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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 08:00

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Burnout

Patrick Ledent

 

 


Il eut peur, soudain. Ça lui tomba sur le crâne comme si on l’avait réveillé d’un coup de marteau. Il blêmit. Le jingle du 20 heures s’achevait sur sa bouille, à droite de l’écran, à côté de l’autre, comment s’appelait-il déjà ?

« 53 », c’était le chiffre qui clignotait à l’image. Comme en 2007. Rebelote ! C’était reparti pour un tour. Et la griserie du pouvoir le quitta à l’instant même où l’ampleur et la folie de la performance lui apparurent. Il ne vit plus que l’horreur qui l’attendait : cinq nouvelles années de gesticulations, de conférences, de voyages, de protocoles interminables et de louches négociations. Le tout sous les huées d’un ramassis de marionnettes qui ne l’aimait pas, il le savait, et d’une cour de lèche-bottes qui le haïssait tout autant. Et toute l’énergie qu’il avait dépensée pendant cinq ans lui revint en boomerang. Ça lui fit l’effet d’une foudroyante électrocution. Il sentit ses jambes mollir. Il allait tomber ! Mais on le pressait de toutes parts, si bien qu’il ne fut que balloté comme un bouchon par la marée de son staff. Il comprit qu’il n’avait jamais été autre chose : un bout de bois à la dérive. Ses érections ne lui avaient jamais appartenu. On l’avait juste repêché et on s’en était servi, le temps d’un quinquennat, pour l’ériger en totem et le brancher sur le 220. 

Ça gueulait, on l’embrassait, on se l’entre-déchirait. Il s’ébroua, retrouva un semblant d’équilibre, s’efforça de sourire. Mais le cœur n’y était plus. Il venait de le perdre, sans savoir comment. Ça se décrochait comme ça, un cœur ? Ça vous tombait dans l’estomac et ça disparaissait comme un vulgaire repas, boulotté par les enzymes ? Il joua du coude, agacé, avant d’exploser : « Foutez-moi la paix ! ». Jamais il n’avait gueulé aussi fort. Il savait pourquoi : c’était la dernière fois. Il avait mis tout ce qu’il lui restait dans ce cri-là. Du coup, l’étau autour de lui se relâcha et il put se frayer un chemin jusqu’à ses appartements. Il avait la désagréable impression de nager debout. Il ferma la porte sans même l’entendre claquer, et son bureau lui apparut sans consistance, comme sorti d’un tableau de Dali.

Le silence qui mura le QG derrière lui n’avait rien à voir avec la nuit. Il était bien plus dense.  À cause de tout ce monde, figé dans l’hébétude. On se regardait, les yeux ronds, à se demander ce qu’on fichait là, acteurs en perdition d’un film devenu improbable, hors de portée. Au-delà de la porte, on l’entendit pleurer. Il y eut quelques toussotements en écho, des mains sur la bouche et de drôles de petits sourires gênés, presque honteux.

Son médecin personnel fut le premier à émerger : « Burnout » conclut-il. Son diagnostic – un seul mot, c’était ce dont on avait besoin, après tant d’autres inutiles –, fit instantanément le tour du QG.  « Ainsi donc, lui aussi…  Pourquoi pas ? Après tout, il n’y pas de raison…» « Burnout », on connaissait ça, on l’avait vécu. On avait bossé comme des bêtes. On sortait de quatre mois d’enfer.

 « Burnout », ça rassurait. Le malaise se dissipa. Du repos, c’est tout. Le médecin frappa deux fois à la porte présidentielle, sans attendre de réponse. Le chef de l’État se tenait prostré, la tête entre les mains. Le toubib lui pressa l’épaule : sans réaction. C’était sérieux, cette épaule inerte, comme débranchée.

– Je vais vous faire une piqûre, monsieur le président.

– Me touche pas ! Je vais bien.

Il renifla :

– Ça vous a fait marrer, hein ? Ça fait un bout de temps que vous attendiez ça !

– Je ne comprends pas, monsieur le président. Pardon, votre bras, on vous attend. Vous avez gagné. Il faut préparer votre interview.

– C’est ça, qu’ils attendent, ces cons ! Je n’en ai rien à foutre. Cette blague ! Tu me vois rempiler ? Pas question. Tout ce qui m’intéressait, c’était de les écraser. Seulement ça. Je viens de le comprendre. Marrant, hein ? D’un coup : pouf ! Tout compris. Plus rien à foutre des salamalecs, des tapis rouges, des palaces et des courbettes de rois mages. Qu’il y aille, l’autre fou, puisqu’il y tient tant. C’est vrai ça, qu’il y aille ! Tiens ! Appelle-le moi ! On va arranger ça tout de suite.

– De qui parlez-vous donc ?

– De l’autre, à l’écran, avec moi. Celui qui a un nom de fromage.

– Vous délirez, monsieur le président.

– Pas du tout ! Il la veut, ma place. Ben, qu’il la prenne ! Et tout ce qui va avec, ce con. Les électeurs que je lui ai piqués, mon gouvernement, ce ramassis d’incapables, je lui offre. Va en prendre plein la gueule, le batave. Je vais te le mettre en orbite, moi, de jet en jet, autour du monde, à serrer des pinces et à cirer des princes. Vingt mille bornes par semaine, il signe, dis ! Il signe ? Et un traité par-ci et un traité par-là. Des contrats à se chier dessus, il signe, dis, il signe ?

– Votre bras, monsieur le président, votre bras, s’il vous plaît.

– Tu me remises ta saloperie d’aiguille ou je te la plante dans l’œil.

Le docteur sortit doucement, ferma la porte, repoussa la foule, intima le silence, qu’il obtint. L’instant était solennel. Le premier ministre s’avança :

– C’est sérieux, chuchota le docteur. Je dois lui faire une piqûre. Il ne veut pas. Il est de nouveau très agité. S’il sort de ce bureau, on est foutu. Il me faut deux gardes du corps, pour le tenir.

– Je vous trouve ça.

Le président réélu n’avait pas quitté la chaise où il se tenait. Quand la porte s’ouvrit, il ne réagit pas. Il semblait comme endormi. Le médecin lui prit le pouls.

 Ok, j’aime mieux ça. Il dort. Qu’on nous laisse !

On congédia les gorilles : inutiles. Le petit homme ne frémit même pas au contact de l’aiguille.

– Qu’est-ce que je leur dis, docteur ? Dehors, dans la rue, la presse, qu’est-ce que je raconte ? s’inquiéta le premier ministre.

– Que ça va être long.

– Combien ?

– Cinq ans, c’est le tarif.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Annick 02/04/2012 18:17


Ah et bien ça n'a pas été sans mal, enfin le droit de laisser un commentaire, non mais! Un mal de chien . "On" ne veut pas de moi? OU quoi (crise de parano).


Bravo Patrick, on dirait du Nanno Moretti. Un bon film à faire une bonne nouvelle de faite. Et si on ne lui avait pas fait de piqûre? On attend le roman, avant le scénario.

Pilgrim 01/04/2012 11:55


Bien content d'être revenu sur ce texte qui m'avait échappé. Excellent !

JeanLuc Lapoule 30/03/2012 13:26


un brillant éclair de lucidité, que le personnage principal n'aura jamais, je n'en doute pas.

M 29/03/2012 13:19


Pour ceux qui réclament des suites.. on peut prolonger le plaisir en lisant le dernier recueil de Patrick A vos caddies.

Jean 29/03/2012 12:35


Un texte trucculent, très agréable à lire.


Une suggestion pour une petite suite.


- Merde, il va falloir que je retourne au Fouquet's


- Mais, vous avez promis de ne pas y retourner, monsieur le président.


- Comment ? Moi j'ai promis ?