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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 08:00

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La fille anémone et le permis tricolore

Lunatik

 

 

Bleu. D'un bleu étoilé sans nuages, sombre comme les iris de Latifa. Des amants s'enlacent fougueusement, ils ont des cheveux blonds et des lèvres fines. La nuit leur appartient. Je n'invente rien, c'est le titre du bouquin que je retourne entre mes mains, dans la collection Amour & Beauté. Je le remets en rayon. Je le reprends. Je tripote sa couverture, bleue, toujours. Sans un nuage, sauf le prix au dos : 9€30, c'est pas du vol à main armée mais presque. C'est trois kilos de nouilles, quatre steaks hachés, six yaourts, deux paquets de céréales et un pot de café. Les roucoulades coûtent une semaine de bouffe au discount du coin, pas moins.
Je parcours les premières pages. C'est nul à se pendre mais ça fait rêver Latifa, toutes ces romances bidon. J'ai beau lui dire que l'amour éternel et les orgasmes multiples dès le premier coup de queue c'est du chiqué, elle s'entête. Je repose le bouquin. Paraît que je ne comprends rien à rien. Mais je lui achète quand même toutes les nouveautés, dès leur parution. Alors elle me sourit et elle me dit que je suis un bon fils, le meilleur. Et ça me va comme ça.

 

Blanc. Genre ivoirin, comme les dents du type à la banque qui m'a demandé de lui rendre mon flingue et mon insigne. A moins que ce soit ma visa et mon chéquier. Bref, de toute façon, il avait des dents énormes d'herbivore, qui mâchent, qui broient, qui ruminent. Placide et implacable, le gars. Il consulte sa grille : chômeur récidiviste à découvert = retrait d'un point sur le permis. Il obéit aux ordres. Il classe, il tamponne, il convoque, il confisque : revenez aux heures de bureau avec un nouveau job, du cash et vos justificatifs en douze exemplaires. Il concasse. On en ressort en tant de petits morceaux, façon vase ming post tsunami, qu'on se demande si on aura assez de thunes pour se payer la colle.

Je repêche le bouquin avec sa couverture de tapin. Je le feuillette. Je le replace bien aligné avec les autres, sur son rayon. Je le reprends... Du rêve en papier mâché pour Latifa, pour déjouer la nostalgie qui la noue, le manque du pays, du sable, du miel. 9€30. Je le repose. Latifa n'a pas élevé un voleur. Même si je l'ai de nouveau entre les mains. Je tergiverse, je déambule. Tout vire au blanc, sous les néons, et semble passé à la chaux. Je détaille la peau laiteuse des amoureux qui n'en finissent plus de se rouler des pelles sur fond de ciel nocturne, remplacés tout à coup par la gueule enfarinée du vigile qui me chope à la sortie.

 

Rouge. Comme son sang sur mes phalanges. Maintenant, il a le tarin de travers. Il ameute ses potes de la sécurité d'une voix nasillarde tandis qu'un planton zélé prévient le commissariat. Fallait pas essayer de me faire vider mes poches. Une fouille, et puis quoi encore ? Latifa n'a pas élevé un voleur. Fallait pas lui manquer de respect.

La fille à la caisse m'implore gentiment de ne pas faire d'histoires. Elle dit qu'ils sont très cons et moi très loin de chez moi. Elle a une peau noire étincelante et des lèvres immenses, sanguines, qui m'hypnotisent. Sa bouche est comme une anémone qui s'ouvre, ondule et se replie au gré des mots. Je devine le murmure des vagues dans son souffle. Je nous imagine en couverture sur fond étoilé.

Je me désape rien que pour elle, en me demandant combien de points il lui reste sur son permis. Elle me sourit ; j'ai un goût de sel sur la langue. Les vigiles m'arrêtent avant que je tombe le slip et constatent, navrés : pas plus de bouquin que de beurre au cul d'un chien. Évidemment : vous connaissez Latifa. Le flic appelé à la rescousse me rend mes papiers et mon permis Marine. Ce foutu certificat de nationalité probatoire arbore un nouveau tampon écarlate, un de plus : Retrait 1 point. Ça fait cher le nez cassé. Encore un et c'est le retour au bled direct par la première bétaillère. Je me demande si ça me laissera le temps de conclure avec la fille anémone.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Castor tillon 07/04/2012 04:21


Je ne peux qu'admirer la performance de Lunatik qui sort de son registre habituel sans en sortir : connaissant le zoizeau, je suis bluffé !


Bravo, c'est du massif.

Jean 27/03/2012 14:25


9 euros 30 pour du rêve ? Vous n'y êtes pas, Lunatik. 29 euros 30 et c'est donné... et ça correspond à peu près, chez discount, au panier de la ménagère pour une petite semaine avec des yaourts
périmés et des steacks hachés à la tronçonneuse.

Lastrega 27/03/2012 09:38


C'est superbe et très... poétique. Bravo Lunatik !

EmmaBovary 26/03/2012 23:21


Pfff, fatiguée la Bovary ce soir: je n'avais même pas vu le coup des couleurs...
Un texte encore meilleur à la relecture. Et encore plus flippant.

Joël H 26/03/2012 19:43


Bien foutu, ça me plaît !