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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 08:00

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Le silence intérieur

Claude Romashov

 

 

 

Tomber en panne d’essence ! Ce jour là, surtout. Il s’était réveillé en retard et tout se bousculait sur son passage. Sa femme n’avait pas préparé le petit déjeuner, les enfants se chamaillaient et couraient dans tous les sens. Même le chien, d’ordinaire si calme, réclamait en aboyant sa promenade matinale.

Et maintenant la panne !

Il bouillonnait dans son for intérieur, mais n’arrivait pas à exprimer sa lassitude.

Il poussa la voiture au milieu des embouteillages, tout seul, sous les invectives et les klaxons impatients. Il abandonna sa fidèle et vieille amie, le long d’un trottoir à la merci des contraventions. Sans un regard pour elle, il s’enfuit en courant vers la bouche de métro la plus proche.

Il y avait du monde sur les quais, il n’arriverait jamais à l’heure, sa journée était compromise. Quand soudain le haut-parleur grésilla.

- Mesdames et Messieurs. Nous vous prions de nous excuser mais suite à un incident, la circulation est interrompue et ne peut être rétablie pour le moment.

Un incident ou un accident ? Un drame de la misère, de la solitude ? Nul ne savait ! Nous vivons une époque si étrange. Nous n’avons jamais été aussi proches les uns des autres, mais toujours plus solitaires. Les médias si nombreux avaient depuis quelque temps la langue de bois. Il était dépassé, le monde lui donnait le vertige. Etait-il sûr d’avoir bien saisi, l’annonce du haut parleur dont la voix résonnait en lui douloureusement. Parfois il perdait le sens des réalités. Chose surprenante pour un comptable. Il essaya de rétablir l’ordre de ses pensées, son regard s’attarda sur les affiches des candidats en campagne. Des promesses et toujours un pays qui régresse. Le slogan qu’il avait en tête lui arracha un pauvre sourire. 

Il devait rejoindre à tout prix son bureau où ses supérieurs l’attendaient. L’idée d’une promotion bien méritée le rasséréna quelque peu.

Il sortit à l’air libre et se mit à marcher d’un pas vif. La ville était bien vivante et joyeuse. Le soleil perçait le tendre feuillage de mars, des odeurs de pain chaud s’échappaient des portes ouvertes. Les oiseaux s’égosillaient dans les arbres et les jolies filles enlaçaient leurs amoureux sur les trottoirs.

Il se sentit plus léger et n’arriva finalement pas trop en retard.

-Vous voilà enfin, Mr le directeur vous attend dans son bureau, dépêchez-vous, il s’impatiente. » 

Il lui sembla que Melle Denis, la secrétaire lui parlait un peu sèchement.

Il entra dans le bureau.

- Ah, Mr Dubon, asseyez-vous ! Le directeur lui présenta son meilleur fauteuil.

Nous sommes satisfaits de vos services dans notre entreprise, mais voyez-vous, il y a un problème dont je vais vous expliquer la nature. Nous sommes amenés à une compression du personnel pour rester compétitifs. Vous comprenez… La crise. Je suis désolé. De ce fait et malgré vos compétences, nous sommes dans l’obligation de nous passer de vos services.  Il est évident que nous saurons nous montrer généreux. Nous vous devons bien cela, vous faites un peu partie des meubles !

Dubon resta muet. Il fallait bien que cela m’arrive, pensa-t-il.

Désolé, il était désolé ce directeur replet à l’air suffisant et au sourire sarcastique. 

Et lui, Dubon :

-Vingt années de loyaux services à la comptabilité dans l’ombre d’un petit chef arriviste.

- Vingt années passées à se taire, à aligner des chiffres.

- Un maigre salaire.

- Sa femme qui critiquait sans cesse son manque d’ambition.

La fatalité l’écrasait. Il sortit du bureau en silence, rangea ses affaires en silence, brossa son pardessus, regarda au travers de la vitre les nuages qui s’amoncelaient dans un ciel de giboulée.

La rue poussiéreuse l’attendait, les illusions s’envolaient en tourbillons.

Il marcha vers  la station de métro la plus proche. Il y avait du monde sur les quais. Un cri déchira le fracas de la rame.

La voix du haut-parleur grésilla :

- Mesdames et Messieurs. Nous vous prions de nous excuser, mais suite à un incident, la circulation est interrompue et ne peut être rétablie pour le moment.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

claude 28/03/2012 19:13


Merci pour vos commentaires. Adrien a raison, il faudarait donner plus de densité à cette nouvelle.

Adrien D 28/03/2012 13:27


Une bonne nouvelle dans l'ensemble. Mais j'aurais justifié un peu plus son mal être. Je ne suis pas sûr qu'on en arrive là à cause d'une mauvaise journée. J'aime beaucoup "les nuages qui
s'ammoncelaient dans un ciel de giboulée". J'aime bien la chute, qui fait écho au milieu du texte.

Jean 28/03/2012 12:34


Une mauvaise chute pour une mauvaise nouvelle qui donne une belle nouvelle avec une belle chute.

le Belge 28/03/2012 10:21


1 - Licencier. 2 - Culpabiliser. 3 - Appauvrir. 4 - Marginaliser. 5. Dénoncer. 6 - Désespérer. 7 - Eliminer

Lza 28/03/2012 09:41


M. Dubon va pouvoir passer le reste de sa vie à faire...du bénévolat. Parce que, passé un certain âge, il paraît qu'on n'est plus bon à rien. Et il se verra reprocher par ceux qui causent comme
des dames patronesses, de vivre de l'"assistanat."