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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 08:00

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Ascenseur asocial

Joël Hamm

 

 

La route. Droit devant. Toute tracée. La même. Toute ta vie. Sauf si un pas de côté t’en détourne…

Norbert Salviati m’a repéré très vite parmi son troupeau de colleurs d’affiches. J’étais l’ado le plus vif de la bande et je savais me battre avec ceux qui nous tombaient dessus certains soirs. Il a commencé par me confier de petites responsabilités : recruter des costauds pour son service d’ordre, lui raconter l’ambiance de mon quartier, les réactions des gens. Puis il m’a demandé de l’accompagner dans ses déplacements. J’ai progressivement cumulé toutes les fonctions : garde du corps, chauffeur, inventeur d’alibis pour sa femme, organisateur de campagnes électorales, chien de compagnie, fer de lance dans les quartiers qu'on nomme difficiles, ma patrie. Un renégat.

Les années ont défilé. Salviati a été élu maire puis député. J'ai pris du galon. Les jours sans soleil je jouais le rôle de son ombre. J'avalais des couleuvres plus grosses que moi, c'était devenu ma nourriture préférée. Avoir une vue  imprenable sur ses magouilles me donnait une chtouille géante. Ça me grattait partout où il me restait encore un peu de peinture d'origine. Vivre dans le luxe est un remède contre la lucidité ; la démangeaison s’est apaisée au fil du temps.

Et puis, il y a eu cette histoire, une de plus dans le genre : un môme en scooter poursuivi par la voiture de la Section Anti Délinquance qui s’éclate le crâne contre une borne en béton. Il avait quatorze ans. Les flics affirment qu'ils voulaient simplement l'obliger à porter son casque. La preuve que c'est dangereux de circuler sans casque.      

Des émeutes ont éclaté. Des magasins ont brûlé. La troupe a campé plus d'un mois sur les lieux. Un soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé un type devant ma grille. Il poireautait sous une bruine glacée. Je n’ai pas reconnu tout de suite Tayeb, un copain d’enfance perdu de vue. Comment avait-il dégoté mon adresse ? J’étais sur mes gardes. Il avait l'apparence de ce que j'aurais pu devenir si le destin n'en avait pas décidé autrement : celle d'un type aux épaules voûtées, usé avant l'âge, mal rasé, lardé de mauvaise graisse, engoncé dans des fringues de sport défraîchies, le regard dévasté. Pas menaçant. La figure du soumis parfait. Sa voiture hors d'âge était garée à quelques mètres de là. J'ai cru reconnaître sa femme Minie sur le siège passager, je ne me suis pas approché pour la saluer. Tayeb voulait obtenir un rendez-vous avec Salviati. Il avait voté pour lui aux élections présidentielles et pensait que Salviati était redevable envers lui. Rien que ça ! Je lui ai répondu que j'essaierai d'arranger ça. Une larme a roulé sur sa joue. Il s’est confondu en remerciements mais je voyais bien qu’il ne croyait pas plus que moi à cette promesse. Peut-être avait-il seulement envie de lire un peu de compassion dans mes yeux. Je n'ai eu aucun mot de réconfort pour lui et sa femme, Minie la fidèle. Ils sont repartis dans la nuit avec, dans leur tête, l'image de leur  fils agonisant dans une mare de sang, près d'une borne en béton.

Je suis resté un bon moment dehors à tirer sur les câbles tendus dans mon dos en regardant les feux arrière de leur voiture se confondre avec les lumières de la ville. Quand la pluie a commencé à prendre vigueur, je me suis tourné vers mon pavillon. Il formait avec les autres une  frise sinistre punaisée sur le vide.  

Au petit jour, j'ai fait ma valise, vidé mon coffre à la banque. Pas mal d’argent en liquide et des documents prouvant les trafics de Salviati. Il sera étonné de ne pas me voir à sa cérémonie d’investiture.

Et encore plus en lisant les journaux dans quelques jours.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Jordy 24/03/2012 09:30


Moi qui ai eu la chance de lire l'intégralité de ton roman, je peux te dire que je m'en souviens encore et notamment, au-delà de l'histoire, de sensations,d'atmosphères, et surtout de ton
personnage principal et de son désarroi, de son errance, un peu perdu dans un monde trop grand pour lui, comme nous pouvons l'être parfois. Bref, garder des souvenirs d'un roman, je
ne peux pas en dire autant de tous les livres publiés que je lis !! Le polar à moins le vent en poulpe, et certaines maisons d'éditions se baleine, malheureusement, mais ta poésie et ta
sensibilité naturelle peuvent s'inscrire dans tous les genres, alors ne fais pas comme d'autres Joël, ne te décourage pas et fais toi d'abord plaisir.


 

Laurence M 22/03/2012 15:04


Bon, j'ai " merdouillé" ! la citation ne s'affichait pas et du coup, j'ai recommencé plusieurs fois et voilà le travail !

Laurence M 22/03/2012 15:03


J'ai justement, entre autres choses, beaucoup apprécié le style de ton texte. Un seul exemple " je me suis tourné vers mon pavillon. il formait avec les autres une frise sinistre punaisée sur le
vide". Très belle image ...jJe me suis tournée vers mon pavillon. Il formait avec les
autres  me suis tourné vers mon pavillon. Il formait avec les autres une  frise sinistre punaisée sur le vide. je me suis tourné vers mon pavillon. Il formait avec les autres une  frise sinistre punaisée sur le
vide. 

ysiad 21/03/2012 20:34


Eh bien réponds lui que tu n'es pas responsable de son mauvais goût et tu verras comme on se sent mieux après pour continuer à écrire. L'important, c'est de terminer ce que l'on a écrit, sans
tenir compte des "avis" des uns et des autres. L'important c'est que toi tu y croies.


 

Joël H 21/03/2012 19:34


Merci pour vos commentaires qui me me rassurent...car ce texte est un chapitre (un peu transformé) d'un polar qui ne rencontre aucun succès auprès des éditeurs. L'un d'entre eux (parmi lesplus
connus) a eu la "délicatesse" de m'envoyer un mot manuscrit (c'est rare) pour me dire qu'il n'aimait pas du tout mon style...