne pour acheter ses marchandises, elle tomba en faillite, elle aussi. Je n’eus que le temps de me réfugier sur le rocher de Monaco  grâce à un dollar flottant qui passait par-là.  Du haut de la pyramide d’or accumulé, je pus voir les yachts sur la mer infinie converger vers l’Eldorado fiscal, rejetant à la mer les migrants qui s’étaient réfugiés dans leurs cales, ces migrants qui allèrent nourrir d’autres requins.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Le Belge 03/03/2012 19:43


Impossible de remettre en question le fond. Reste une seule question: combien de temps pour tout détruire?


"Nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines!"


Plus que jamais d'actualité. Merci, Jean.


 



Castor tillon 10/02/2012 19:38


ça c'est un chouette naufrage, avec l'Allemagne dans le rôle du radeau de la Méduse !

Laurence M 10/02/2012 09:19


Chapeau bas .... Dommage quand même pour les spaghetti !  Et oui, un grand bravo au barman pour toutes les illustrations judicieusement choisies !

Swiss Life Mutuelle 10/02/2012 05:15

J'ai hate que ce soit Jour-J

Jean 09/02/2012 23:27


Un grand merci à tous, Corinne, Lza, Danielle, M, Ysiad, Pilgrim, Joël, Jordy, pour vos sympathiques commentaires, et une mention spéciale à notre barman Patrick pour la publication et la belle
illustration de mon texte.