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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 08:00

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Trois petits tours …

Laurence Marconi

 

Jeudi, 14H30 :

Elle fait la queue. Elle est arrivée il y a une heure et depuis, elle attend son tour. Cela ne la dérange pas trop de patienter. Elle a l’habitude et de toute façon, elle n’a rien d’autre à faire. Elle a déposé les enfants à l’école avant de se poser au bout de la file. Elle est libre jusqu’à 16H30. Libre comme l’air. D’autres sont venus grossir le rang derrière elle si bien qu’elle se retrouve engloutie par cette longue farandole humaine qui serpente au ralenti entre les barrières métalliques. Elle a ses repères. Elle sait que lorsqu’elle atteindra le mur, là-bas, il ne lui restera plus que quinze minutes à attendre. Et puis, elle sera à l’abri des courants d’air. Aujourd’hui, le vent est frais pour la saison mais c’est supportable. Les beaux jours sont à venir et les mauvais sont maintenant derrière. C’est tout le mal qu’elle se souhaite. Que les mauvais jours, les mauvaises semaines, les mauvais mois soient derrière elle. Que les beaux jours ne concernent pas seulement la météo, le ciel, les petites fleurs, les arbres dans les jardins. Et pas seulement les autres. Pas toujours les mêmes. Elle aimerait bien que le vent tourne, que la vie chasse un peu ses nuages à elle. Tout ce qui s’amoncelle au-dessus de sa tête. Elle reconnait des visages familiers mais ses copines ne sont pas là. Peut-être que le petit dernier de Sandra est une fois encore malade et que Valérie souffre à nouveau du dos. Pas facile de rester longtemps debout quand on a mal au dos. Ici, on est prioritaire s’il est établi que la station debout nous est pénible mais quand c’est l’affaire d’une semaine, il faut remonter toute la file, jouer des coudes pour obtenir le droit exceptionnel de passer devant tout le monde. Les autres vous regardent d’un mauvais œil alors, Valérie a dû renoncer à venir aujourd’hui. Parfois, il y a même des bousculades. Il faudra qu’elle passe chez Sandra pour prendre des nouvelles du petit. Du coup, elle s’ennuie un peu. D’habitude, elle parle avec ses copines et le temps paraît moins long et puis, le fils de Sandra court à droite, à gauche, il faut le surveiller, s’en occuper et les minutes filent plus vite. Elle regarde les visages, écoute les conversations des autres et cela la distrait quand même. Bien sûr, elle aimerait mieux être au cinéma. Faire les boutiques. Mais c’est impossible. Impensable. Alors, ici ou ailleurs, pourvu que le temps passe …

 

15h00. Elle est tout près de la porte, elle va bientôt être à l’intérieur. Ensuite, elle sait qu’il ne restera plus que dix minutes à attendre. Le temps de donner son carton avec son numéro et de récupérer sa carte et elle sera dans le circuit. Elle entend déjà les bruits familiers et, à travers les vitres, elle distingue les silhouettes connues, le va-et-vient des bénévoles des Restos du Cœur. Elle va remplir son sac à provisions, faire le plein de sourires. Boire un café. Avaler un gâteau ou deux. Ravaler sa fierté. Et puis repartir. Jusqu’au prochain tour …

 

Dimanche, 14H30 :

 

Elle fait la queue. Elle est arrivée il y a une heure et depuis, elle attend son tour. Cela ne la dérange pas trop de patienter. Elle a l’habitude. Ici aussi il faut attendre. Elle a laissé les enfants à la maison. Après tout, Johanna a bientôt douze ans, elle peut bien garder son frère et sa sœur. Aujourd’hui, il n’y a pas école. On est dimanche. Ses copines ne sont pas là. Elles n’habitent pas dans le même quartier. Dans la file, il y a quelques têtes connues mais personne avec qui parler. Tant pis. Elle prend son mal en patience. Elle n’aime pas cette expression. Cela fait des mois qu’elle prend son mal en patience et qu’elle attend son tour. Son tour de bon temps. Son tour de faire ses courses au supermarché. Comme les autres. Comme avant. Avant que la roue tourne. Des mois que ses enfants, eux, attendent leur tour de manège. Ici, les gens sont différents. Différents des habitués des Restos du cœur. Ils s’impatientent. Se balancent d’un pied sur l’autre. Trépignent. C’est qu’ils ont autre chose à faire. Que font les gens, le dimanche ? Ils vont au cinéma, ils vont chez des amis, ils vont manger une glace… Il fait beau, aujourd’hui, un vrai jour de printemps. Doux. Léger. Lumineux. Alors, ils sont tous venus à la même heure, en début d’après-midi pour ne pas faire la queue. Raté. Ils auraient mieux fait de venir tôt ce matin, avant d’aller au marché. Ou juste après. Que c’est agaçant de faire la queue quand on a mieux à faire ! Elle, elle n’a rien d’autre à faire. Rien de mieux. Elle n’est pas pressée. La télé peut bien attendre. Les enfants aussi. Johanna est assez grande. Le dimanche est un jour comme les autres. Ni plus ni moins. Pas encore un jour meilleur. Celui-ci est tout de même un peu particulier. Elle est, pour ainsi dire, convoquée. Elle a pris tous ses papiers. N’a rien oublié. Enfin, elle espère. Convoquée avec tous ces gens qui attendent. Ils ont donc quelque chose en commun. Pourtant, certains ne lui ressemblent pas. Au-dessus de leur tête, il y a le ciel. Bleu. Limpide. Pas pour tous, bien sûr. Mais pour certains. Toujours les mêmes.

 

15H00. Elle est tout près de la porte, elle va bientôt être à l’intérieur. Ensuite, elle sait qu’il ne restera plus longtemps à attendre. Le temps de prendre les petits papiers et de montrer sa carte d’identité et elle sera dans le circuit. Aujourd’hui, elle va garder sa fierté. Sa voix compte. Autant que celle des autres. Elle va voter. Et puis repartir. Jusqu’au prochain tour …  

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Annick 04/03/2012 20:37


J'aime beaucoup. C'est léger, simple, ça coule avec lenteur comme l'attente. Avec quelque chose de doux et malgré tout  paisible. C'est comme
ça, voilà tout.


Excellent.

Laurence M 04/03/2012 16:45


Merci pour vos commentaires.  De l'héroïsme, peut-être ... mais cela existe.

Castor tillon 04/03/2012 01:37


Elle passe son temps à attendre... tout en sachant que les choses ne changeront jamais fondamentalement pour elle. C'est de l'héroïsme.

claude romashov 02/03/2012 09:14


Beaucoup de finesse et d'émotion dans ce récit de la misère invisible aux gouvernants !

danielle Akakpo 01/03/2012 19:46


Que rajouter sinon " Chapeau bas, Laurence! "