Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 08:00

jour--69bis.jpg

 

De l’éther dans le carbu

Patrick Ledent

 

 

Il allait perdre. Oh ! Ce n’étaient pas les sondages, il s’en foutait des sondages : une opinion publique, ça se manipule quand on a les leviers. Son élection, cinq ans plus tôt, le lui avait confirmé : il représentait les intérêts de trois pour cent de la population et il avait obtenu cinquante-trois pour cent des suffrages. Quand on réalisait une telle performance, on mesurait la déliquescence d’une démocratie.

Non, c’était autre chose, d’ordre psychologique. Il allait perdre parce qu’il était au bout du rouleau. Qu’il avait tout réussi, jusqu’à la quadrature du cercle. Il allait perdre parce qu’il s’en foutait de gagner. Parce qu’il est impossible de se mobiliser quand le but n’est même plus un défi.

Il s’en ouvrit à ses amis : « Je vais perdre. » Qui se récrièrent. Rirent. Osèrent quelques tapes sur ses épaules spasmodiques : « T’es fou ! Y a plus qu’à pousser ! » Il dit pourquoi. Et tous se turent, consternés : ils allaient perdre aussi. Fini Byzance ! Sans lui, c’était foutu.

– Vous devriez consulter, monsieur le Président, risqua l’un deux.

– Consulter quoi ? Un psychiatre ? Tu te fous de moi ? Est-ce que j’ai une gueule de psychotique ?

– Pas un psy, un mathématicien.

– Explique !

– La spéculation, monsieur le Président. Ce n’est pas un jeu de hasard. Il y a des mathématiciens derrière tout ça. De haut vol. Vous avez déjà entendu parler d’arithmétique modulaire : constante de Kaprekar, séquence de Fibonacci, cryptologie symétrique ?

– C’est quoi ce charabia ?

– Une mise en équation de la France, monsieur le Président. Rien de moins. Tout se calcule. Sans émotion, avec une froideur qui confine au sublime. Exactement ce dont vous avez besoin. De quoi anoblir votre image. Vos adversaires politiques, vos concitoyens, le chômage, l’Europe, la géopolitique, la délinquance, l’insécurité ou son sentiment, on s’en fout, ne sont que les éléments d’un algorithme universel. Fini de s’exciter. Fini d’y croire ou de ne pas y croire. Place au concret : des données, des millions de données. Aligner des chiffres, compiler des calculs et assujettir l’équation ; voilà ce qu’il faut faire ! Voilà qui vous installera vraiment au-dessus du débat. Vous serez superbe, brûlant d’intelligence.

– C’est passionnant ce que tu dis là !

– La clé, c’est l’austérité. Pas économique, évidemment, elle serait bonne, celle-là ! Mais émotive. Donnez une valeur numérique à tout, même à l’indifférence, et vous saurez jusqu’où vous pouvez aller. Créer la misère, c’est facile, ennuyeux même, à la longue, je partage votre découragement. Mais l’entretenir, la définir à l’euro près. Jouer avec la révolution sans jamais la déclencher, voilà qui est autrement plus visionnaire !

– Continue !

– Si vous savez y faire et vous entourer, vous allez donner une leçon à vos pairs, laminés par le printemps arabe ou en sursis de l’être. La France retrouvera enfin la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : maîtresse de l’Europe et parangon planétaire. Quand Barack-le-Rouge sera tombé, vous serez toujours là, vous ! Et vous vendrez aux Républicains nos martingales hexagonales.

– Non, mais, à t’entendre, on va se goinfrer.

– Jusqu’à la glotte, monsieur le Président, si vous le permettez, jusqu’à la glotte !

– Bon, tu me prépares un plan d’action et on en reparle vendredi.

Puis, s’adressant au reste de ses ministres, secrétaires et conseillers :

– Et vous, prenez-en de la graine ! Restez pas là plantés comme des chiffes ! Chiffres, pardon ! Ha ! Ha ! Ha ! Entrez dans la danse et maniez-vous !

Là-dessus, il gratifia l’élu du jour d’un petit coup de poing dans le bide – un adoubement aussi rare que prometteur –, avant de se retirer en sautillant comme un shaker court-circuité.

– Dis, Maurice, tu ne crois pas que t’en as fait trop ? hasarda le ministre des finances.

– Le moyen de faire autrement ? se gargarisa l’interpellé.

Et tous de se serrer les pognes, en camarades. Ouf ! On n’était pas passé loin.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
commenter cet article

commentaires

gene 29/02/2012 09:58


Génial! On en redemande!!!!

Castor tillon 29/02/2012 04:09


C'est tout-à-fait le moment d'enchiffrener, en effet. Mais ça va faire tousser les électeurs.

Jean 28/02/2012 20:03


Bien vu tout cela, Patrick

jean 28/02/2012 19:13


Là-dessus, il gratifia l'élu du jour d'un petit coup de poing dans le bide - un adoubement aussi rare que prometteur - avant de se retirer en sautillant comme un shaker court-circuité.


Cela me fait penser à la passation des pouvoirs à l'Elysée en 2007 quand Sarko, juché sur ses talonnettes, mit Chichi dehors en le poussant par son épaule.


Bien vu tout cela, Patick

M 28/02/2012 14:38


Les "martingales hexagonales" me ravissent... Enfin, l'expression, pas la chose!